13.
L’air était irrespirable, saturé de fumées noires qui brûlaient les poumons. Le ciel était transpercé d’éclairs et se teintait tour à tour de pourpre, de noir ou de vert à chaque explosion.
Le chaos et la désolation avaient lourdement frappé les campagnes ces dernières semaines. Il ne se passait pas un jour sans qu’un essaim de drones ne s’abatte en effaçant tout sur son passage — jusqu’à la dernière once d’âme encore présente dans les cailloux.
Après plusieurs mois de combat, l’Opération Spéciale n’avait pas porté ses fruits, l’ennemi refusant de capituler. De nouveaux fronts s’étaient ouverts et la Nouvelle Société avait décrété la mobilisation générale.
Malgré les tentatives répétées et l’appui de l’artillerie, le bataillon n’avançait plus et campait sur de maigres positions, noyé sous la boue. Les hommes étaient envahis de fatigue et n’avaient même plus la force d’ensevelir les morts. Survivre consistait à trouver un trou creusé à même les mains ou quelques débris suffisamment utiles pour assembler un abri de fortune.
La sérénité qui existait à Novyy Rodnyk n’était plus qu’un lointain souvenir. Sacha campait comme il pouvait avec les derniers survivants de sa section, quelque part sur le front de l’Est. Les soldats, dans l’attente d’un éventuel ravitaillement, goûtaient quelques heures de répit.
Sacha somnolait. Tout lui était égal.
Il s’était mis à pleuvoir doucement, puis un orage éclata, déversant des trombes d’eau acide, qui finissait de ronger les soldats et de laver leur dernière trace d’humanité. Un bourdonnement métallique se fit entendre. Des milliers de drones transpercèrent les nuages et s’abattirent sur les tranchées dans un bouquet final.
Sacha leva les yeux. Un aéronef volait erratiquement, perdu au milieu du feu du ciel. Le temps sembla suspendu jusqu’au moment de l’impact.
Lorsque Sacha rouvrit les yeux, il ne vit que la mort. Le bourdonnement des drones avait laissé la place au silence. Ses jambes ne répondaient plus, déchiquetées. Il était allongé, agonisant dans une flaque de boue puante, mêlée de sang et d’ossements.
Il ferma les yeux.
Loin du front, Oliver esquissa un sourire.
Ce fut un beau jour de fiançailles.
Les orages qui avaient, ces derniers jours, ravagé la plaine avaient laissé la place à un soleil radieux. Sa lumière baignait les champs de blé blond, où les épis dansaient harmonieusement sous les caresses de la bise légère.
Ils s’embrassèrent langoureusement sous les applaudissements des invités, puis s’échappèrent en courant, s’extirpant de la foule, comme deux amoureux clandestins prenant la fuite.
Des alouettes répondaient en chœur au chant rythmé des cloches qui retentissaient encore au loin. Ils couraient main dans la main, heureux.
Elle portait une couronne de fleurs des champs et une robe blanche légère, brodée de délicats motifs floraux d’or et d’azur.
Il avait ôté son veston et retroussé les manches amples de sa chemise de soie brodée. Sa main serrait précieusement celle de sa dulcinée, les doigts entremêlés.
À leur passage, les épis de blé s’écartaient, se courbant en leur honneur. Ils couraient, insouciants et libres.
Ils s’arrêtèrent essoufflés et s’allongèrent côte à côte au milieu du champ. Elle guida la main gauche de son amant sur son ventre rond. Il sentit des mouvements, puis les battements légers d’un tout petit cœur.
— Quel temps magnifique pour une promenade en famille, n’est-ce pas, chérie ?
Ce fut un beau jour de fiançailles.
Un souvenir doux, dont le film se rejouait inlassablement dans son esprit.
FIN
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