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📖 Novyy Rodnik (Terminé) ✍️ AlexSonntag 📝 1239 mots

Il enfila à la hâte quelques vêtements et jeta dans un petit cabas militaire quelques affaires personnelles qu’il crut utiles. Dans le véhicule qui filait à vive allure, le silence était assourdissant. Sacha s’égara dans ses souvenirs.

Ses pensées le ramenèrent à Gorod Dvadtsat, le quartier dans lequel il vécut auprès de sa famille d’accueil. Comme tous les autres enfants du programme, il avait été conçu, puis placé avec d’autres enfants. Une ribambelle de garçons et de filles vivait en petites communautés, sous la responsabilité d’éducateurs.

Sacha se revit un jour de fin d’été ; il devait avoir dix ou onze ans. Les éducateurs les avaient réunis avec d’autres garçons et leur expliquèrent que, dorénavant, ils ne joueraient plus avec les filles qu’ils appelaient tous depuis toujours leurs « sœurs ».

Il se souvint avoir été triste. Oliver le réconforta et lui expliqua que c’était normal, il deviendrait un homme, alors que ses sœurs deviendraient, plus tard, les mères reproductrices.

Oliver était un peu plus âgé. Sacha cherchait souvent refuge chez son aîné, qui ne manquait pas de le défendre face aux autres gamins. Il se rappela la fois où il pleura, parce que des grands lui avaient volé un jouet. Oliver l’avait défendu et consolé.

Chez les garçons, l’organisation sociale répondait déjà aux préceptes de la Nouvelle Société. Dès leur plus jeune âge, ils étaient voués à trouver leur place dans le groupe. Oliver était devenu une sorte de guide pour Sacha. Des liens très fraternels s’étaient tissés entre eux.

Oliver quitta finalement Gorod Dvadtsat afin de suivre de brillantes études scientifiques. Quelques années plus tard, le hasard des affectations les réunit à nouveau, chacun exerçant ses responsabilités au sein de Novyy Rodnik.

Le véhicule s’engagea dans une ruelle sombre et étroite, avant de se garer devant les murs gris d’un vieil immeuble. Sacha descendit. L’air empestait le poisson pourri. La chaussée semblait abandonnée depuis de nombreuses années. Il fit quelques pas vers le nord en direction d’une porte dérobée, gardée par un système électronique, qu’il ouvrit avec son badge de service.

Les geôles du Komitet ne se cachaient pas. Il suffisait d’emprunter une ruelle isolée, de passer le porche humide qui menait à la cour d’un vieil immeuble ou de traverser l’arrière-boutique d’un commerce anodin.

Sacha laissa les deux militaires dans le véhicule. Ils l’attendraient. Sachant son temps compté, il s’activa.

Sacha longea un long couloir, parfaitement éclairé et aéré. Son apparence et le sentiment de bien-être qu’il dégageait tranchaient avec la salubrité de la ruelle qu’il venait de quitter. Une petite mélodie douce et harmonique se faisait également entendre. Le Komitet était une machine administrative froide et tentaculaire, présente à tous les échelons de la société. Pourtant, elle était toujours apprêtée pour la quiétude de ses fonctionnaires.

Il n’avait pas emprunté l’accès de service ordinaire, certaines portes étaient, à bien des égards, bien plus discrètes. Sacha connaissait les lieux. Il se repéra facilement dans ce dédale de couloirs. Il croisa quelques officiers anonymes, qu’il salua par usage. D’autres fonctionnaires circulaient tête baissée, chargés de documents ou de chariots.

Il tourna à droite, passa sa main droite sur le scanner et franchit le sas. Un ascenseur l’achemina ensuite dans les derniers sous-sols. Il arriva dans le ventre du Komitet.

Givot’.

Voilà le terme généralement utilisé par les fonctionnaires des sous-sols pour désigner le ventre du Komitet, celui où certains visiteurs, aux statuts si particuliers, sont emmenés, oubliés, puis digérés par le Système.

Le fracas métallique sourd des guichets qui s’ouvraient puis se refermaient avec force brisaient le silence religieux qui régnait dans ce couloir sans fin. Les injonctions zélées d’un maton criard, complétaient le chaos sonore du Givot’ : — Prisonnier ! Levez-vous ! — prisonnier ! Votre matricule !

