Goram
Région : Même grotte, quelque part dans la future Europe.
Goram s’accroupit au bord du ruisseau, il renifla l’air environnant à la recherche d’odeurs annonciatrices de danger. Aucun prédateur connu ne semblait se trouver dans les environs. Goram essuya la sueur qui gouttait de ses arcades proéminentes. Il se pencha au‑dessus de l’eau et scruta son trouble reflet. Les ondulations du liquide bienfaiteur renvoyaient une faible image de lui‑même qu’il avait encore du mal à comprendre.
Il but goulûment une première gorgée d’eau, puis une seconde. Goram aspergea son visage suant. Les températures avaient augmenté dans la région. Les chasses devenaient de plus en plus difficiles, les Long‑nez étaient remontés plus loin vers le Nord, rendant la survie hasardeuse. Son clan devrait bientôt quitter son abri et rejoindre de meilleurs terrains de chasse.
Goram renifla de nouveau, se gratta l’entrejambe. Il reconnut l’odeur âcre d’un lièvre sur sa gauche, puis le piaillement d’une grive non loin de lui. Il retroussa les lèvres supérieures en un sourire carnassier aux dents abîmées. D’une main calleuse, il attrapa les deux sagaies posées à ses pieds et se redressa en geignant de douleur.
La dernière chasse avait été difficile. L’aurochs avait fui devant la troupe de chasseurs pendant de nombreuses lunes avant que les rabatteurs ne le coincent dans un bois. La bête ne s’était pas laissé tuer facilement : elle avait massacré le jeune Aros, qui participait à sa première traque. Goram, quant à lui, avait reçu un coup de cornes dans le flanc en achevant la bête. La blessure n’était pas grave, mais extrêmement douloureuse.
Le voyage de retour vers les cavernes prit deux lunes. Sur le trajet, Goram avait souffert de sa blessure, mais les autres chasseurs s’étaient relayés pour porter les quartiers de viande nourriciers, lui permettant de récupérer rapidement. Goram était fort, très fort, et c’est pourquoi le clan l’avait choisi pour diriger sa destinée après la mort du vieux sage Bizak, parti vers la terre des Anciens, auprès du Grand‑Totem, il y avait maintenant plusieurs saisons.
Goram glissa une main sous son vêtement de fourrure et arracha de sa plaie un morceau de croûte qui le démangeait. Il le porta instinctivement à sa bouche et l’avala sans mâcher. Il aimait ce petit goût sucré, meilleur qu’une poignée de fourmis noires.
La Boule‑de‑Feu‑Incandescente était déjà haute dans le ciel et Goram avait encore du chemin à parcourir. Il vérifia dans sa besace la précieuse cargaison que lui avait demandée Iss, sa compagne principale. Il ne pouvait rien lui refuser, une étrange sensation le tiraillait aux tripes depuis quelques cycles.
Il n’avait jamais ressenti ça auprès des autres compagnes qu’il partageait avec les autres chasseurs. Goram était devenu possessif dans tout ce qui concernait Iss. La pierre d’ocre avait été compliquée à trouver. Les différentes régions visitées par Goram avaient apporté nombre de dangers. Il avait traversé le territoire d’un Longues‑Dents, croisé un groupe de mangeurs d’Hom’s, évité un gouffre mortel.
Mais Goram s’était enfin procuré la précieuse pierre d’ocre. Il serait rentré en son foyer protecteur avant le Grand‑Noir et la foison de prédateurs qui hantaient son territoire. Il accéléra le pas.
Levant les yeux au ciel, Goram chercha un repère dans la cime des Géants‑Immobiles‑aux‑Cheveux‑Verts, lui indiquant la piste la plus rapide. « Arb’s ! », disait Bizak le sage en les désignant. Il renifla une dernière fois pour être sûr qu’aucun danger mortel ne l’eût pris en chasse et se mit en route.
La Boule‑de‑Feu‑Incandescente touchait la Ter’ lorsque Goram sentit les effluves d’un morceau de viande d’aurochs grillant lentement sur un feu protecteur. Les cris des veilleurs annoncèrent son arrivée au camp et une petite foule s’approcha de lui dans une cacophonie de joie.
Goram souriait à pleines dents, on lui sentit le fondement, il huma des culs. On le débarrassa de ses sagaies, de son barda. Toutes et tous le pressaient de questions, le touchaient, comme pour vérifier qu’il était bien là.
Le clan s’écarta à l’arrivée d’Iss, la principale compagne de leur meilleur chasseur et chef. Le ventre d’Iss était plein, presque à terme. Sa démarche dodelinante fit sourire Goram. Il serra tendrement sa compagne et fit « oui » de la tête devant le regard interrogateur qu’elle lui lança.
Il plongea la main dans sa besace et tendit délicatement la précieuse pierre d’ocre. La fameuse pierre en main, Iss se précipita dans la caverne et disparut dans l’obscurité souterraine. Ayam, fidèle pisteur et ami de Goram, tendit un morceau d’aurochs grillé et une gourde d’eau fraîche. Goram engloutit son repas et tous regagnèrent la sécurité du foyer à l’instant où le Grand‑Noir et ses dangers apparurent.
