SAISON 1 - ÉPISODE 4 - LE LIVRE D’ENOCH
LYCÉE MASSÉNA — 15 H 17
Emmanuel était en cours.
Ça arrivait.
Pas suffisamment souvent pour que ses professeurs cessent de s’en étonner, mais suffisamment pour qu’il soit techniquement toujours considéré comme élève du lycée.
Cet après-midi-là, pourtant, il n’était même pas en retard.
Ce qui devenait franchement inquiétant.
Il était assis au fond d’une salle d’histoire.
Son sac était posé par terre.
Son skate contre le mur.
Son stylo tournait entre ses doigts.l, reflex, top gun, Maverick.
Devant lui, le professeur parlait des premières civilisations.
Mésopotamie.
Égypte.
Grèce.
Des noms apparaissaient au tableau.
Anu.
Enlil.
Osiris.
Rê.
Gaïa.
Ouranos.
Manu regardait.
Pour une fois, réellement.
Le professeur continuait.
Il expliquait comment les premières sociétés humaines avaient construit des récits pour expliquer ce qu’elles ne comprenaient pas encore.
La naissance du monde.
Le ciel.
La mort.
Les saisons.
Les catastrophes.
La place de l’homme.
Manu leva la main.
Le professeur s’arrêta.
Ce simple événement provoqua déjà quelques regards.
— Oui, Emmanuel ?
— Ils se connaissaient ?
Le professeur fronça les sourcils.
— Qui ?
Manu désigna vaguement le tableau.
— Eux.
Quelques rires.
— Les dieux ?
— Non. Les civilisations.
— Certaines ont eu des contacts. D’autres beaucoup moins. Pourquoi ?
Manu regardait toujours le tableau.
— Parce qu’ils racontent souvent les mêmes trucs.
Le professeur sourit.
— C’est un peu plus compliqué que cela.
— Oui.
Silence.
Le professeur attendit.
— Et ?
Manu haussa les épaules.
— C’est pour ça que je demande.
Quelques élèves rirent encore.
Le professeur posa sa craie.
— Les sociétés humaines partagent des expériences communes. La naissance, la mort, les catastrophes naturelles, le ciel, la nuit, le soleil. Il n’est donc pas surprenant qu’elles aient produit des mythes présentant certaines similitudes.
Manu acquiesçait lentement.
Mais quelque chose ne lui convenait pas.
— Même le déluge ?
Le professeur le regardait davantage.
— Entre autres.
— Des gens punis par les dieux ?
— Oui.
— Des hommes créés avec de la terre ?
— Cela existe dans plusieurs traditions.
— Des dieux qui descendent du ciel ?
— Oui.
— Des trucs qui apprennent aux hommes ce qu’ils étaient pas censés savoir ?
Cette fois, le professeur restait silencieux une seconde.
— On trouve effectivement ce motif.
Manu regardait le tableau.
— C’est quand même bizarre.
— Quoi donc ?
— Que l’humanité ait autant d’imagination…
Il marquait une pause.
— …pour raconter toujours les mêmes conneries.
La classe éclatait de rire.
Le professeur soupirait.
— Merci, Emmanuel, pour cette contribution extrêmement scientifique.
Manu reprenait son stylo.
— De rien.
— Ce n’était pas un compliment Emmanuel.
— Ah, intéressant.
Le professeur recommençait son cours.
Manu, lui, ne regardait déjà plus le tableau.
Il écrivait quelque chose dans la marge de son cahier.
COSMOGONIES — POINTS COMMUNS.
Puis, dessous :
C'EST QUOI CE BORDEL ?
Il entourait la phrase.
Deux fois.
16 H 11
La sonnerie retentissait.
Les élèves se levaient immédiatement.
Chaises.
Sacs.
Conversations.
Manu rangeait lentement ses affaires.
Lisa apparaissait à la porte.
— Tu viens ?
— Après.
Elle regardait derrière lui.
Puis le tableau.
Puis Manu.
— T’es malade ?
— Pourquoi ?
— Tu vas travailler ?
— Non.
— Ah.
Elle semblait rassurée.
— Tu vas faire quoi ?
— Bibliothèque.
