Les œufs couis [⚠️]

📖 Rkazaj ✍️ vis9vies 📝 1816 mots

Je n’imaginais pas ma vie si noire. Une vie normale, ni meilleure ni pire qu’une autre.

Si ce n’est la couleur des mots pour la dépeindre.


Je suis d’une ferme.

Je suis né d’une ferme. J’ai grandi d’une ferme. J’ai sucé son terreau afin de survivre.

Une ferme…

Un microcosme d’animaux domestiques et d’humains sauvages. Un creuset où se lient la perversité et la foi, une soupe de brutalité et d’angélisme, une violence douçâtre, apaisante sur la rudesse de la terre et les affres du climat.

Je débarquai parmi forêts étiques et collines pelées, coincées par deux fleuves voyageurs dont je ne savais rien, un trou perdu dans un temps égaré entre deux âges de l’Histoire, un lieu isolé et revêche au centre d’un pays gonflé d’énergie : le cœur d’un monde.

Mes premiers pas foulèrent la terre battue d’une cour minérale et l’herbe drue qui poussait autour des bouses de vaches. Je courus derrière les porcs et les poules, jouai dans la paille et grimpai aux arbres, puis gagnai à pied, à travers champs, l’école communale.

Je continuai mes études dans des pensionnats catholiques où j’appris à mentir, voler, découvrir et caresser des corps nubiles, braver et enfreindre les lois, où j’admis l’injustice et l’inexistence du dieu qu’on me vantait. Je compris aussi qu’il était possible de refuser de renoncer et que cela nourrissait une force farouche.

Ensuite, je me perdis loin des repères qui s’enfuyaient plus vite que mon adolescence.

Par nécessité, je squattai la ville. Pour travailler, comme tout le monde. Gagner de l’argent, comme tout le monde. Je suivais la direction montrée du doigt, comme tout le monde. J’avais craché mes idéaux, mais continuais de rêver sans en parler à quiconque. Je n’aimais pas la ville : trop de pressions, trop agressive. Semaines et week-ends, je travaillais beaucoup, lisais beaucoup, pratiquais des sports et sortais peu, palpais de l’argent qui s’évaporait dans mes poches trouées.

La ferme m’a rattrapé comme la corde s’enroule autour du cou d’un pendu. Sans prévenir, elle a tiré, et j’ai suivi.

Je me retrouvai entre un père que je connaissais mal, une mère que je ne voulais plus connaître et une terre étrangère. J’apprivoisai peu à peu cette dernière. Elle devint mon foyer, ma patrie, celle pour laquelle j’allais me battre. Je recouvrai rapidement le bonheur d’être sur un tracteur, de retourner la terre, de brasser les récoltes. Les moutons avaient remplacé vaches et porcs. Le travail manuel apportait plus de satisfactions qu’un travail intellectuel. J’habitais un havre champêtre. Que la nature et moi.

Il y eut beaucoup d’incompréhensions de part et d’autre. Nous y mîmes chacun du nôtre et le soleil continua sa course sans nous brûler. J’aimais l’effort et, comme un enfant, croyais que l’or germait dans la sueur. Chaque printemps était une poussée de sève, chaque automne un ressort qu’on laissait se détendre. Les cycles s’embrayaient sur un rythme immuable qui ne pouvait s’empêcher de digresser et faire en sorte qu’aucune année ne ressemble à la précédente. Je ne traversais qu’un regain perpétuel. Je ne recommençais pas : je tentais à nouveau.

Je travaillai avec mon père. Je pris ce qu’il voulut bien me donner et inventai le reste. J’appris à l’estimer. Ce fut réciproque. Avec ma mère, je maintenais une certaine distance. Nous n’avions jamais réussi à nous comprendre et j’avais cessé de le désirer. J’avais été un enfant inapprivoisé, j’étais devenu un adulte trop déconcertant pour ses conventions. Je reconnaissais ne pas lui avoir facilité la tâche, étant de la pire engeance qui soit, de celle qu’on ne sait dresser. Or j’avais oublié les pires saloperies qu’elle m’avait faites, comme ce matin où, à bout, elle avait serré ses mains autour de ma gorge pour m’extirper de ses soucis. Ces mains qui m’avaient langé, qui m’avaient donné à manger, qui m’avaient réconforté, ses mains, elle leur avait commandé de me tuer. Trop jeune pour me défendre, je ne m’en étais sorti que par l’un de ces réflexes dont j’ai toujours eu le secret et qui m’ont aidé dans bien des circonstances. Elle m’avait fait jurer de n’en parler à personne, et j’avais oublié. J’avais vraiment oublié. Ces souvenirs ne sont remontés que plusieurs années après sa mort. Un enfant a la vie dans le sang et, pour survivre, il est capable d’oublier l’horreur. Je me méfiais de ma mère, mais avais oblitéré une racine essentielle.