Grognements, feulements lointains, piaillements et autres cris d’horreur déchirèrent les ténèbres du Grand‑Noir, faisant frissonner le clan tout entier. Goram passa une partie de la soirée à conter ses aventures au‑delà de l’horizon. Fatigué, courbaturé, il prit la direction de sa couche, non loin de l’entrée du sanctuaire souterrain.
Iss grommela lorsqu’il se coucha à ses côtés et grogna lorsqu’elle sentit l’approche du coït. Elle en avait envie mais la chaleur, les coups de pied ventraux, l’épuisaient. De plus, elle arrivait à terme et ne souhaitait pas une autre perte.
Iss était plus jeune que son compagnon et se devait de lui donner une descendance. Malheureusement, le Grand‑Totem en avait décidé autrement et avait rappelé à lui les trois petits qu’elle avait engendrés avec Goram. Celui qui venait devrait vivre.
Elle repoussa gentiment la main fouineuse de son compagnon et serra plus fort contre son ventre la pierre d’ocre qu’il lui avait rapportée. Iss s’endormit au rythme des ronflements réguliers de son compagnon trop mignon. La confiance en les veilleurs du clan faisait que tous pouvaient dormir en se sentant sécurisés.
Les voyages étranges qu’elle vécut pendant le Grand‑Noir embrumaient encore son esprit au moment où toutes et tous sortaient du Pays‑des‑Songes.
La Boule‑de‑Feu‑Incandescente venait de sortir de Ter’, la caverne reprit vie lentement. Le temps de la cueillette était fini, les chasseurs avaient ramené assez de viande pour tenir quelques lunes ; le clan allait bien. Ils pourraient subvenir à la saison trop sèche et peut‑être voir le Grand‑Blanc‑Glacé revenir avec suffisamment de provisions pour tenir encore quelques cycles.
Chacun, à l’entrée de la grotte, connaissait ses tâches : les chasseurs faisaient sécher la viande, les Fem’ préparaient les peaux, les petits triaient la cueillette, et les anciens réparaient les outils.
Iss chercha son compagnon des yeux, elle le vit occupé à retirer les tendons d’une cuisse d’aurochs. Elle esquissa un sourire en caressant tendrement son ventre. Iss sortit de la couche, attrapa un morceau de racine et une tranche de rôti, but une longue gorgée d’eau et prit la direction des profondeurs de la caverne, serrant toujours contre son ventre la précieuse pierre d’ocre.
Goram passa la journée à préparer la viande. Il avait chaud. La Boule‑de‑Feu‑Incandescente était dans la descente pour regagner le ventre de Ter’. Il but et mangea un fruit, gratta sa plaie et huma l’air à la recherche d’un quelconque danger : rien. Il grogna en direction de Lork, l’un des veilleurs, et fit un signe de tête.
Lork était autrefois un grand chasseur, mais une chute lors d’une traque à l’ours l’empêchait désormais de participer aux chasses. Il s’était donc proposé comme veilleur et excellait aussi dans cette fonction. Le veilleur répondit d’un hochement de tête que tout allait bien pour le clan.
Goram parcourut des yeux son peuple, le clan des Hom’s, et grommela de satisfaction. Il partit à la recherche d’Iss afin de voir dans quel coin obscur de la caverne ils allaient s’installer pendant le dernier Grand‑Blanc‑Glacé à venir, avant la migration vers des terrains de chasse plus propices à la survie.
Dans un ou deux cycles, la nourriture viendrait à manquer et le sage Bizak avait indiqué une terre des Phock’s bien gras, qui permettrait au clan de tenir un peu plus longtemps dans ce monde hostile et mortel. Goram comptait bien les y mener sans trop de pertes.
Les petits feux le guidèrent dans les entrailles de Ter’ jusqu’à l’endroit où Iss se trouvait. Sa compagne était tellement absorbée par son ouvrage qu’elle ne l’entendit pas venir. Devant elle, il aperçut différents outils et autres silex, broyeurs, blocs de pigments, pinceaux et tampons, pochoirs en peau, et la fumée environnante.
Iss était couverte de poudre blanche, avec des taches des nombreuses couleurs utilisées, dont la pierre d’ocre qu’elle avait broyée. Il resta un instant dans l’ombre des torches et observa la fresque que créait Iss de ses mains.
Une pure merveille : la ressemblance était parfaite. Goram reconnut en un instant, ici un cheval, là un aurochs. Il éprouva soudain un picotement dans ses tripes et son membre viril se gorgea de sang à la vue du corps désirable d’Iss.
Il grogna tendrement pour attirer l’attention de sa compagne qui ne fut pas si surprise de le voir. Elle sourit vers son Hom et l’attira contre elle. Lorsque le gourdin vaillant toucha son ventre, Iss ressentit un désir charnel envers Goram, leur coït fut endiablé et surtout pas du tout silencieux.
Après l’étreinte, les deux amants relevèrent la tête pour avoir une vue d’ensemble de l’œuvre murale. C’était beau…
Iss tourna son regard vers Goram et dit doucement :
— Goram ? Penses‑tu que notre petit aimera la décoration de sa future couche ? J’ai fait des animaux pour lui donner envie d’être chasseur, comme son père !
Un petit coup de pied ventral, suivi d’un plus long, amorça l’arrivée d’un nouveau membre du clan des Hom’s, perpétuant ainsi la ligne de Néandertal pour encore de longs cycles, pensa Goram avec un sourire radieux…
...La suite, dans quelques milliers d'années...
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