Saison 1 - Épisode 1 - GENESIS
TOULOUSE - 1979
Il pleuvait.
Pas cette pluie méditerranéenne qui tombe comme une vengeance pendant vingt minutes avant de rendre le ciel à tout le monde.
Une pluie régulière.
Froide.
Administrative.
Elle coulait le long d’une fenêtre haute dont les vitres opaques ne laissaient entrer qu’une lumière grise.
La pièce n’avait rien de remarquable.
C’était précisément ce qui la rendait inquiétante.
Un bureau.
Deux chaises.
Une armoire métallique.
Une horloge.
02 h 17.
Sur le bureau, un dossier beige.
Aucun nom sur la couverture.
Une femme était assise dans l’ombre.
On ne distinguait pas son visage.
Seulement ses mains.
Immobiles.
Face à elle, un homme feuilletait plusieurs documents.
Il s’arrêta.
Une feuille.
Un acte de naissance.
Il posa son index dessus.
— La date ?
Une seconde voix répondit derrière lui.
— Conforme.
— Les parents ?
Silence.
L’homme releva les yeux.
— J’ai demandé : les parents ?
— Ce n’est pas dans le dossier.
L’homme regarda de nouveau la feuille.
— Rien ?
— Rien.
Il tourna la page.
Une photographie se trouvait dessous.
Nous ne la voyons pas.
L’homme, lui, resta quelques secondes à la regarder.
Puis il referma immédiatement le dossier.
Comme si ce qu’il venait de voir ne devait pas rester exposé.
Un bruit vint du fond de la pièce.
Un bébé.
Pas des pleurs.
Un simple petit son.
L’homme se retourna.
Dans un couffin blanc dormait un nouveau-né.
Il s’en approcha.
Le bébé ouvrit les yeux.
L’homme s’immobilisa.
La femme demanda :
— Quelque chose ne va pas ?
Il ne répondit pas.
Le bébé continuait simplement de le regarder.
Beaucoup trop calmement.
L’homme finit par détourner les yeux.
Il revint au bureau.
Une nouvelle feuille avait été posée devant lui.
Il prit son stylo.
— Le prénom ?
La femme répondit :
— Emmanuel.
Le stylo s’arrêta au-dessus du papier.
— Emmanuel…
La femme leva légèrement le visage.
Toujours impossible à distinguer.
Puis elle prononça un seul mot en regardant le couffin.
— Écrivez.
Il hésita.
Puis écrivit.
Emmanuel.
Une main entra dans le cadre.
Elle prit le document.
Un tampon descendit.
CLAC.
Un second document.
CLAC.
Puis un troisième.
CLAC.
L’homme rassembla les feuilles.
Les glissa dans une enveloppe.
Sur celle-ci, une mention :
TOULOUSE — 1979
Il ferma l’enveloppe.
La femme se leva.
— Et maintenant ?
L’homme regarda le bébé.
— Maintenant, il a une famille.
— Et le reste ?
Il posa l’enveloppe dans le dossier.
Le referma.
— Le reste n’existe pas.
La femme resta immobile.
Puis :
— Jusqu’à quand ?
L’homme leva les yeux vers elle.
Aucune réponse.
Seulement la pluie.
NICE — 1996
CLAC. CLAC. CLAC. CLAC.
Un joystick encaissait un massacre.
Les boutons rouges et jaunes d’une borne d’arcade étaient frappés à une vitesse absurde.
Une voix numérique hurla :
— K.O.!
Un adolescent lâcha les commandes.
— Putain !
Autour de lui, une dizaine de gamins éclatèrent de rire.
La salle d’arcade sentait le tabac froid, la poussière électronique et cette moquette que personne n’avait probablement nettoyée depuis Mitterrand.
Des bornes alignées crachaient leurs musiques synthétiques.
Metal Slug.
Street Fighter Alpha.
Virtua Fighter.
Daytona USA.
Et au fond—
THE KING OF FIGHTERS ’96.