Lisa s’immobilisait.
— Pardon ?
Manu passait devant elle.
— Bibliothèque.
Elle le suivait dans le couloir.
— Volontairement ?
— Oui.
— Tu veux que j’appelle quelqu’un ?
Manu continuait.
— Lisa.
— Tes parents ?
— Lisa.
— Un médecin ?
Il s’arrêtait.
Elle souriait.
— Quoi ?
— Rien.
— Alors pourquoi tu vas à la bibliothèque ?
Manu reprenait sa marche.
— Chercher un truc.
— Quel truc ?
— Un bouquin.
— Emmanuel, généralement c’est ce qu’on trouve dans une bibliothèque.
Il lui adressait un regard.
— Merci.
— Toujours là pour toi.
Elle attrapait sa cigarette dans sa poche avant de se rappeler qu’elle était encore dans le lycée.
— Tu viens ce soir ?
— Oui.
— Ingrid aussi ?
— Je sais pas.
Lisa souriait.
— Michiko ?
Manu s’arrêtait encore.
— Pourquoi ?
— Rien.
— Pourquoi tu souris ?
— Parce que ta vie sentimentale est plus compliquée que la guerre froide.
— N’importe quoi.
— Bien sûr.
Elle descendait l’escalier.
— À ce soir, Einstein.
Manu reprenait dans l’autre direction.
— Ouais.
Lisa se retournait.
— Et Manu ?
Il regardait.
— Fais attention aux livres.
— Pourquoi ?
— Ça peut rendre intelligent.
Elle disparaissait.
Manu restait une seconde.
— Connasse.
Au loin :
— J’AI ENTENDU !
Il souriait.
BIBLIOTHÈQUE — 16 H 19
Le silence changeait tout.
Les bruits du lycée semblaient s’arrêter à la porte.
Quelques élèves travaillaient.
Une documentaliste rangeait des fiches.
La lumière de fin d’après-midi traversait les grandes fenêtres et découpait les rayonnages.
De minuscules particules de poussière flottaient dans les rayons du soleil.
Manu avançait entre les étagères.
Histoire.
Religions.
Mythologie.
Antiquité.
Il parcourait les dos des livres.
Égypte ancienne.
Mythes mésopotamiens.
Religions indo-européennes.
Mythologie comparée.
Il retirait un ouvrage.
Feuilletait.
Le remettait.
Un autre.
Trop spécialisé.
Un autre.
Trop religieux.
Il soufflait.
Une voix venait de l’autre côté du rayonnage.
— Plus haut.
Manu levait les yeux.
Personne.
Il regardait entre les livres.
Un œil apparaissait brièvement dans l’espace laissé par un ouvrage manquant.
Puis disparaissait.
Manu contournait l’étagère.
Une fille se tenait de l’autre côté.
À peu près son âge.
Peut-être un peu plus jeune.
Cheveux sombres.
Visage fin.
Une beauté étrange.
Pas spectaculaire.
Quelque chose de plus difficile à expliquer.
Comme si son visage devenait différent selon la manière dont la lumière le touchait.
Elle tenait un livre contre elle.
Manu la regardait.
Elle aussi.
Une seconde.
Deux.
Un petit quelque chose passait.
Pas encore un désir.
Pas seulement.
Cette sensation adolescente parfaitement incontrôlable qu’une personne inconnue venait soudain d’occuper beaucoup trop de place dans votre champ de vision.
Elle désignait l’étagère derrière lui.
— Plus haut.
Manu se retournait.
— Quoi ?
— Celui que tu cherches.
— Tu sais ce que je cherche ?
— Oui.
Manu revenait vers elle.
— Ah, intéressant.
Elle souriait légèrement.
— Les correspondances entre les cosmogonies anciennes.
Manu ne disait rien.
Elle indiquait un gros volume placé presque au sommet du rayonnage.
— Là.
Il levait la main.
Attrapait le livre.
Le regardait.
MYTHES ET COSMOGONIES DU MONDE ANCIEN
Il revenait vers elle.
— Comment tu savais ?
— Tu cherches depuis dix minutes dans le rayon des religions comparées.
