10 - La Mie

📖 Rkazaj ✍️ vis9vies 📝 604 mots

… Question de générations… 

Toujours vêtue de noir, sautillant comme un passereau dans l’ombre des rues du quartier, elle habitait la plus vieille maison d’Ouvremontoit — la date sur la façade en attestait : 1457 — et ignorait avec obstination l’usage de l’argent. Sa monnaie d’échange était sa porte ouverte et sa mémoire insondable où tout l’Ouvremontoit s’était engouffré. 

Il n’y avait pas de crèche, ni de jardin d’enfants, dans l’Ouvremontoit. Les parents qui travaillaient laissaient leurs petits sous la surveillance de La Mie, et cela depuis plus de cinquante ans, c’était une institution. Ce qui fait que la plupart des adultes du quartier considéraient ce petit bout de femme comme leur seconde maman, avec tout le respect qui lui était dû. 

— Bonjour les ‘tiots !

Pour La Mie, ils avaient presque tous été ses petiots et elle continuait au fil des ans à les considérer comme tels. Elle fit la bise à chacun, remerciant au passage Anselme, puis Nestor pour son cageot qu’elle avait pris dans le camion, comme d’habitude et sans avoir oublié de câliner le chat et de lui donner son morceau de fromage. 

La grande Denise cassa en deux son mètre quatre-vingt-deux et glissa à l’oreille de la petite femme : « Namie, je t’ai gardé un pot de marmelade à l’orange et au whisky comme tu l’aimes. Derrière le sac de Joséphine, comme d’habitude. » La Mie n’oublia pas Michel et Louis, qu’elle remercia comme les autres pour le paquet de café qu’ils lui offraient. Elle ne s’attarda pas, pressée de continuer sa récolte. 

En s’éloignant, d’une voix malicieuse, elle lança au groupe assagi qui parlait maintenant de la pluie et du beau temps : 

— J’espère que vous ne faites pas trop de misères à ce pauvre Léonard ? 

— Mais non, Namie ! eut le réflexe de répondre Denise. 

— On va juste l’étriper ! railla Nestor d’une voix forte, avant de recevoir un coup dans les côtes par son voisin. 

La Mie partie, le groupe se disloqua. Il était l’heure de regagner ses pénates. Anselme et Nestor reprirent la direction de leurs emplacements désertés. Nestor prit place derrière le volant. Tout de suite un miaulement de bienvenue le mit de bonne humeur. Il avait un chat-chien, comme il disait, lui qui n’aimait pas les chats. 

Un chaton que la Mie lui avait fourré dans les bras dix-neuf ans plus tôt, car il avait eu le malheur de confier que les jumeaux auraient voulu un animal de compagnie. Nestor avait pris le chat, un peu forcé, sans en attendre autre chose qu’un amusement pour les enfants. 

Sauf que le chat avait immédiatement décrété que Nestor seul serait digne de son estime et s’était mis à le suivre partout, approuvant ou désapprouvant par des miaulements bien sentis tout ce qui se tramait dans son voisinage.

Quand le félin s’était mis à nager dans la fontaine et à vouloir accompagner son idole dans ses tournées, Nestor s’était demandé quelle sorte d’animal lui avait refilé la Mie. 

Le jour où il avait sorti avec griffes et fracas un loubard qui voulait inspecter le camion, Nestor avait convenu qu’il n’y avait pas meilleur gardien.

Lorsque le chat avait bondi sur une jeune vachette échappée de son clos parce qu’elle s’approchait de l’olivier sous lequel les enfants jouaient… 

Ceux d’Ouvremontoit présents avaient assuré aux gendarmes qu’à lui seul le chat avait fait fuir l’animal ! Nestor, et tous ses voisins, s’étaient alors mis à manifester la plus grande considération pour le fauve domestiqué. Renseignements pris, il semblerait que ledit fauve n’était autre qu’un chat de Van au caractère bien trempé.  

💬 Commentaires 2

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Lana • 1 jour, 10 heures
Il y a toujours une Mie à nourrir et à choyer dans les vieux quartier. Tu as bien retranscrit cela ❤️
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vis9vies Auteur • 1 jour, 10 heures
Elles sont la mémoire des murs, c'est sûrement pour cela qu'on essaie de les garder le plus longtemps possible ;)
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