Un sanctuaire.
Un garçon venait d’y perdre.
Encore.
Il se retourna vers ses potes.
— Mais il triche !
Un grand type aux épaules énormes éclata de rire.
— Bien sûr.
C’était Bernard.
Pour tout le monde :
Nanar.
— C’est ça, dit-il. Il a soudoyé la Neo Geo.
À côté, Seb, cheveux longs et lunettes, regardait l’écran.
— Techniquement, ça expliquerait certaines choses.
— Ta gueule, Seb.
— Je propose une hypothèse.
Un garçon d’origine chinoise, Jin, observait la borne comme s’il envisageait réellement de la démonter.
— Je peux vérifier.
Le perdant le regarda.
— Vérifier quoi ?
— La borne.
— Pourquoi ?
Jin haussa les épaules.
— Pour voir s’il triche.
Un autre garçon éclata de rire.
Karim Kliba.
— Vous êtes complètement cons.
Le perdant pointa l’écran.
— Je rejoue.
Quelqu’un derrière lui répondit :
— Mauvaise idée.
Il se retourna.
Ethan.
Cheveux en bataille, blouson trop grand, mains déjà noircies par quelque chose qui ressemblait à de la graisse mécanique.
Le garçon soupira.
— Pourquoi ?
Ethan désigna la borne.
— Parce que tu vas reperdre.
— Je peux le battre.
Nanar s’étouffa presque.
Karim leva les yeux au ciel.
Seb regarda Ethan.
Ethan comprit qu’on lui abandonnait officiellement la responsabilité de répondre à cette absurdité.
Il réfléchit.
— Euh…
Il regarda le joueur assis devant la borne.
Puis le challenger.
— Alors comment dire…
Petit silence.
— Rien ni personne ne l’a jamais battu, mec.
Le garçon ricana.
Ethan continua très sérieusement :
— Ni humain.
Seb acquiesça.
— Factuel.
— Ni divin.
Karim ajouta :
— À notre connaissance.
— Ni chimpanzé.
Jin fronça les sourcils.
— On n’a jamais essayé avec un chimpanzé.
Ethan réfléchit.
— C’est vrai.
Puis conclut :
— Pas même un rat.
Nanar éclata de rire.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ?
— J’essaye de sauver ce monsieur.
Le challenger posa une pièce sur la borne.
— Je joue.
Ethan soupira.
— J’aurai essayé.
La pièce tomba.
CLING.
L’écran changea.
CHALLENGER!
Enfin, nous voyons celui qui était assis devant la borne.
Seize ans.
Peut-être dix-sept si on ne connaissait pas son âge.
Cheveux noirs épais, légèrement ondulés.
Un vieux tee-shirt Metallica.
Pantalon cargo militaire kaki.
Une petite chaîne autour du cou.
Visage calme.
Presque indifférent.
Emmanuel Elga.
Manu regarda son adversaire.
Une seconde.
Pas davantage.
Puis l’écran.
ROUND ONE.
READY?
GO!
Le garçon attaqua immédiatement.
Manu ne bougea presque pas.
Parade.
Esquive.
Contre.
Combo.
Le challenger recula.
— Putain…
Manu continua.
Pas un geste inutile.
Pas une expression.
À côté, Ethan regardait la scène avec l’intérêt d’un homme observant quelqu’un rater volontairement une marche d’escalier.
K.O.
— Mais…
ROUND TWO.
Le garçon attaqua encore plus fort.
Nanar murmura :
— Là, il s’énerve.
Karim répondit :
— Mauvaise stratégie.
— Pourquoi ?
— Manu aime bien quand ils s’énervent.
Seb corrigea :
— Je crois surtout qu’il s’en fout.
Manu déclencha un dernier enchaînement.
K.O.
Silence.
Puis l’écran annonça la victoire.
Manu lâcha le joystick.
Le challenger le regarda.
— Attends, attends, encore une.
Manu se leva.
— Non.
Premier mot.