— Peut-être que je cherchais autre chose.
— Tu as regardé trois fois la partie sur les mythes de création.
Manu la fixait.
Elle soutenait son regard.
— Tu m’observais ?
— Peut-être.
Il inclinait légèrement la tête.
Elle avait répondu exactement comme lui aurait répondu.
Ça l’agaçait presque.
Donc ça lui plaisait.
Il ouvrait le livre.
Elle regardait la couverture.
— Mais c’est pas celui-là que tu cherches.
Manu relevait les yeux.
— Tu viens de me dire que si.
— J’ai dit que c’était celui que tu cherchais.
— C’est pareil.
— Non.
Petit silence.
Manu refermait le livre.
— D’accord.
Il attendait.
— C’est quoi la différence ?
Elle passait devant lui.
— Viens.
Manu la regardait partir.
Il hésitait une seconde.
Puis la suivait.
Évidemment.
Elle s’arrêtait quelques rayonnages plus loin.
Elle se mettait sur la pointe des pieds.
Attrapait un livre beaucoup plus fin.
Usé.
La couverture ne payait franchement pas de mine.
Elle le lui tendait.
Manu lisait.
LE LIVRE D’ENOCH
Il regardait la fille.
— C’est quoi ?
— Lis.
— Ça répond pas à ma question ?
— Non.
— Alors pourquoi je le lirais ?
— Parce qu’il va t’en donner d’autres.
Manu baissait les yeux vers le livre.
Puis vers elle.
— Intéressant…
Elle ne soupirait pas.
Elle ne levait pas les yeux au ciel.
Elle souriait.
— Toi aussi.
Manu s’immobilisait.
Une demi-seconde.
Quelque chose venait de se passer.
Il ne savait pas exactement quoi.
Mais quelque chose.
Elle allait s’asseoir à une table.
Manu restait debout.
Puis regardait le livre.
Puis elle.
Puis il la rejoignait.
16 H 31
Ils étaient face à face.
Le livre ouvert entre eux.
Manu lisait quelques passages.
Des anges.
Des Veilleurs.
Des êtres qui descendaient parmi les hommes.
Des connaissances transmises.
Des interdits franchis.
Une frontière entre le ciel et la Terre qui cessait soudain d’être parfaitement étanche.
Manu tournait une page.
— Donc les anges foutent le bordel.
Elle souriait.
— C’est ta synthèse ?
— Pour l’instant.
— Elle est un peu courte.
— Ils descendent. Ils apprennent des trucs aux humains qu’ils devraient pas connaître. Ça part en couille.
Elle essayait de retenir un rire.
La documentaliste levait la tête.
— C’est un peu plus compliqué.
— C’est toujours plus compliqué.
— Ça t’ennuie ?
— Non.
Il tournait encore une page.
— C’est justement intéressant.
Elle l’observait.
— Pourquoi ?
Manu réfléchissait.
— Parce que si Dieu crée les anges…
Il s’arrêtait.
— Oui ?
— Pourquoi ils peuvent lui désobéir ?
Elle ne répondait pas immédiatement.
— Peut-être parce qu’ils peuvent choisir.
Manu levait les yeux.
— Donc ils sont libres.
— Peut-être.
— Alors pourquoi les appeler anges ?
— Tu les appellerais comment ?
— Des gens avec des ailes.
Elle éclatait de rire.
— Quoi ?
— Rien.
Elle reprenait.
— Donc pour toi, être libre suffit à rendre quelqu’un humain ?
— J’ai pas dit ça.
— Presque.
— Non.
— Alors qu’est-ce qui fait de quelqu’un un humain ?
Manu s’adossait à sa chaise.
— Je sais pas.
— Pratique.
— Toi tu sais ?
Elle hésitait.
— Non.
— Voilà.
Petit silence.
Elle tournait légèrement le livre vers elle.
— Peut-être la mémoire.
Manu fronçait les sourcils.
— Pourquoi ?
— Parce que sans mémoire, tu ne sais pas qui tu es.
— Les animaux ont une mémoire.
— Alors peut-être qu’ils savent qui ils sont.
— Peut-être.
Elle le regardait.
