10.

📖 Novyy Rodnik (Terminé) ✍️ AlexSonntag 📝 1094 mots

 —     J’espère qu’on ne vous a pas fait attendre trop longtemps, dit Miller, confortablement assis derrière son bureau.

La lumière crue de la lampe articulée était braquée en direction de la chaise.

Il n’attendait pas de réponse, observant simplement les deux agents installant Oliver, les yeux rougis et cernés, sur la même chaise bancale, avant de reprendre position devant la porte d’entrée.

Oliver apparaissait fantomatique. Son estomac grondait douloureusement, sa gorge brûlait. Il n’avait entendu les mots d’accueil de Miller et ne répondit pas. Derrière l’inspecteur, masqué par le contre-jour du luminaire, Oliver distingua une silhouette.

Une figure en tout point reconnaissable.

« Pas toi… » pensa-t-il.

Sacha se redressa, adoptant une posture militaire. Son uniforme était impeccable, son visage ne dégageait aucune émotion.

—     Votre meilleur ami s’est joint à nous pour vous soutenir, réjouissez-vous, donc !

Leurs regards se croisèrent. Oliver chercha un signe, un geste, un quelconque indice, vain, qui aurait pu lui rappeler leur longue amitié. Dans son esprit se jouait un dialogue silencieux.

« Es-tu avec eux ou avec moi ? »

« J’ai toujours été avec eux »

« Qu’as-tu fait ?»  

« Rien que mon boulot »

« Je croyais qu’on était pote »

« Depuis le berceau, mon ami »

—     Bien, et si nous reprenions notre discussion, Oliver ? Miller marqua une pause.

—     Vous avez un grand privilège, Oliver, vous savez. Vous disposez d’un droit de réponse.  Vous êtes responsable d’une unité de recherche génique, vous disposez donc d’un accès aux données biométriques de votre département, n’est-ce pas ?

—     Oui, enfin, uniquement celles utiles à la coordination des travaux de recherche, hésita Oliver, gêné par la lumière.

—     Or celles-ci sont soumises à des processus de contrôle de qualité, donc des corrections potentielles…

—     Oui, théoriquement.

—     Sous votre responsabilité, me direz-vous ?

—     Oui, effectivement.

—     Bien, merci, temporisa Miller.

Il regarda dans son carnet, lisant lentement ses notes à voix haute.

—     Vous m’avez certifié être biométriquement conforme, n’est-ce pas ? Et vous êtes bien un homme moralement irréprochable, Oliver. Est-ce exact ?

Oliver savait très bien où Miller voulait en venir.

—     Oui, balbutia-t-il.

—     Vous êtes vraiment talentueux, Oliver. Vos données biologiques baissent régulièrement depuis plusieurs trimestres, sans que ces anomalies n’aient été détectées avant tout récemment. Comment Un homme intelligent, responsable et irréprochable comme vous peut-il à ce point se résoudre à tricher ?

Oliver baissa la tête, silencieux.

—     Le problème, voyez-vous Oliver est, qu’au plus vous manipuler vos métriques, plus vous perdez le contrôle sur vous-même. Vous vous enfermez dans un cercle vicieux. Alors, vous ne maîtrisez plus certaines situations. Il se pourrait par exemple, que vos capacités de jugement se dégradent et que, de ce fait, vous preniez de mauvaises décisions. Comme par exemple au laboratoire.

—     Mais j’en ai pris la pleine responsabilité ! se défendit Oliver.

—     Oui, nous savons cela. Nous sommes également conscients que des incidents de parcours peuvent survenir.

Miller marqua une pause. Il s’était levé de son fauteuil et réorienta le bras articulé de la lampe, soulageant momentanément Oliver de l’intensité lumineuse qui était dirigée sur lui depuis le début de la conversation.

Oliver regarda Sacha longuement. Ce dernier restait parfaitement neutre. Impénétrable.  

—     N’êtes-vous donc plus loyal à la Nouvelle Société ?

—     Mais je suis un citoyen loyal ! Que voulez-vous que je sois ? 

—     Bien. Dans ce cas, répondez-moi honnêtement. Que ferait un citoyen loyal lorsqu’il constaterait un affaiblissement biologique ?

