12. Chanter faux
Ce matin, je suis au parc qui se trouve au centre-ville. Je n’ai pas eu besoin d’escorte cette fois, comme je commence à mieux connaître les lieux et que je n’ai pas eu de maux de tête depuis des jours. Mes affaires ont été transportées dans une nouvelle chambre, au premier étage, où je dormirai pour les jours à venir. En fait, c’est un appartement pour une seule personne, mais je n’ai rien besoin de payer. Parce que j’ai cru comprendre que les besoins essentiels sont tous gratuits, au Saint Royaume. D’ailleurs, j’ai remarqué que les magasins ne chargent pas tant que ça pour leurs produits. Tout le monde est soit payé en crédits sur leurs bagues magiques, ou bien en cristaux de création, selon les achats.
— Le capitalisme, ce n’est pas si important que ça, ici, m’a expliqué Luna, l’autre jour, alors qu’on dînait sur le toit du palais. On a un semblant de vie mortelle avec nos magasins et tout ça, mais les gens font ce qui les passionnent avant tout. Et c’est ça que tu dois retenir.
Ici, tout le monde part sur un pied d’égalité. Et quand les brigadiers partent en mission sur d’autres planètes, on leur fournit les moyens de payer tout ce qui est important durant leurs voyages. Ils ont des gens spécialisés dans l’échange de crédits pour de la vraie monnaie. Tant qu’on vivra au monde spirituel, on n’aura pas à avoir peur qu’on vous jette dans la rue si vous n’avez pas un rond. Le Conseil — leur gouvernement — ne souhaitait pas reproduire tous les pires défauts de l’humanité et des autres races mortelles. Voilà pourquoi cet endroit est une utopie composée de socialistes et de personnes bienveillantes.
— Avant qu’on arrive au Saint Royaume, mes amis et moi, c’était la guerre ici, m’a aussi expliqué Luna. Et d’après ce que m’a dit Athéna, bien avant que la guerre éclate, il y avait une forme de capitalisme qui ressemblait à celui que tu as connu sur Terre. Eux, ils avaient quand même accès aux noyaux de création pour réaliser certains projets, mais ils étaient plus rares et comme tu le sais déjà : fragiles. Les nouveaux cristaux ont vraiment révolutionné le monde spirituel, grâce à mon travail.
Je dois admettre que j’ai quand même été très étonné d’apprendre que beaucoup des merveilles technologiques de ce monde avaient été construites par son équipe d’ingénieurs. Tout ça, on le doit au travail acharné de sa supérieure, Athéna, ainsi que l’assistance de Minerva, l’intelligence artificielle sentiente que Luna a créé. Ici, ils sont si avancés qu’ils rendraient les pires crapules milliardaires de la Terre, jalouses. Au monde spirituel, on cherche à s’épanouir dans ce qu’on aime faire et non d’abuser des gens et de leur argent.
Rowan et sa sœur Nadine se plairaient beaucoup, dans cette ville…
Rowan me manque. Lui qui a toujours voulu défendre les gens comme moi, leur donner plein d’argent et les sortir de la misère… il serait épaté par le travail monstrueux que le Conseil a fait pour transformer leur monde de cette manière. Rowan a ouvert un resto sur Terre, dans l’espoir de créer son propre succès et d’aider les gens dans le besoin. Ici, je crois qu’il se sentirait comme un poisson dans l’eau.
C’est alors que dans le plus grand des hasards, alors que j’observe le ciel, on peut entendre une voix chanter à tue-tête dans le parc. Une voix féminine, qui ne semble pas maîtriser ses notes de musique. Des fausses notes… il ne manquait plus que ça… Tout ça me sort de mes pensées. Je dois me boucher les oreilles un instant avant de chercher du regard d’où vient ce chant horrible. Je remarque aussitôt une louve blanche qui se promène gaiement dans le parc alors qu’elle sautille un peu partout. Je hausse un sourcil tandis que je réalise que ce terrible chant vient de cet animal qui marche dans ma direction.
La louve s’arrête alors devant moi, arrête de chanter et me regarde d’un drôle d’air. Je baisse les mains de mes oreilles et l’observe pendant quelques secondes.