— Ça ne te dérange jamais de ne pas avoir de réponse ?
— Non.
— Pourquoi ?
Manu haussait les épaules.
— Une mauvaise réponse me dérange plus.
Cette fois, elle cessait de sourire.
Elle le regardait réellement.
Comme si quelque chose venait de confirmer quelque chose d’autre.
Manu le remarquait.
— Quoi ?
— Rien.
— Tu fais une drôle de tête.
— Toi aussi.
— J’ai toujours cette tête.
Elle souriait de nouveau.
— Je sais.
Manu fronçait légèrement les sourcils.
Mais elle tournait déjà une page.
16 H 48
Ils avaient oublié le lycée.
Autour d’eux, quelques élèves étaient partis.
La lumière descendait lentement sur les murs.
Le livre était toujours ouvert.
Mais ils ne le lisaient presque plus.
— Tu crois en Dieu ? demandait-elle.
Manu regardait la fenêtre.
— Je sais pas.
— C’est pas une réponse.
— Si.
— Non.
— Alors pose une autre question.
Elle croisait les bras.
— Tu crois que les dieux existent ?
Manu réfléchissait davantage.
— Je crois que les hommes ont vu quelque chose.
Son expression changeait.
À peine.
— Quelque chose ?
— Ou vécu quelque chose.
— Quoi ?
— Si je savais, j’aurais pas besoin du bouquin.
Elle souriait.
— Pourquoi tu penses ça ?
Manu reprenait le gros ouvrage qu’il avait trouvé dans le premier rayon.
Il l’ouvrait au hasard.
— Parce que c’est bizarre.
— Quoi ?
— Des civilisations séparées.
Il tournait quelques pages.
— Des dieux.
Encore.
— Des déluges.
Encore.
— Des mondes qui commencent, qui finissent, qui recommencent.
Il refermait le livre.
— Des gens qui viennent d’en haut. Des morts qui vont ailleurs. Des trucs qu’on doit pas toucher. Des connaissances interdites.
Il regardait Namtara.
— Soit l’humanité manque vraiment d’imagination…
Il marquait une pause.
— …soit elle essaye de se rappeler quelque chose.
Namtara ne bougeait plus.
Un bruit de chaise venait du fond de la bibliothèque.
Manu continuait, sans remarquer l’effet de sa phrase.
— Après, ça veut pas dire que c’est vrai.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Que ça revient.
— La mémoire.
— Peut-être.
Elle baissait les yeux vers Enoch.
— Et si l’humanité avait oublié quelque chose ?
— On peut pas savoir qu’on a oublié quelque chose.
— Pourquoi ?
— Parce que sinon on l’a pas complètement oublié.
Elle relevait lentement les yeux.
Manu souriait légèrement.
— C’est con comme question.
— Merci.
— C’était pas méchant.
— Je sais.
Il regardait encore le livre.
— Mais il peut rester des traces.
— Où ?
— Partout.
Il désignait les rayonnages.
— Là.
Puis sa tête.
— Là.
Puis il haussait les épaules.
— Dans les histoires. Les mots. Les habitudes. Les trucs qu’on fait sans savoir pourquoi.
Namtara murmurait :
— La transmission.
— Ouais.
Elle répétait presque pour elle-même :
— La transmission…
17 H 03
— Et le pouvoir ?
Manu la regardait.
— Quoi, le pouvoir ?
— Pourquoi les hommes le veulent ?
— Pour pouvoir faire des trucs.
Elle éclatait de rire.
— Très profond.
— Merci.
- EMMANUEL !
Il la regardait.
Elle s’était arrêtée.
Une seconde.
Elle venait de prononcer son prénom.
Manu ne disait rien.
Pas encore.
Elle reprenait rapidement :
— Si tu pouvais avoir du pouvoir sur les autres, tu en ferais quoi ?
— Rien.
— Tu mens.
— Non.
— Tout le monde veut quelque chose.
— Oui. Mais j’ai pas besoin d’avoir du pouvoir sur tout le monde pour l’avoir.
Elle penchait légèrement la tête.
— Et si tu pouvais changer quelque chose ?
Manu réfléchissait.
— Ça dépend quoi.
