Chapitre 9 – LÀ-HAUT
La 106 se range en double file devant une façade blanche de lumière, les warnings clignotent. Derrière la vitre, des piles de packs d'eau masquent le bas des réfrigérateurs et les canettes remplissent les étagères jusqu'au plafond. Il ressort avec un sachet froissé. Les feux recommencent à défiler, les rues se vident. Jonathan détache la ceinture, sort de la voiture, la verrouille d'un tour de clé et remonte la rue Botzaris, le plastique bruisse à chaque pas. Une grille court tout le long du trottoir. Derrière, les premiers réverbères éclairent des massifs, un tronc, un bout d'allée, le reste se referme dans le noir. Il relit le dernier SMS. Le globe du métro surgit entre les branches ; à côté, une cabine téléphonique.
Les vitres renvoient d'abord le plafonnier, les reflets perdent du terrain à mesure qu'il approche, les traits se précisent, entre deux doigts une braise rougit par intermittence, s'éteint, reprend. Jonathan ouvre la porte, une odeur âcre et sucrée vient à lui.
— Sale fou.
Mehdi tire à nouveau, souffle vers son visage. Un demi-pas en arrière, une main devant le nez.
— Comment tu fais pour respirer là-dedans ?
— J’le sens même plus.
— Moi, les clopes déjà, impossible.
— T'as essayé ?
— Une fois. J'ai cru que j'allais gerber. J'étais avec des copines, y avait deux mecs avec nous... ils arrêtaient pas de m’en tendre une... plus jamais.
— Et ça ?
— Non plus.
Mehdi s’approche.
— Bouge pas.
Il retire le joint de sa bouche et le retourne, le filtre entre les lèvres. Jonathan fronce les sourcils.
— Vas-y.
— Quoi ?
— Aspire.
Ses mains viennent enfermer l’espace entre eux. Il expire lentement, la fumée remplit la bouche de Jonathan, qui se dégage en toussant.
— Moins fort.
Les yeux encore humides, il revient vers lui. Une seconde fois.
— Ça ira…
Mehdi pousse la porte de la cabine du bout de l'épaule.
— Viens.
Ils marchent quelques mètres, la grille continue, les arbres épaississent la nuit jusqu'à s'interrompre d'un coup. De l'autre côté, les toits descendent vers une mer de lumières. Mehdi grimpe sur la balustrade de pierre, s'assoit face à la ville, les jambes dans le vide. Jonathan reste debout derrière lui. Deux gobelets en plastique sortent du sachet, suivis d'une petite bouteille de champagne. Il retire le papier, défait le muselet, maintient le bouchon dans la paume, le fait tourner, attend que la mousse retombe avant de servir.
— T’as la dolce vita, toi.
— J’me plains pas.
Ils boivent en même temps.
— J'kiff v’nir ici. C'est calme... J'reste là, des fois. J’regarde même plus l’heure.
— J'comprends pourquoi tu viens.
— Ah ouais ?
Jonathan fixe l’horizon, ses épaules redescendent.
— ... Y a plus personne. On oublie le collège... les boîtes…
Mehdi essuie le coin de sa bouche du pouce.
— L'autre fois, au Metropolis... y a une blonde... j'sais pas, elle arrêtait pas d'me mater. J'change de salle, elle est là. J'reviens, elle est encore là. J'la calculais même pas. Elle vient, elle m'dit : "J't'ai déjà vu quelque part." J'lui dis : "Impossible." Elle fait : "Si, si... au lycée." J'dis : "J'ai jamais foutu les pieds dans un lycée."
— Moi, j’aimais bien. Surtout la seconde. On était tous mélangés. Les maths, j'étais nul, mais les rédactions... une fois j'en ai rendu une d'une vingtaine de pages. J'étais sûr d’avoir une note de dingue. La prof rendait les copies des meilleures aux moins bonnes, alors j'attendais... j'attendais... ça descendait, treize, douze... et là elle m'appelle. À côté d’moi, y en avait un qui commençait à rigoler. Elle ouvre ma copie, elle dit : "On sent que tu as pris beaucoup de plaisir à écrire cet épisode..." et après : "...mais..." L'autre à côté m'a sorti : "Vingt pages pour ça."
