Chinoiseries
« Ce matin-là, je suis remonté à onze heures, un peu plus tôt que d’habitude. Les boîtes aux lettres dégueulaient de pubs et j’ai même pensé que le facteur devait avoir des difficultés pour y insérer son courrier. J’ai ouvert la mienne, aussi pleine que les autres, et, après avoir fouillé entre les papiers glacés, j’ai constaté que je n’avais aucune lettre et que ma commande n’était pas encore arrivée. Peut-être que c’était trop lourd pour venir par la poste, mais en tous cas je n’avais reçu l’avis d’aucune société livrant des colis.
C’est là que j’ai aperçu le paquet posé tout en haut, au-dessus des boîtes aux lettres. Vu la grosseur, ça pouvait être le colis que j’attendais, de l’épaisseur d’un gros livre. Je l’ai attrapé. Il n’y avait pas de nom, pas d’adresse, c’était étonnant. Je l’ai palpé, ça semblait bien être mon bouquin. Il m’avait coûté assez cher à la commande, je n’avais pas envie qu’un des voisins se foule les poignets dessus. Je me suis retourné pour monter chez moi et, par terre, j’ai vu la lettre. Elle n’y était pas quand je suis arrivé, alors je me suis dit que soit elle était tombée quand j’avais feuilleté les publicités, soit elle avait glissé quand j’avais tiré le colis et que de toute façon elle m’était destinée. Elle non plus n’avait pas de destinataire. Une enveloppe blanche, toute simple, de celles qu’on reçoit parfois pour des avis d’ordre général.
J’ai tout pris, les pubs, le colis et la lettre.
Arrivé chez moi, j’ai ouvert le paquet. C’était bien un bouquin, mais rien à voir avec ce que j’attendais. En plus, un livre d’occasion, pas du tout intéressant : « La bonne cuisine française ». J’ai beau avoir la mémoire courte, j’étais absolument certain de n’avoir jamais commandé ça. Alors, j’ai ouvert la lettre, pensant qu’elle contenait les coordonnées de la personne qui aurait dû recevoir le colis. Dans l’enveloppe, une simple feuille, avec une phrase manuscrite : « passe le chat au chinois dis lui que pour le finir il enleve les castagnettes avant ».
Mes jambes m’ont lâché.
Mon métier, c’est couvreur. Et même si je ne trouve plus de boulot, on continue de m’appeler « Le Chat ». Beaucoup de gens croient même que c’est mon vrai nom. Branladur, c’est mon vrai nom, mais j’aime autant qu’on m’appelle « Le Chat ».
Le chinois en question, j’avais compris tout de suite, je ne voyais que trop bien le bonhomme. Des Chinois, il y en a plein le quartier, dont cinq familles dans l’immeuble où j’habite. Si on peut appeler ça un immeuble. La porte principale, on ne la tire qu’en hiver pour limiter les courants d’air et elle ne ferme pas. Ça fait le bonheur de tous les greffiers du coin et on en retrouve partout sur les paliers, avec les nuisances qui vont avec.
Alors, après m’être enfilé un verre de sky, ras bord sans glaçon, j’ai repris mes idées qui s’enfuyaient pour les rempiler d’aplomb. « Le chat », ça pouvait bien n’être que l’un de ces matous qui squattaient le palace délabré et, comme c’était livré avec un livre de recettes, le chinois pouvait n’être qu’une passoire. Malgré tout je sentais que ça ne tenait pas debout. Je ne pouvais dire le pourquoi, mais j’avais un mauvais pressentiment qui au bout de trois verres devint une urgence à traiter.
Ce qui me poussait dans cette direction était mes rapports avec Le Chinois, le gros costaud devant qui on s’écartait, le seul qu’on surnommait Le Chinois, parce qu’il les représentait tous. Je n’étais pas mal avec Le Chinois ; la semaine dernière il m’avait branché sur l’un de ses cousins, au bout de la rue. Le toit prenait l’eau, c’était le genre de boulot que je faisais sans déclarer, genre dépannage contre un petit quelque chose. Il y avait juste un bout de zinc qui avait du jeu à changer. Trois fois rien. L’ennui, avec ce genre de clients, c’est qu’ils trouvent toujours à tirer les prix, et moi je ne veux pas en être de ma poche. Alors je ne discute plus et, pour éviter que ça passe dans les pertes & profits, je me sers en passant dans les apparts. C’est ce que j’ai fait.
Ils voulaient me faire la peau parce que je leur avais chouravé un truc. C’était plus logique que l’histoire du chat, même s’ils bouffent les chats, parce que dans le quartier, ils ne restent pas longtemps, les greffiers, on ne voit plus que des très vieux ou des très jeunes ; à se demander comment ils font pour arriver à se reproduire.