— Le monde.
Il souriait.
— Rien que ça ?
— Rien que ça.
— Je sais pas.
— Tu pourrais imposer ce que tu considères juste.
— Donc je serais un connard.
Elle eut un petit rire.
— Pourquoi ?
— Parce que peut-être que j’ai tort.
Silence.
— Et si tu étais certain d’avoir raison ?
Manu répondait immédiatement :
— Là, ce serait encore pire.
Namtara restait immobile.
— Pourquoi ?
— Les gens les plus dangereux, c’est ceux qui sont sûrs.
Cette fois, elle ne disait rien.
Manu jouait avec un coin de page.
— Puis ça veut dire quoi, juste ?
— Le bien.
— Pareil.
— Et le mal ?
— Pareil.
Elle souriait.
— Tu réponds toujours comme ça ?
— Comme quoi ?
— En refusant la question.
— Je refuse pas.
— Si.
— Non. Je trouve juste que ta question est mal foutue.
Elle éclatait de rire.
— D’accord. Alors fais mieux.
Manu réfléchissait.
Longtemps.
— Est-ce qu’un truc mauvais devient bien s’il empêche quelque chose de pire ?
— Et toi ?
— Je sais pas.
— Tu dois choisir.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il n’y a que deux choix.
Manu la regardait.
Quelque chose dans cette phrase le dérangeait immédiatement.
— Non.
— Non ?
— Il y en a toujours plus.
— Entre le bien et le mal ?
— J’ai pas dit entre.
Namtara ne souriait plus.
— Alors où ?
Manu cherchait réellement ses mots.
Il regardait le livre.
Puis la fenêtre.
Puis elle.
— Ailleurs.
Silence.
— Ailleurs où ?
— J’en sais rien.
— Alors comment tu sais que ça existe ?
Manu haussait les épaules.
— Je sais pas si ça existe.
Puis :
— Mais si les deux choix sont mauvais, je vais pas en prendre un juste parce qu’on m’a dit qu’il y en avait que deux.
Namtara le regardait.
Longtemps.
Beaucoup trop longtemps pour une conversation ordinaire.
Manu finit par sourire.
— Quoi ?
Elle secouait doucement la tête.
— Rien.
Mais quelque chose venait de passer dans ses yeux.
Quelque chose de triste.
Et de presque heureux en même temps.
AILLEURS
Une femme tenait la main d’une petite fille.
Le souvenir était flou.
Ancien.
Une lumière blanche traversait des arbres.
La petite fille levait les yeux.
— Pourquoi moi, mère ?
La femme s’accroupissait devant elle.
Elle lui caressait les cheveux.
— Parce qu’un jour tu le rencontreras.
— Qui ?
La femme regardait quelque chose que l’enfant ne pouvait pas encore voir.
Ou peut-être quelque chose qui n’existait pas encore.
— Un garçon.
— Pourquoi ?
La femme souriait tristement.
— Pour nous libérer du cycle, ma chérie.
La petite fille ne comprenait pas.
— Je dois faire quoi ?
Sa mère posait une main contre sa joue.
— Observe-le.
Puis :
— Et veille sur lui.
La lumière devenait blanche.
Complètement blanche.
BIBLIOTHÈQUE — 17 H 21
Elle clignait des yeux.
Manu la regardait.
— T’étais où ?
— Ici.
— Non.
Elle souriait.
— Tu vois les intentions maintenant ?
Manu restait silencieux.
— Non.
Il la regardait encore.
— Mais je vois quand quelqu’un est ailleurs.
Elle baissait les yeux.
— Et toi, tu vas où quand tu regardes comme ça ?
— Comme quoi ?
— Comme si tu voyais quelque chose derrière les gens.
Manu souriait.
— Nulle part.
— Tu mens.
— Peut-être.
Elle secouait la tête.
— Tu es fatigant.
— On me le dit.
— Souvent ?
— Tout le temps.
Elle riait.
Ils continuaient.
Le temps.
L’espace.
Manu disait qu’il ne comprenait pas pourquoi on parlait du temps comme d’une chose qui avançait alors que personne ne l’avait jamais vu bouger.