— T'es un niqué... j't'aurais lâché pareil. Vingt pages... t'écrivais un bouquin ou quoi ?
— Nan… mais après, j'me suis calmé.
Mehdi remue le fond de son gobelet, le vide d'un trait, retient un rot et récupère la bouteille. Jonathan avance la main ; le plastique craque sous ses doigts. Il verse jusqu'à la dernière goutte. Sous eux, le parc n'est plus qu'une succession de taches sombres où persistent quelques halos. Un moteur passe derrière, le bruit s’éloigne jusqu’à ne laisser que le vent dans les platanes. Jonathan garde le champagne un instant avant d’avaler.
— On dirait même plus qu’on est à Paris…
Ses paupières se posent. Sa tête penche d'un rien vers Mehdi avant qu’il ne la rattrape.
— J’suis bien là.
— Normal… t’es avec moi.
Le gobelet s'affaisse lentement sur lui-même, le rebord finit par rejoindre le fond dans un craquement sec.
— Bon… On va pas crever ici…
— Non. On va dans ma caisse ?
Mehdi relève la bouteille d'un coup de pied, jongle une fois, deux fois, l'expédie vers Jonathan. Celui-ci la rattrape de justesse contre sa poitrine. Le verre heurte le fond d'une poubelle quelques mètres plus loin.
Les poignées de la 106 se soulèvent l'une après l'autre. Jonathan met le contact, les vitres se referment sur eux. La musique démarre, le volume monte, Mehdi lui lance un regard avant de retourner sa casquette, de rabattre son siège et de s’étirer avec lenteur. Jonathan baisse le caleçon, se penche, la main posée sur la cuisse. Quand le survêtement retrouve sa place, la chanson n'est plus la même et sa salive porte encore quelque chose de Mehdi. Ils basculent à l'arrière, les sièges grincent, un genou heurte la portière, et la chaleur chargée de déodorant, de Fuel for Life et de fumée incrustée traverse les tissus.
— T’l’as d’jà fait ?
— Ouais. Enfin… pas comme ça.
Le souffle contre lui.
— Pas avec quelqu’un comme toi.
— Quelqu’un comme moi ?
Le coin de ses lèvres bouge à peine.
— T’en veux.
Les mains pèsent sur lui. Jonathan ferme les yeux.
— J’te fais le cul ?
— Oui.
Mehdi tire sur la ceinture du jean.
— Tourne-toi.
Jonathan se retourne, se met à genoux, les paumes dans le tissu rêche. Son pantalon descend d'un coup et s'accumule aux chevilles ; un pied reste pris dedans, il ne cherche pas à le dégager. Le nylon lisse et froid revient frotter la peau. Les épaules hautes, il retient l’air. Mehdi se colle davantage, Jonathan pose le front contre le siège. Sa joue s'écrase le long de la couture tandis que ses doigts se referment sur le bord, desserrent, s'y agrippent de nouveau. Sans relever la tête, il expire par saccades pendant qu'au-dessus du coffre la vitre se couvre peu à peu d'une buée fine, les sièges amortissant les à-coups. Un son bref. Mehdi reste un instant avant de se retirer. Jonathan ne bouge pas tout de suite. Les vagues s’espacent.
Mehdi rejoint l'avant et s'assoit côté passager. À l'arrière, Jonathan se redresse, remonte son pantalon, essuie la banquette d'un mouchoir qu'il laisse tomber au sol. Lorsqu'il reprend le volant, Mehdi suit la nuit, une Camel au bout des doigts, la fumée s'effilochant lentement dans l'habitacle.
💬 Commentaires 8
Je suis parfois sortie de l'histoire, mais c'est peut-être moi qui ait mal lu !
Une fois encore, les similarités avec mon passé réveillent des émotions douces-amères que je suis ravi de retrouver. ;-)