—     Il… il le signalerait.

—     Exact, Oliver ! L’avez-vous fait ?

—     Non…

—     Pourquoi ? s’étonna Miller, le Système est bienveillant avec ses citoyens loyaux, brillants qui plus est. N’avez-vous donc plus confiance dans les capacités du Système ?

Miller retourna à nouveau le luminaire vers Oliver. Les traits de son visage, pâle, étaient tirés, creusés de cernes noires. Il tremblait. La chaise, bancale, basculait d’arrière en avant.

—     Vous souvenez-vous comment vous avez passé votre soirée après ce malheureux incident de laboratoire ?

—     Je ne sais plus, bégaya Oliver. Sur le Krug, je pense.

—     Vous passez beaucoup de temps sur le Krug, Oliver ?

—     Ni plus ni moins que tout le monde. J’y joue régulièrement avec Sacha.

Oliver plissa difficilement les paupières, le regard tourné en direction de Sacha. Il espérait l’aide hypothétique et inexistante de son ami.

—     Que ressentez-vous sur le Krug, une forme d’évasion cognitive ? Peut-on dire cela ainsi ? Demanda Miller d’un ton posé et chaleureux.

—     J’imagine qu’on peut dire cela…

—     Avez-vous l’impression de reprendre le contrôle dans le Krug ?

—     Oui. C’est possible.

Oliver toussa, une douleur vive traversa son larynx.

—     Vous cherchez à reprendre le contrôle sur quoi ? Votre situation ? Votre avenir ?  Votre mal-être ?

—      Je ne sais plus, je ne sais pas, souffla Oliver.

—     Pensez-vous, qu’en vous abandonnant dans le Krug, vous retrouverez un peu d’espoir ? Miller insista de manière énigmatique sur le mot espoir.

—     Je ne comprends pas ce que vous me reprochez ?

—     Mais je ne vous reproche rien, Oliver. Je cherche juste à comprendre ce qui conduit un homme intelligent, responsable et irréprochable comme vous, à cacher votre état biologique au Système.

—     Je ne sais pas l’expliquer, monsieur.

—     Et surtout pourquoi cet homme éprouve soudain le besoin de chercher ailleurs ce que le Système lui fournit déjà.

—     Je ne comprends pas… s’exclama Oliver, d’une voix faible et cassée.

Miller rapprocha ses deux mains.

—     Je pense que vous n’avez pas bien compris le sens de ma question précédente sur la recherche de l’espoir, Oliver. Ou devrais-je dire, du désespoir profond ?

Oliver resta coi. Ses yeux brûlaient et sa gorge s’était asséchée. Miller ouvrit son carnet et inspira fortement. Il prit un malin plaisir à refermer le piège qu’il avait tendu.

—     Dites-moi Oliver, avez-vous déjà entendu parler de Hopeless Blues ?

Miller éteignit la lumière. Il posa son carnet sur le bureau et récupéra un verre d’eau qu’il tendit à Oliver. Il avait tellement soif, qu’elle lui parût tel un don du ciel. Miller feignit l’empathie, regarda Oliver droit dans les yeux en soulevant les sourcils, l’encourageant à une réponse.

—     Oui, j’en ai déjà entendu parlé. J’ai toujours cru qu’il s’agissait d’une légende urbaine.

—     Vous avez toujours cru à une légende urbaine, dites-vous ?

—     Oui.

Oliver cru un instant que Sacha se battait pour rester impassible.

—     En conséquence vous ne croyez plus à la légende ?

—     Non.

Sacha, fit un mouvement des yeux imperceptible.

—     Donc, Oliver, vous confirmer les connaître…

—     Non… enfin... je connais leur nom, c’est tout.

—     C’est tout ?

Miller récupéra son carnet. Lentement il l’ouvrit, tourna délicatement quelques pages.

—     Pourtant vous avez bien établi un contact il y a deux jours, sept heures et vingt-trois minutes, n’est-ce pas Oliver ?

Oliver en était sûr.

Sacha avait fermé les yeux. Durant une fraction de seconde, Oliver voulut croire que Sacha éprouvait encore une forme de remords.

—     Oui.


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