Namtara lui demandait s’il aimerait revenir en arrière.
Il répondait non.
Elle semblait surprise.
— Jamais ?
— Pour quoi faire ?
— Changer une erreur.
— Alors j’en ferais une autre.
— Et si tu pouvais voir l’avenir ?
— Ça serait chiant.
Elle riait.
— Pourquoi ?
— Si je sais ce qui va arriver, à quoi ça sert d’y aller ?
— Pour l’empêcher.
— Alors c’était pas l’avenir.
Elle restait silencieuse.
— Et si certaines choses devaient arriver ?
Manu la regardait.
— Je déteste déjà cette phrase.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est pratique.
— Pour quoi ?
— Pour accepter les trucs.
Il réfléchissait.
— « Ça devait arriver. » Comme ça, personne est responsable.
— Tu ne crois pas au destin ?
— Je sais pas.
— Encore.
— Ouais.
Il souriait.
— Mais si le destin existe, il va devoir courir vite.
Cette fois, Namtara riait franchement.
Quelques secondes passaient.
Puis ils recommençaient à rire silencieusement.
17 H 39
Le soleil était plus bas.
Le livre d’Enoch était fermé.
Namtara passait un doigt sur sa couverture.
— Pourquoi les hommes inventent-ils les péchés ?
Manu soufflait.
— Encore une petite question.
— Réponds.
— Pour empêcher les autres de faire des trucs.
— Seulement ?
— Non.
Il réfléchissait.
— Pour se rappeler de ce qu’ils ont fait aussi.
— La mémoire, encore.
— Peut-être.
— Et si un péché pouvait être transmis ?
Manu fronçait les sourcils.
— Comment ça ?
— Une faute commise avant ta naissance. Quelque chose que tu portes quand même.
— C’est débile.
Elle semblait presque amusée.
— Pourquoi ?
— J’étais pas là.
— Et si ses conséquences sont encore là ?
— Alors je peux réparer les conséquences.
Il la regardait.
— Mais la faute est pas à moi.
Namtara ne disait rien.
— Et si quelqu’un te donnait quelque chose de dangereux ?
— Je le prends pas.
— Et si tu l’avais déjà ?
Petit silence.
Manu souriait.
— Tes questions deviennent de plus en plus bizarres.
— Réponds.
Il réfléchissait.
— J’apprends comment ça marche.
— Et après ?
— Après je décide.
— Entre l’utiliser et le détruire ?
Manu secouait la tête.
— Encore tes deux choix.
Elle le fixait.
Manu s’adossait à sa chaise.
— Peut-être que je peux faire autre chose avec.
— Quoi ?
— J’en sais rien.
Il souriait.
— Donne-moi déjà ton truc dangereux.
Namtara le regardait.
Et pour la première fois, quelque chose ressemblant à de la peur traversait réellement son visage.
Pas peur de lui.
Peur pour lui.
Manu le voyait.
— Hé.
Elle reprenait immédiatement contenance.
— Quoi ?
— C’était une blague.
— Je sais.
— Non.
Silence.
— Tu le savais pas.
Elle le regardait.
Encore cette sensation.
Il voyait trop.
Pas tout.
Pas encore.
Mais beaucoup trop.
17 H 52
— Qu’est-ce qui reste de quelqu’un quand il meurt ? demandait-elle.
Manu ne répondait pas immédiatement.
Cette fois, il ne plaisantait pas.
— Les gens qui se rappellent de lui.
— Et quand ils meurent aussi ?
Manu regardait les livres autour d’eux.
— Ce qu’il a fait.
— Et si personne ne sait qu’il l’a fait ?
— Ça change rien.
— Pourquoi ?
Manu cherchait.
— Si quelqu’un t’apprend un truc…
Il prenait son stylo.
Le posait devant lui.
— …et qu’après tu l’apprends à quelqu’un d’autre…
Il déplaçait le stylo.
— …et lui à quelqu’un d’autre…
Encore.
— À un moment, personne sait plus d’où ça vient.
Il la regardait.
— Mais c’est toujours là.
Namtara fixait le stylo.
— Donc on peut continuer d’exister dans quelqu’un qui ignore jusqu’à notre nom.