J’aurais pu me barrer. La pensée m’est venue, mais je n’ai pas assez de ronds pour aller crécher ailleurs et, où j’habite, vu l’état des logements, le loyer est intéressant. De plus, ça fait des années que je connais le quartier, on sait quand quelqu’un est dans le besoin, ce n’est pas l’isolement, c’est comme un village. Je sais bien que ce sont les Chinois qui font la pluie et le beau temps par ici, qu’ils se serrent les coudes comme dans toute communauté, mais ils m’ont à la bonne parce que je bricole à droite à gauche sans être curieux et pour pas cher. Dans ce château vermoulu, ils auraient pu me mettre la pression pour récupérer la place pour un nouveau cousin, mais ils ne l’ont pas fait, et je me croyais à l’abri. Sur les huit appartements, seuls trois ne sont pas chinois. Mon voisin de palier et moi, et la petite dame du quatrième, celle qui habite face à l’ébéniste, le seul ici à avoir son nom sur la plaque en gros caractères.
Alors, il ne me restait qu’une solution : me débarrasser du Chinois avant qu’il ne se débarrasse de moi, sans compter que je tenais à mes castagnettes et, qu’en parlant de chinois, j’avais bien envie de continuer à me le polir encore un bout de temps. À l’idée, l’adrénaline a fait un bond à en bouffer du tigre.
C’est vrai que j’aurais pu prendre encore un peu de temps pour réfléchir mais, comme je l’ai dit, pour moi il y avait urgence. Je suis monté au quatrième. La rambarde étant déglinguée, je savais que le montant trainait dans un coin de mur en attendant une hypothétique réparation. Un bon mètre cinquante, solide, qui se tenait bien en main.
J’ai attendu le soir, pour ne pas me faire repérer. Je connaissais les habitudes du Chinois. Je me suis planqué sur son chemin et, quand il est passé, j’ai frappé de toutes mes forces, là, sur la nuque. Il n’a pas fait un pli. »
Quelle aventure ! Le monde est plein de surprises… Signez là, si vous êtes d’accord.
Puisque vous confirmez votre déposition, je vais vous présenter quelqu’un ; on a fait notre petite enquête : vous verrez, la réalité se cache dans les détails.
Karim, amène Monsieur Perphlappi !
[…]
Je crois que vous avez compris la méprise. Le mot, dans la lettre était destiné à Madame Discretos, la veuve du quatrième qui loge à côté de l’ébéniste chinois, et celui qui lui avait adressé l’enveloppe, ainsi que le colis, était son frère, Monsieur Perphlappi. Vol de courrier, ça peut aller jusqu’à 45 000 euros d’amende et un an d’emprisonnement. Ça ne rigole pas. Mais comme il n’y avait pas de destinataire explicite, ça va passer pour ce coup-ci. Toutefois, qu’on ne vous y reprenne pas !
Quant au Chinois, comme vous l’appelez, vous avez de la chance, il a décidé de ne pas porter plainte. Il a dit que vous alliez vous arranger entre vous et que les immeubles du quartier avaient besoin d’entretien. Là encore, je crois que vous avez eu double chance, parce qu’il aurait pu y rester !
Comme le dit Monsieur Perphlappi, vous vous êtes joué un Hollywood de dernière série ! Vous auriez pris la peine d’interroger vos voisins pour savoir à qui était destiné le colis, l’affaire serait devenue limpide en un rien de temps. Il demandait juste à sa sœur de rappeler à l’ébéniste de prendre soin des castagnettes qu’il avait fournies, alors que le travail ne portait que sur le socle sur lequel étaient fixées lesdites castagnettes. Ce sont, comme apparemment vous ne le savez pas, de petits instruments qui servent aux percussions d’un orchestre jouant des musiques traditionnelles espagnoles. Et de le rappeler ensuite sur le chat sur lequel ils avaient l’habitude de s’échanger des messages.
Vous avez de l’imagination, Monsieur Branladur, mais pas suffisamment, parce que le mot manquant vous avait échappé !
C’est vrai que pour un mot, le sens se déforme complètement… Un mot et un point, et l’avenir d’un drame aurait été changé…
« Passe par le chat. Au Chinois, dis-lui que pour le finir il enlève les castagnettes avant. »
juillet 2018
💬 Commentaires 19
La tienne est bien narrée, d'ailleurs :)
Et je place ici la fameuse phrase qui change tout, grâce à une virgule :
Allons manger les enfants ! / Allons manger, les enfants !