2. Danser
— Bon, bah… inutile de danser autour du pot mais ton père a été réincarné quelque temps après son arrivée au Saint Royaume. Je suis désolée…
Je cligne des yeux alors que ma docteure, Cassandra Appleseed, me transporte en chaise roulante dans le couloir du vaste palais auquel se trouve l’infirmerie où je me suis réveillé.
— Je… Je vois, je formule, déçu par cette nouvelle. Je croyais que j’aurais au moins la chance de le revoir, une fois que je serais au Paradis.
— Je sais, mais ce ne sont pas toutes les âmes qui décident de rester au monde spirituel. Certains préfèrent retourner au cycle de la réincarnation afin de relever de nouveaux défis en tant que mortels. Toutefois, d’après mes supérieurs, ton père a laissé un message à ta maman et un autre pour toi. Nous les avons entreposés dans nos archives et quelqu’un est justement en train de chercher ce qu’il t’a légué.
— Un… Un message pour moi ?
— Oui. En tout cas, je suis heureuse de voir que tu te sens beaucoup mieux qu’à ton réveil.
— C’était il y a combien de jours déjà ? Trois ? Quatre ?
— Cinq. Tu as beaucoup dormi à cause des médicaments. Après-demain, cela fera deux semaines que tu es parmi nous. C’est déjà une bonne nouvelle que tu es capable de marcher quelques pas. Je suis certaine que d’ici la semaine prochaine, tu pourras retrouver un mode de vie plus normal. Enfin… la normalité est différente ici, mais on s’y adapte assez vite.
— D’après le médecin que j’ai vu ce matin, il y a des patients qui restent moins longtemps dans votre infirmerie. Pourquoi suis-je encore ici ?
— Oh ça, je ne saurais dire. Certains individus prennent un peu plus de temps à s’acclimater à leur nouveaux corps. Comme tu étais un humain tout à fait ordinaire, la magie doit apprendre à coexister avec toi. Tout comme tu dois réapprendre à te servir de tes nouveaux organes. Tu respires déjà assez bien, c’est une bonne chose.
Je suis dépité par la conversation. Je m’adapte, c’est vrai. Mais mon père n’est plus ici. Moi qui avais espoir de le serrer une fois de plus dans mes bras. Je suis vexé. Il faut croire que la curiosité de mon père a fait en sorte qu’il prenne la décision de partir. C’était un journaliste, après tout. Il aimait relever des défis et encore écrire des articles pour la gazette de notre communauté. Je me demande à quoi il ressemblerait, s’il était parmi nous.
— Y a-t-il quelque chose que tu aimerais manger pour le dîner ? me demande Cassandra, tandis que nous passons devant ce qui semble être le réfectoire de cet étage.
— J’ai drôlement faim pour des pancakes…
— Ah ouais… Je l’avais lu dans ton dossier que tu aimes beaucoup en préparer.
— C’est mon père qui m’a transmis sa recette.
— C’était ta façon de lui rendre hommage, pas vrai ?
— Oui…
— On a tous nos petits rituels qui nous lient à notre famille. Bien que mon père adoptif ne vive pas près de chez moi ; je fabrique souvent l’onguent qu’il fabriquait pour soigner mes blessures. Désormais, nous nous en servons aussi à mon infirmerie.
— Était-ce un guérisseur, lui aussi ?
— Oui et non… En fait, c’était un chasseur. Ou ce l’est toujours. C’est juste qu’il a moins besoin de chasser désormais puisque la nourriture nous est plus facilement accessible, de nos jours. En fait, il a toujours été bricoleur avec tout ce qui lui tombait sous la patte, alors il se servait des carcasses animales pour fabriquer des manteaux de fourrure, des couvertures et j’en passe. L’onguent, par contre, c’est à base de plantes.
— Tomber… sous la patte ?
— Oh ! Suis-je bête… J’oubliais que tu n’as connu que les humains, de ton côté. Mon père est un hybride — un homme-tigre, pour être plus précis.
Je soulève un sourcil tandis que nous entrons à l’intérieur du réfectoire.