— Ouais.
— Ça ne te fait pas peur ?
— Pourquoi ?
— D’être oublié.
Manu haussait les épaules.
— Je serai mort.
Elle souriait.
— Très romantique.
— Merci.
— Ce n’était pas un compliment.
— Ah, double combo aujourd'hui, intéressant.
Elle riait encore.
Puis son regard revenait vers lui.
Plus doux.
— Et si quelqu’un se souvenait toujours de toi ?
Manu la regardait.
Cette fois, quelque chose changeait.
Plus de philosophie.
Plus de dieux.
Plus d’anges.
Plus de monde.
Deux adolescents.
Simplement.
Leurs yeux restaient accrochés une seconde de trop.
Puis deux.
Manu baissait légèrement les yeux vers ses lèvres.
Namtara le voyait.
Et elle faisait exactement la même chose.
Personne ne bougeait.
La documentaliste claquait soudain un livre au loin.
Ils revenaient tous les deux sur Terre.
Manu passait une main dans ses cheveux.
Namtara souriait.
— Intéressant…
Il levait immédiatement les yeux.
— Hé.
Elle riait.
— Quoi ?
— Ça, c’est à moi.
— Plus maintenant.
18 H 01
La documentaliste s’approchait.
— Je ferme dans cinq minutes.
Manu regardait l’horloge.
— Merde.
Namtara :
— Tu avais quelque chose ?
— Cours.
Elle regardait l'heure.
— Emmanuel, les cours sont terminés.
— Ah.
— Depuis longtemps.
— Encore mieux.
Ils se levaient.
Manu prenait le Livre d’Enoch.
— Tu l’empruntes ?
— Ouais.
— Tu vas vraiment le lire ?
— Ouais.
— Tout ?
Il la regardait.
— Pourquoi ?
— Rien.
— Encore ?
Elle souriait.
— Encore.
Ils marchaient jusqu’au comptoir.
Manu faisait enregistrer le livre.
Puis ils sortaient de la bibliothèque.
COULOIR — 18 H 07
Masséna était presque vide.
Leurs pas résonnaient.
Dehors, Nice baignait dans une lumière dorée.
Manu tenait son skate d’une main et le livre de l’autre.
Namtara marchait à côté de lui.
Ils arrivaient devant l’escalier.
Manu s’arrêtait.
Elle aussi.
Un silence.
Étrangement embarrassé cette fois.
Après avoir parlé de Dieu, de l’humanité, du libre arbitre, de la mort, du temps et du péché, aucun des deux ne semblait savoir comment dire au revoir.
Manu regardait le livre.
— Au fait…
— Oui ?
— Comment tu t’appelles ?
Elle le regardait.
— Namtara.
Il répétait doucement :
— Namtara.
Comme pour tester le son.
— C’est de quelle origine ?
— Ancienne.
— Ça m’aide beaucoup.
— Je sais.
Il souriait.
— Et toi, Emmanuel ?
Silence.
Son sourire disparaissait légèrement.
Namtara comprenait.
Trop tard.
Manu la regardait.
— Je t’ai pas dit mon prénom.
Elle ne répondait pas.
Le lycée semblait soudain beaucoup plus silencieux.
— Peut-être que je l’ai entendu.
— Où ?
— Quelqu’un t’a appelé.
— Personne nous a parlé.
Elle soutenait son regard.
Manu avançait d’un demi-pas.
Pas agressif.
Curieux.
— Tu savais ce que je cherchais.
— Je t’observais.
— Tu savais mon prénom.
— Emmanuel…
— Et t'as posé des questions franchement bizarres.
Elle souriait.
— Toi aussi.
Il la regardait encore.
Puis quelque chose apparaissait dans son regard.
Cette étincelle.
La même que ses amis commençaient déjà à détester.
Namtara la voyait naître.
— Non.
Manu souriait.
— Quoi ?
— Ne dis pas ça.
— Dire quoi ?
Elle savait.
Lui savait qu’elle savait.
Et cette seule chose suffisait à lui donner encore davantage envie de le dire.
— Intéressant…
Namtara fermait les yeux.
— Évidemment.
