11.
Couché sur le banc, torse-nu, Sacha poussait la barre au-dessus de lui. Ses mouvements étaient précis, méthodiques, guidés par les ondes binaurales qui réglaient ses émotions. La transpiration perlait sur sa peau et coulait lentement sur le sol. Autour de lui, d’autres hommes s’entraînaient. Seuls les chocs métalliques des haltères qu’on repose sur leur support venaient troubler le silence religieux qui régnait dans la salle. Concentré sur son effort, Sacha ne le remarqua pas immédiatement. L’homme se dirigea vers les vestiaires.
C’était une véritable armoire à glace, qui venait occasionnellement au centre de bien-être. Grand, la quarantaine, le crâne soigneusement rasé, le regard vif, il était apprécié et craint. Le haut de son corps était recouvert de tatouages mystiques et guerriers représentant des divinités païennes, des chevaliers en armures, un ours dressé. Sur son occiput était dessiné un griffon aux ailes déployées.
Une lame de rasoir pendait à son cou. Les initiés connaissaient ce symbole caractéristique des anciens des Fractions Armées Spéciales, celles-là mêmes qui jadis avaient renversé l’Ancienne Société.
Sacha termina sa série, rangea ses haltères et suivit le colosse vers les vestiaires.
Les deux hommes se dévisagèrent. Ils se connaissaient.
— J’ai jamais compris. T’es pas du centre, mais tu viens comme tu veux.
— On a tous nos petits secrets, hein ?
Sacha passa une serviette derrière sa nuque.
— Tu as ce que je t’ai commandé ?
— Droug, tu as la gueule du premier la classe et t’as pris de la masse, on dirait.
— Les bons laboratoires font des miracles…
— Elle est comment, ta testo ?
— Alignée.
Sacha serra la mâchoire et tambourina d’impatience sur son casier.
— Alors, ma livraison ?
— Tranquille… t’es pressé ?
— Oui.
— Mauvais signe…
— Tu ne veux pas prendre une bonne douche froide d’abord ?
— Ta gueule… Alors tu l’as ?
— Ça se pourrait bien, ouais.
— Bon alors, t’accouches ?
— Tu en prends trop souvent, j’ai vu trop de camarades qui se sont bousillés.
— Je ne te demande pas ton avis.
— T’es censé connaître la posologie, pas la détourner, répondit-il en esquissant un sourire.
— T’es pas médecin, à ce que je sache, répondit Sacha sèchement.
L’homme sortit sa bombonne de dessous sa ceinture et en extrayait la commande.
— C’est la dernière fois, dit-il, marquant une courte pause. Si les gens te voient prendre ça ici, c’est chaud, hein, tu sais comment ça finit…
— Le Komitet, c’est ce qu’il y a de pire…
— La prochaine fois, tu restes sur le canal habituel. Plus discret.
— Il n’y a peut-être pas de prochaine fois.
Sacha fit aussitôt disparaître le sachet dans son casier et retourna à sa routine d’entraînement.
De retour à sa Domu, il se projeta d’abord dans le Krug, sans appétence pour le jeu. Il s’y épanouissait, d’ordinaire, même dans les parties en solo. Cependant, il s’ennuya profondément. Sacha n’eut pas plus envie de se distraire au Soprovzh ; il commanda quelques bières et de la nourriture. Au moment de régler le livreur, ses doigts sentirent au fond de sa poche le petit sachet. Aussitôt, son pouls s’accéléra et il renvoya le coursier.
Son état d’ennui profond se fit d’abord apathique puis vira à l’anxiété. Ses mâchoires se contractèrent de manière répétitive, ses mains furent prises de tremblements. Comme à son habitude, il se dévêtit et s’allongea en position de lotus sur sa couchette. Il observa longuement le sachet de gélules, le faisant rouler entre ses doigts tremblants.
Il en préleva une, deux, puis trois.
Sacha s’imprégnait de l’esthétique de leur forme galénique, des reflets nacrés qui s’échappaient lorsqu’une source de lumière traversait le liquide. Il croqua trois capsules et ferma les yeux. Il attendit impatiemment l’effet électrisant de la drogue, explorant rituellement son intimité.
Soudain, une oppression lui écrasa le thorax, l’empêchant de respirer. Plus il luttait, cherchant à remplir ses poumons, plus il sentait ses forces lui échapper. Les battements de son cœur devinrent erratiques, s’emballant ou semblant proche de l’arrêt. L’air que Sacha respirait lui parût de plus en plus glacial et transperça chacun de ses organes.
Il ressentit comme un immense vide physique et mental.
Sacha sembla flotter au-dessus d’un corps cadavérique, encore convulsionnant. La peau et les chairs s’étaient désagrégées. Les bras et les doigts décharnés étaient enfoncés dans les draps. Le lit se fendit et s’ouvrit, comme un gouffre sans fond, happant le squelette qui s’enfonça doucement. Le crâne changeait de visage sans cesse, devenant à tour de rôle celui d’Oliver puis le sien. Sacha sentit son corps s’enfoncer toujours plus profondément, ses bras osseux tendus vers le ciel, cherchant une corde, hors d’atteinte, à laquelle il essayait désespérément de s’accrocher, et de retenir sa chute.
***
Sacha se réveilla en sursaut. Les draps et le matelas portaient les traces d’une grande agitation. Son esprit était brouillé. Il resta, un long moment, assis au bord de sa couchette, respirant lentement. Il replia plusieurs fois ses doigts dans ses points.
Le bracelet vibrait intempestivement, renvoyant des données physiologiques catastrophiques. Il souffrait de douleurs lancinantes derrière son crâne, son pouls n’était pas normalisé. Les alertes transmises par son bracelet se succédaient à une intensité telle, qu’il ne parvenait plus à les classifier et à les comprendre.
Sacha avait faim et soif. Il attrapa des restes de son repas qui traînaient aux pieds de sa couchette. Pourtant, dès qu’il voulut ingérer le moindre aliment, il fut pris de violents maux d’estomac.
Il se traîna à bout de force dans le salon et jeta instinctivement un œil à l’écran holographique. Il lui fallut plusieurs secondes pour comprendre. Deux jours. Deux jours avaient disparu de sa mémoire. Deux jours, durant lesquels il avait été plongé dans un état comateux, proche d’une mort cérébrale. Il se souvint – le croyait-il du moins – de la douceur avec laquelle il s’était endormi puis de terribles cauchemars, dont la signification lui échappa, tant son esprit était encore troublé.
Sacha fut emporté par une crise d’anxiété. Il fouilla son armoire à pharmacie et se saisit de stabilisateurs nanothérapeutiques, dont il inhala plusieurs bouffées au moyen d’un spray pulmonaire.
Douche froide.
Il ne vit pas le système lumineux de sa porte d’entrée passer en mode d’ouverture forcée. Les avertissements d’usage qu’on lui adressa restèrent sans réponse.
Lorsque Sacha sortit de sa salle de bain, il se retrouva nez à nez avec deux militaires attendant sur le pas de sa Domu. Sans un mot, l’un d’eux lui tendit une enveloppe en papier kraft. Sacha décacheta le courrier. Au fur et à mesure que son regard le parcourut, son visage se fit de plus en plus grave. Sans un mot, il replia le document, le remit dans l’enveloppe et le rendit.
— j’ai une course à faire, peut-on faire un détour ?
Les militaires échangèrent un regard. Ils acquiescèrent.
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