Il attrapa son skate posé contre la borne.
Le garçon insista.
— Pourquoi ?
Manu passa devant lui.
— J’ai cours.
Ethan regarda sa montre.
— Non.
Manu continua de marcher.
Ethan regarda les autres.
— Il n’a absolument pas cours.
Karim sourit.
— Mais ça sonnait bien.
Ils suivirent Manu.
Nanar attrapa quelque chose sur le comptoir avant de partir.
Le patron hurla :
— NANAR !
Nanar reposa immédiatement le paquet.
— Je regardais.
— Avec ta poche ?
— J’ai une façon personnelle de regarder.
Ils sortirent.
La porte claqua.
La lumière de Nice les frappa en pleine gueule.
Soleil.
Scooters.
Klaxons.
Palmiers.
Bagnoles.
Des filles en jean taille haute.
Des types en survêtement.
Des touristes déjà perdus.
Un autoradio passa quelque chose de beaucoup trop fort.
Plus loin, un autre crachait du rap français.
Nice respirait les années 90 par tous ses pores.
Manu posa son skate par terre.
Ethan demanda :
— Tu vas où ?
— Masséna.
— Pourquoi ?
Manu posa un pied sur la planche.
— J’ai cours.
Ethan ouvrit les bras.
— Ah ! Donc maintenant t’as cours ?
Manu poussa.
Et partit.
Ethan le regarda s’éloigner.
— Il est épuisant.
Seb ajusta ses lunettes.
— Il a dit huit mots depuis qu’on est arrivés.
— Justement.
Karim sourit.
— À ce soir.
Ethan regarda Manu disparaître au coin de la rue.
— Évidemment.
La ville défilait sous ses roues.
Manu skatait vite.
Pas comme quelqu’un qui faisait une démonstration.
Comme quelqu’un qui allait quelque part.
Trottoir.
Petit ollie.
Passage piéton.
Une voiture klaxonna.
Manu tourna légèrement la tête.
Pas assez pour qu’on puisse appeler ça une réaction.
Il continua.
La Méditerranée apparut au bout d’une rue.
Bleue.
Brutale.
Magnifique.
Il bifurqua.
Quelques secondes plus tard, la Promenade des Anglais s’ouvrit devant lui.
Et là, pour la première fois, quelque chose changea dans son visage.
Presque rien.
Mais il regarda la mer.
Longtemps.
Puis continua.
LYCÉE MASSÉNA
La sonnerie avait déjà retenti.
Manu entra dans la salle.
Le professeur s’interrompit.
— Monsieur Elga.
Manu s'arrêta.
— Monsieur.
— Quelle délicate attention de venir nous rendre visite.
Quelques rires.
Manu attendit.
— Vous aviez quelque chose de plus important ?
— Oui.
Silence.
Le professeur le regarda.
La classe aussi.
— Et vous allez certainement nous dire quoi.
— Non.
Quelques rires repartirent.
Le professeur inspira.
Il connaissait le phénomène.
— Asseyez-vous.
Manu alla au fond.
Une feuille l’attendait déjà sur la table.
Contrôle.
Il regarda le sujet.
Puis l’horloge.
Puis le sujet.
Il prit son stylo.
Autour de lui, les autres écrivaient depuis presque vingt minutes.
Manu commença.
Dix-sept minutes plus tard.
Il posa son stylo.
Se leva.
Déposa sa copie.
Le professeur le regarda.
— Vous avez terminé ?
— Oui.
— Vous êtes arrivé avec vingt minutes de retard.
— Oui.
— Et vous avez terminé ?
— Oui.
Le professeur regarda la copie.
Puis Manu.
— Vous pourriez au moins faire semblant de trouver cela difficile.
Manu réfléchit sincèrement.
— Pourquoi ?
Le professeur n’eut rien à répondre.
Manu récupéra son sac.
— Elga.
Il se retourna.
— Votre devoir de la semaine dernière.
Le professeur lui tendit une copie.