Manu riait.
Puis il descendait une marche.
Il s’arrêtait.
— Je te revois ?
Elle le regardait.
Cette fois, la question la frappait autrement.
Parce que lui demandait demain.
Peut-être la semaine prochaine.
Il ne savait pas ce qu’il venait réellement de demander.
Elle, si.
Des années.
Des routes.
Du sang.
Des disparitions.
Des retrouvailles.
Des moments où il ne pourrait plus tenir debout.
Des moments où il la chercherait.
Des moments où elle devrait partir.
Et quelque part, beaucoup plus loin que ce lycée, quelque chose attendait déjà.
Elle répondait simplement :
— Oui.
Manu acquiesçait.
— Cool.
Il descendait encore.
— Emmanuel.
Il se retournait.
Namtara tenait la rampe.
— Lis-le vraiment.
Il levait légèrement le livre d’Enoch.
— Je vais le lire.
— Non.
Elle le regardait droit dans les yeux.
— Lis ce qu’il ne dit pas.
Manu restait immobile.
Une seconde.
Puis son sourire revenait.
— T’es vraiment bizarre.
— On me le dit.
— Souvent ?
— Tout le temps.
Il souriait davantage.
Puis descendait.
Namtara restait seule.
Elle écoutait ses pas disparaître.
Puis le bruit lointain d’une porte.
Silence.
Elle s’asseyait sur une marche.
Son visage changeait.
L’adolescente était toujours là.
Mais derrière elle existait quelque chose de beaucoup plus ancien.
Une mémoire.
Une promesse.
Une peur.
Elle fermait les yeux.
Une petite fille.
Une main dans la sienne.
Sa mère.
— Pourquoi lui ?
La voix répondait dans le souvenir.
Doucement.
— Parce qu’il porte déjà ce qu’ils chercheront tous.
— Je comprends pas.
— Tu comprendras.
— Et lui ?
Silence.
— Lui non plus.
La petite Namtara regardait sa mère.
— Il est dangereux ?
La femme semblait réfléchir.
— Il peut le devenir.
— Alors pourquoi je dois le protéger ?
Sa mère s’agenouillait.
— Parce que ce qu’il deviendra dépendra aussi de ce qu’il rencontrera.
La petite fille regardait au loin.
— Et s’il choisit mal ?
Sa mère lui prenait le visage entre les mains.
— Alors rappelle-lui qu’il existe toujours une autre voie.
— Laquelle ?
Sa mère souriait.
Tristement.
— Celle qu’il devra trouver lui-même.
Namtara ouvrait les yeux.
Masséna.
Un lycée presque vide.
Une bibliothèque qui fermait.
Un garçon de seize ans venait de partir avec un vieux livre sous le bras.
Rien d’important.
Rien que l’Histoire aurait eu une raison de retenir.
Elle regardait l’escalier.
Et murmurait :
— Je l’ai trouvé, mère.
DEHORS
Manu sortait du lycée.
Il posait son skate au sol.
Puis s’arrêtait.
Il regardait le livre.
LE LIVRE D’ENOCH
Il l’ouvrait au hasard.
Quelques lignes.
Les Veilleurs.
Les anges.
La connaissance.
La chute.
Il refermait le livre.
Regardait les fenêtres du lycée.
Quelque part derrière l’une d’elles se trouvait Namtara.
Manu restait là quelques secondes.
Puis glissait le livre dans son sac.
Il posait un pied sur sa planche.
Poussait.
Et disparaissait dans Nice.
Sans savoir pourquoi elle connaissait son prénom.
Sans savoir ce qu’elle savait.
Sans savoir ce qu’il portait déjà en lui.
Sans savoir que les anges, le temps, la mémoire, les péchés, les cycles, les dieux, les mondes et cette autre voie dont ils venaient de parler n’étaient pas seulement des sujets trouvés dans de vieux livres.
Il avait rencontré une fille.
Elle lui plaisait.
Elle était intelligente.
Elle était jolie.
Elle était complètement bizarre.
Et elle lui avait donné un bouquin sur des anges.
Franchement…
C’était déjà beaucoup pour une journée où il était allé en cours.
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