La salle est remplie de gens de toutes les couleurs et de toutes les formes. Certains de ces individus sont ailés, d’autres sont palmés. Je détecte une créature dont la bouche est formée de tentacules et cela provoque en moi des frissons. Je détourne vite l’attention dans un coin vide de la pièce, comme pour essayer de cacher mon embarras.
— Cet endroit te fait peur, peut-être ? me dit Cassandra.
— C’est… C’est qu’il y a tant de personnes…
— Ah, je comprends mieux. Tu es anxieux. Mm… Ils ne servent plus vraiment de déjeuners à cette heure, mais je pourrais bien t’apporter un dîner. Veux-tu que je te ramène à ta chambre ? Je n’aurais qu’à revenir après et…
Je fais signe que non de la tête et secoue mes mains devant mon visage.
— P… Pas la peine de vous en faire pour moi, Docteure Appleseed. Je peux très bien rester ici, près de l’entrée. Vous en faites déjà beaucoup pour moi.
— Oh, ne t’en fais pas pour moi. J’en ai l’habitude.
C’est alors qu’un très grand type sort depuis derrière le très long comptoir et nous adresse un salut de la main. Il est volumineux, de forte taille, barbu et poilu des bras. Il me fait vaguement penser à quelqu’un que j’ai déjà vu quelque part, mais c’est encore un peu flou dans mon esprit. Ce dernier s’approche de nous, alors que certaines personnes dans le réfectoire posent leurs regards sur lui. Je penche la tête d’un côté, intrigué.
— Ça alors, le nouveau patient sort déjà de l’infirmerie ! s’exclame le colosse. Content de voir que tu es réveillé, petit gars ! Tu étais dans un tel état lorsque nous t’avons trouvé…
Confus, je lève les yeux vers Cassandra, puis retourne mon attention vers lui.
— Gabriel, il ne sait pas encore que Flint et toi, vous êtes ceux qui l’ont emmené ici. Je comptais justement lui parler de vous…
— Ah ! formule le grand homme bedonnant avant de poser une main derrière sa chevelure chocolatée. Malaise ! Pas besoin d’avoir peur, petit gars. Je suis énorme, mais je ne te ferais pas de mal ! Bienvenue parmi nous !
En tout cas, il est enthousiaste. Ce dernier s’agenouille un peu dans ma direction et me présente sa main qui est évidemment plus grande que la mienne. Je cligne les yeux et il m’affiche son plus grand sourire.
— Enchanté de faire ta connaissance, jeun— Eh minute, t’es un jeune homme, en fait !
— Bah ouais ? je boude avant de froncer des sourcils. C’est pourtant évident que je suis un adulte. Je suis juste petit… C’est tout…
— Eh bah, ça alors ! Mes excuses de t’avoir traité de gamin. Ma grandeur me joue souvent de sales tours. Comme tu peux le constater, je suis Gabriel Markios.
— Moi, c’est Noah, je réponds, légèrement amusé. Noah Thibert.
Il me rappelle de plus en plus la même personne qui me trotte à l’esprit. Mais je n’arrive toujours pas à me souvenir de son prénom. C’est comme si une partie de ma mémoire était embrouillée depuis l’accident qui a provoqué mon décès.
— Gabriel, on a besoin de toi aux plaques ! lance une cuisinière depuis le comptoir. Ça brûle !
Le colosse sursaute et se tourne rapidement en direction des cuisines. Il nous fait au revoir d’un signe de tête et s’éloigne. De mon côté, je déglutis. Je suis hypnotisé par tout ce qui m’entoure. Comme si tout se fige autour de moi. Comme si j’encaisse toutes les informations qui me sont dévoilées à compte-gouttes.
— Je crois que je vais aller te ramasser des sandwichs et du café, me dit Cassandra. J’ai cru lire sur ton dossier que tu aimais beaucoup le poulet. Attends-moi ici, un instant.
Elle me pose alors près de l’entrée du réfectoire et appuie les freins de ma chaise roulante sur mes roues. Ensuite, elle s’éloigne afin d’aller chercher mon repas. Pendant ce temps, je réalise que mon existence a bel et bien changé…
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