Une excellente note.
Manu la plia sans la regarder.
— Vous pourriez faire beaucoup de choses, Emmanuel.
Manu rangea la feuille.
— Je sais.
Il sortit.
Le professeur resta là.
Un peu agacé.
Un peu fasciné.
Surtout incapable de décider lequel des deux sentiments devait gagner.
Dans le couloir, une fille l’attendait.
Tatouages.
Piercings.
Look punk-gothique qui aurait probablement provoqué un infarctus collectif dans plusieurs associations de parents d’élèves.
Lisa.
— T’es en retard.
— Oui.
— T’as encore cartonné ?
Manu haussa les épaules.
— Probablement.
Elle lui donna un petit coup d’épaule.
— Connard.
Ils avancèrent.
Avec Lisa, Manu n’avait pas besoin de parler beaucoup.
C’était probablement une des raisons pour lesquelles il l’aimait autant.
Elle parlait pour deux.
— Répète ce soir.
Manu acquiesça.
— Tu viens ?
— Oui.
Lisa s’arrêta.
— Waouh.
Manu continua.
— Quoi ?
Elle le rejoignit.
— Deux réponses consécutives. Fais attention, tu vas te fatiguer.
Une voix les interrompit.
— Manu !
Ils se retournèrent.
Une fille arrivait vers eux.
Ingrid.
Et le changement, encore une fois, fut minuscule.
Mais Lisa le vit.
Parce que Lisa voyait toujours tout.
Ingrid s’approcha.
— Salut.
— Salut.
— Tu fais quoi après ?
— Rien.
Lisa regarda Manu.
Puis Ingrid.
Puis Manu.
— Bon.
Elle recula.
— Je sens soudain que ma présence devient culturellement superflue.
Ingrid sourit.
Manu leva les yeux au ciel.
Lisa lui murmura en passant :
— Tu me raconteras.
— Non.
— Je sais.
Elle partit.
Ingrid regarda Manu.
— Mes parents sont là ce soir.
Manu comprit immédiatement.
— D’accord.
— Donc tu viens pas.
— D’accord.
Elle fronça les sourcils.
— Ça t’énerve pas ?
— Si.
— On dirait pas.
— Je sais.
Elle sourit malgré elle.
C’était aussi ça, Emmanuel Elga.
Il fallait apprendre à traduire.
AVENUE DE LA CALIFORNIE
La clochette de la boulangerie tinta.
Une odeur de pain chaud envahit immédiatement Manu.
Sa grand-mère leva les yeux derrière le comptoir.
Et son visage s’éclaira.
— Emmanuel !
Elle passa immédiatement à l’italien.
Manu répondit naturellement.
Son grand-père apparut depuis l’arrière-boutique, tablier couvert de farine.
— Ah ! Le champion !
Manu posa son skate contre le mur.
— Salut Papi.
Son grand-père regarda la planche.
— Tu vas finir par te casser une jambe avec ça.
— Peut-être.
— Et après ?
— J’en aurai une autre.
Sa grand-mère leva les yeux au ciel.
— Madonna…
Son grand-père éclata de rire.
Il lui tendit un morceau de pain encore chaud.
Manu le prit.
Ici, il changeait.
Toujours silencieux.
Mais plus doux.
Sa grand-mère lui caressa les cheveux.
— Tes parents savent que tu es là ?
Manu mordit dans le pain.
— Non.
— Emmanuel…
— Ils savent jamais où je suis.
Son grand-père répondit :
— Ça, je crois qu’ils ont compris.
La clochette tinta.
Deux clients entrèrent.
Manu attrapa son skate.
Sa grand-mère l’arrêta.
— Tu reviens dimanche.
Ce n’était pas une question.
Manu la regarda.
— Oui.
Elle lui embrassa le front.
Il se laissa faire.
Puis sortit.
Son grand-père le regarda partir à travers la vitrine.
— Il ressemble à personne.
Sa femme continua de servir le client.