— Salut ! s’exclame-t-elle, alors que je peux voir sa longue queue touffue danser dans tous les sens. T’es un ami de Flint et Gabriel, pas vrai ?
— Euh… Gabriel, peut-être, je ne connais pas encore Flint assez bien…
— Peu importe ! Je t’ai vu dans ma tête lorsque j’ai synchronisé avec Flint, hier soir. Tu étais dans ses pensées. Moi, c’est Dia. Je suis son esprit élémentaire.
— Synchro… quoi ?
— Synchronisé. C’est quand un esprit élémentaire et son porteur ne font plus qu’un. On se partage nos pensées, nos souvenirs, nos ambitions, nos rêves. Tout ça dans un lien psychique. Quand la synchronisation est bonne, un esprit élémentaire peut prendre la forme d’un objet pour son porteur. Moi, je prends celle d’une épée, pour Flint.
— Et c’est quoi, déjà, un porteur ?
— C’est le protecteur d’un esprit élémentaire, mais aussi la personne qui nous transporte quand nous avons une forme différente. Tu verras, ça s’apprend vite. Presque tous les anges qui travaillent comme brigadiers, sont aussi des porteurs.
— Je vois… Je n’ai pas l’habitude de me laisser approcher par des loups. Encore moins par une louve si amicale… C’est… déroutant.
— Oh, je connais la réputation de mes semblables… mais bon, ne t’en fais pas pour moi. Les seules fesses que je mords, ce sont celles de mes ennemis !
Je rêve, ou bien elle m’a sourit ? Les esprits élémentaires sont d’étranges créatures…
— J’espère avoir fait bonne impression dans ce cas… je formule avant de déglutir.
— Flint ne te voit pas comme une menace, donc ça passe !
Elle s’assit aussitôt devant moi et je peux voir sa langue pendre d’un côté de sa gueule. Elle est grande jusqu’à mon torse, même si je suis installé sur un banc de parc. Je n’aurais qu’à me pencher un peu et elle pourrait facilement me mordre au visage si elle le souhaitait. Je crois qu’elle m’arriverait au bassin si j’étais debout.
— D’ailleurs, il est où Flint ? je formule. Ne devriez-vous pas être avec lui ?
— Pas besoin de me vouvoyer ! Je ne suis pas si vieille que ça… Enfin, si, je suis vieille, mais je n’aime pas qu’on me traite comme une vieille dame. Je parle le jeune, moûûûûûa.
— Mes excuses, euh…
— Dia, boude la louve. C’est quand même simple à retenir comme prénom…
— Oui, pardon. Je suis juste surpris de discuter ainsi avec une louve. Je ne m’attendais pas à faire votre… ou plutôt, ta rencontre, ce matin.
— Mm hmm… Enfin, si tu veux tout savoir, Flint fait des emplettes pour Gabriel et moi j’avais envie de me dégourdir les pattes. Je ne devrais pas tarder à aller à sa rencontre… En tout cas, j’ai été heureuse de faire ta connaissance, Noah.
— Mais, je n’ai même pas révélé mon prénom…
— Ça ne fait rien. N’oublie pas que je partage les souvenirs de mon porteur !
— Ah ouais… c’est vrai…
— À plus tard ! ♪ La, la, la, la ! ♪
Sur ces mots, elle s’éloigne et recommence à chanter à tue-tête avec de fausses notes qui me font grincer des dents. Je l’observe qui disparaît derrière quelques passants qui viennent d’arriver au parc. Les pauvres doivent se couvrir les oreilles alors qu’elle continue son concert gratuit. C’est vraiment un drôle de personnage, cette Dia. Je me demande comment sont les autres esprits élémentaires. J’ai cru comprendre qu’il y en avait quelques uns dans la Septième Brigade. Elle, j’ai l’impression qu’elle est un peu fofolle.
Je prends une grande respiration et me dis que je devrais poursuivre ma promenade autour du quartier. Je suis curieux de faire de nouvelles rencontres et voir ce que cette matinée m’enseignera de nouveau. Qui sait ? Peut-être que je croiserai Flint, sur la route…
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