Sacha regarda à travers le judas, puis il actionna lentement le guichet. Oliver était couché à même le sol dans des vêtements sales. Son visage, recouvert d’une barbe grisonnante hirsute, était émacié. Il semblait las n’attendant plus rien. Pourtant, ses yeux brillaient, fixant le plafond. Sacha ne sut pas s’il était encore lucide ou si déjà, Oliver fut pris des premiers signes de folie.

Oliver souleva la tête et regarda vers le guichet. Il se leva avec grand-peine, tremblant. À travers l’ouverture, il aperçut le demi-visage d’un souvenir éteint, si lointain. Il articula péniblement ne dégageant aucune émotion.

—     Sasha…

Des larmes coulèrent sur son visage.

Alors qu’Oliver reprit la position couchée qu’il avait quittée, Sacha referma le guichet, sans un bruit. Il jeta un dernier regard à travers le judas. L’homme couché derrière cette lourde porte en fer n’était plus qu’un numéro.

Il resta immobile un court instant s’efforçant de garder son sang-froid, les yeux rougis. Sa gorge se noua, une larme coula et sécha sur sa joue.

—     Prisonnier ! Votre matricule !

Le maton hurla dans le dos de Sacha qui sursauta avant de s’éloigner d’un pas lourd.

—     Quatre, cinq, un, six, cinq, R, répondit une voix brisée.

Toujours les mêmes gestes. Frottements métalliques secs, grincements. Hurlements.

—     Prisonnier ! Votre matricule ! Silence.

—     J’ai dit ! Prisonnier ! Votre matricule ! Impatience.

—     Prisonnier ! Levez-vous ! Votre matricule !

Cliquetis d’une serrure. Des gonds qui grondèrent.

—     Prisonnier ! Levez-vous ! Votre matricule ! Ragea le geôlier.

Sacha s’arrêta. Il se retourna et l’observa contribuer à la digestion des prisonniers du Givot’.

La cellule d’Oliver était grande ouverte. Le maton chargeait le prisonnier sans ménagement, le portant violemment contre le mur en lui demandant son matricule, encore et encore.

Il retourna sur ses pas, épris d’un sentiment qu’il n’avait jamais connu, oublié. Ce fut plus fort que lui, Sacha entra dans la cellule et étrangla le gardien, calmement, méthodiquement. Puis il laissa le corps inerte glisser lentement sur le sol et l’observa immobile. Sacha venait de tuer un homme. Il ne ressentit rien, ni colère, ni soulagement.

Il posa son sac à côté d'Oliver, recroquevillé contre le mur de sa cellule. Sacha en sortit du savon, des vêtements. Il retourna le cabas comme pour s’assurer que son contenu fut bien vide. Un crayon roula sur le sol ainsi qu’un petit carnet d’écoliers à carreaux.

Sacha fit une toilette légère et assez sommaire, mais suffisante pour redonner à Oliver un peu de dignité. Puis il lui changea ses vêtements. Cependant, il devait faire vite. Son temps était échu, il devait rejoindre la voiture.

—     Viens, chuchota-t-il. Tu me suis ?

Aucune réponse.

—     Viens, allez, regarde ! Je laisse la porte ouverte…

Sacha sortit de la cellule. Il chuchota encore quelques « viens ! » , cependant Oliver ne bougeait pas. Ses yeux regardaient à tour de rôle la porte, le corps gisant sur le seuil de la porte, Sacha, le sol de sa cellule. Il s’assit, puis se coucha en position fœtale.

Sacha ne supplia pas. Il quitta la cellule d’un pas vif. Lorsqu’il arriva devant l’ascenseur, les deux militaires venaient déjà à sa rencontre. Le temps s’arrêta. Sacha regarda par-dessus l’épaule. La porte du matricule Spets-zéro-huit-neuf-deux-sept était ouverte. Il discerna une masse rampante dans l’ombre de l’embrasure.

Sacha ne sut pas quel tour lui jouait son esprit. Il hésita entre le souvenir d’un fantôme, une main levée vers le ciel, comme pour lui souhaiter un bon voyage, ou du maton assassiné qui le désignait d’un doigt inquisiteur.

Calme, il présenta ses poignets, les poings fermés.

Menotté et encadré par les deux militaires, ils firent le chemin inverse.


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