— C’est Emmanuel.
Comme si cela expliquait tout.
Peut-être que ça expliquait effectivement tout.
Appartement ni riche, ni pauvre.
Propre.
Normal.
Une famille normale.
C’était presque étrange après avoir suivi Manu toute la journée.
Son père rentra du travail.
Costume.
Cravate desserrée, whisky, infos du soir.
Sa mère préparait le dîner.
Nathalie parlait dans le salon.
Emanuela, l’aînée, répondait depuis une autre pièce.
Et leur mère portait une grossesse déjà visible.
Sandra n’était pas encore née.
Manu entra.
Sa mère regarda l’heure.
— Emmanuel.
— Maman.
— Tu étais où ?
— Dehors.
Elle ferma les yeux.
— Ça, j’avais deviné.
Son père entra dans la cuisine.
— Le lycée a appelé.
Manu prit un verre.
— Pourquoi ?
Son père le regarda.
— Tu veux vraiment qu’on joue à ça ?
Manu but.
— Non.
— Tu as encore séché des cours.
— Pas tous.
— Emmanuel.
Il posa le verre.
Son père continua :
— Tu comprends ce qui nous énerve ?
Manu ne répondit pas.
— Tu as des capacités exceptionnelles. Tous tes professeurs nous le disent. Et toi, tu ne fais rien.
Manu regarda son père.
— J’y vais.
— Quand ça t’arrange.
— Oui.
Son père souffla.
Sa mère intervint.
— Et tes devoirs ?
— Faits.
Son père eut un rire sans joie.
— Quand ?
Manu réfléchit.
— Euh non, pas faits.
Sa mère posa ses mains sur le plan de travail.
— Emmanuel…
— J’ai de bonnes notes.
— Ce n’est pas la question.
Et là, il y eut ce petit silence familial que tout adolescent connaît.
Celui où personne ne sait plus exactement pourquoi on se dispute, mais où chacun sait qu’il est désormais trop tard pour arrêter.
Son père regarda son fils.
— On s’inquiète pour toi.
Manu baissa légèrement les yeux.
Ça, en revanche, l’atteignait.
Sa mère s’approcha.
— On ne sait jamais où tu es.
— Je suis à Nice.
Nathalie éclata de rire depuis le salon.
Le père tourna la tête.
— Nathalie !
— Désolée !
Manu esquissa presque un sourire.
Sa mère le vit.
Elle lui donna une petite tape derrière la tête.
— Va mettre la table.
— Oui.
Et il y alla.
Pas de guerre.
Pas de famille dysfonctionnelle.
Seulement des parents dépassés par un fils qu’ils aimaient et qu’ils ne comprenaient pas toujours.
Et un fils qui les aimait sans savoir comment leur dire.
PLUS TARD
La maison dormait.
Presque.
Manu était dans sa chambre.
Quelques cassettes.
Des magazines.
Des bouquins d’histoire.
Des affaires de skate.
Des gants de kick-boxing.
Et au milieu de tout ça, une Neo Geo.
Ethan était assis par terre.
Il contemplait la console.
— Je repose la question.
Manu jouait.
— Non.
— J’ai même pas encore posé la question.
— Je sais.
— Comment t’as eu ça ?
Manu ne répondit pas.
Ethan regarda la console.
Puis Manu.
— Ça coûte le PIB d’un petit pays.
Silence.
— Manu.
Silence.
— Tu l’as braquée ?
Manu continua de jouer.
Ethan ouvrit la bouche.
— Putain, tu l’as braquée.
Manu lui tendit la deuxième manette.
— Tu joues ?
Ethan prit la manette.
— Bien sûr que je joue.
L’écran afficha :
THE KING OF FIGHTERS ’96
Ethan soupira.
— Un jour, quelqu’un va te battre.
Manu sélectionna son personnage.
— Non.
— Statistiquement, c’est obligatoire.
— Non.
— Un mec.
— Non.
— Une fille.
— Non.
— Un Japonais complètement malade.
Manu le regarda.
Ethan réfléchit.
— Un singe.
Manu reporta les yeux sur l’écran.
— Joue.
Ethan sourit.
— Un rat ?
Manu appuya sur START.
— Joue.
LE LENDEMAIN
Promenade des Anglais.
Fin d’après-midi.
Seb était assis sur le muret.
Karim fumait.
Jin bricolait un petit appareil électronique dont personne ne comprenait l’utilité.
Nanar mangeait.
Évidemment.
Ethan arriva avec Manu.
Lisa était déjà là.
Et Chiara débarqua quelques secondes plus tard comme si elle apportait avec elle dix degrés supplémentaires et le volume sonore de toute une famille italienne.
— MANU !
Elle lui sauta presque dessus.
— Tu réponds jamais !
— À quoi ?
— À rien !
— Alors ça va.
Chiara resta bouche ouverte.
Puis regarda Lisa.
— Comment tu fais pour le supporter ?
Lisa alluma une cigarette.
— Je bois.
— Tu bois pas là.
— Justement. Regarde dans quel état ça me met.
Ingrid arriva.
Manu la vit.
Elle le vit.
Et immédiatement, le groupe comprit.
Parce qu’un groupe d’adolescents comprend ce genre de choses environ quatre semaines avant les personnes concernées.
Chiara sourit.
Lisa la regarda.
— Non.
— J’ai rien dit.
— Ton visage parle.
— Et alors ?
— Fais-le taire.
Plus loin, quelqu’un appela Manu.
Il tourna la tête.
Une jeune Japonaise se trouvait à quelques mètres.
Michiko.
Elle lui adressa simplement un signe.
Manu répondit.
Ingrid le remarqua.
Lisa remarqua qu’Ingrid le remarquait.
Chiara remarqua que Lisa avait remarqué qu’Ingrid remarquait.
Ethan, lui, ne remarqua absolument rien.
— On fait quoi ?
Toutes les filles le regardèrent.
— Quoi ?
Nanar lui posa une main sur l’épaule.
— Viens.
— Pourquoi ?
— Parce que toi et moi, on va aller là-bas.
— Mais pourquoi ?
— Parce que j’ai faim.
Ethan regarda son sandwich.
— T’es déjà en train de manger.
Nanar hocha gravement la tête.
— Tu comprends donc l’urgence.
Ils partirent.
Manu regarda Michiko.
Puis Ingrid.
Puis son skate.
Il choisit la seule option qui lui semblait raisonnable.
Il posa le skate au sol.
Ingrid demanda :
— Tu vas où ?
— Rider.
Et il partit.
Lisa regarda les deux filles.
Puis Manu qui s’éloignait.
— Voilà.
Chiara demanda :
— Voilà quoi ?
Lisa tira sur sa cigarette.
— Emmanuel en chaire et en os.
NUIT — NICE
La ville changeait de peau.
Les touristes disparaissaient progressivement.
Les néons s’allumaient.
Les scooters devenaient plus nombreux.
Les voitures plus rapides.
Les rues autour du port racontaient une autre Nice.
Manu avançait seul.
Skate sous le bras.
Il salua un docker.
— Manu.
— Salut.
Un marin lui fit un signe.
Plus loin, un homme devant un bar le reconnut.
— Petit Elga.
Manu leva la main.
Il connaissait les visages.
Les habitudes.
Les passages.
Les types qu’il fallait saluer.
Ceux qu’il fallait éviter.
Et ceux qu’il valait mieux connaître avant d’avoir besoin d’eux.
Il n’avait que seize ans.
Mais Nice était déjà en train de devenir une carte dans sa tête.
Pas une carte de rues.
Une carte d’hommes.
Il continua vers le port.
Un bateau quitta lentement le quai.
Manu s’arrêta.
Il le regarda s’éloigner.
Longtemps.
Puis quelqu’un derrière lui dit :
— Tu
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