Je fréquentai moins de monde et cela m’alla très bien. J’appris plus sur les hommes en ne les côtoyant pas qu’en vivant parmi eux. Prendre le temps d’analyser permet de comprendre les subtilités des rouages relationnels. Et ce n’était pas joli à démasquer. Lors d’une discussion, la mère d’un agriculteur, femme digne et cultivée ayant donné naissance à un notaire et à un pharmacien, surprise de ma volonté de revenir à la terre, me demanda : « Vous ne trouvez pas que la terre, c’est sale ? » Je ne sus que répondre. Une telle idée ne m’était jamais venue. Dans les livres, cette question n’était jamais posée. Quel genre de machette avait tranché entre les liens sociaux et les mentalités pour que cette réflexion émerge d’une jungle de remugles ? La terre n’est pas sale. La terre est la Terre. Elle est constituée de merde, de sang, de foutre, de pus, de décomposition, de mort et de morts, mais elle promet la vie, l’entretient, la soutient et conduit celle-ci à la mort pour redonner vie. Où est la saleté dans ce cycle ? Par quel tour de passe-passe les idoles avaient-elles évolué au point d’en arriver à souiller une déesse ?

Proche de la nature, celle-ci m’ouvrit à de nouveaux pouvoirs. M’appuyant sur des souvenirs d’enfance, revoyant l’un de nos voisins faire une démonstration, je pris l’habitude d’interroger un pendule pour retrouver les objets perdus et une baguette pour repérer l’eau et les canalisations. Par hasard, je découvris la capacité de repousser les orages et, avec les animaux, je me laissai aller à l’empathie, une forme de communication ni verbale ni gestuelle, par laquelle les besoins primaires s’exprimaient. Je ressentais dans ma chair leur soif, leur faim, leur douleur, leur désarroi, leur désir de s’abriter. En retour, je leur donnais à boire, à manger, les soignais et leur transmettais ma vision d’un bien-être. Ils m’accordaient leur pleine confiance, se dirigeaient vers l’endroit suggéré, se laissaient attraper au milieu du pré, facilitaient les interactions, ce qu’ils n’auraient peut-être pas dû accepter.

Toutefois, il y avait une leçon de Dame Nature que je refusai d’apprendre, et le ciel m’est témoin qu’elle n’a cessé de me la représenter tant et tant qu’elle m’a eu – presque – à l’usure. Toute mort vécue était un échec, une preuve de mon incompétence. Je fis de l’acharnement thérapeutique sur les moutons, les chiens, les chats. J’en étais conscient, mais ne pouvais agir autrement. Tant qu’il y a d’la vie, y a d’l’espoir. Et tant qu’il y avait un souffle de vie, j’essayais de le maintenir, indécrottable optimiste quant aux résiliences. Je tentai d’aider en pratiquant un magnétisme sauvage. Quand je tenais les animaux contre moi, ils s’apaisaient, mais dès que je leur insufflais de l’énergie, je les tuais.

Je finis par comprendre que je possédais un don maudit : l’art de tuer sans toucher ni utiliser d’arme. Avec le temps, j’acceptai de ne pouvoir guérir ni sauver. J’acceptai par la même raison ce don qui abrégeait les souffrances et apaisait les derniers instants. Durant quelques secondes, je me transformais en médium pour canaliser une énergie tirée du ciel et, en moins de deux heures, l’animal enveloppé de cette puissance mourait. Rien de plus facile, rien de plus simple, et cela marchait à tous les coups.

Un jour, chez ma mère, se déclara ce qu’on appelle pudiquement « une longue maladie ». Un bouton qui très vite mangea tout ce qui se trouvait autour. Un truc galopant. À Villejuif, on lui annonça qu’elle n’en avait plus que pour trois mois et que de toute façon elle avait bien l’âge de mourir. Elle tint presque un an au bout duquel l’accueillit un coma artificiel, le corps médical ne sachant plus gérer la douleur. Mon père lui rendait visite tous les jours. J’assurais seul les travaux de la ferme. Le médecin avait promis une fin rapide, et je pensai que le coma n’était que l’affaire de quelques jours. Il dura. Une semaine. Deux semaines. Un soir, je décidai d’accompagner mon père et me rendis compte que ma mère crevait de faim. Son corps criait la famine, tant que je l’entendais hurler sans avoir à approcher du lit. Je ne pus rester. L’euthanasie pratiquée consistait tout simplement à affamer l’organisme sans laisser la possibilité au patient de se défendre. En torture sur du long terme, il devait être difficile de trouver plus raffiné.

J’eus du mal à digérer ce que j’avais encaissé. J’en parlai à mon père qui refusa de m’écouter. Je pris ma décision dans les jours qui suivirent. J’accompagnai à nouveau mon père et lui demandai de me laisser seul dans la chambre. Je n’en avais pas pour longtemps. Je n’en eus pas pour longtemps. Je le fis sans état d’âme, calmement, détendu, comme j’en avais pris l’habitude. Nous étions à une heure de route de la ville. À peine rentrés, l’hôpital téléphonait.

Je n’eus pas de remords. Aucun regret. J’avais fait ce que je devais faire et, après avoir entendu trop de désirs de mort, jugeais que mon acte ne répondait qu’à une attente fondée. La société ne me donnait pas le droit d’utiliser ce don, mais j’avais décidé de passer outre. Les hommes s’étaient déconnectés des réalités, ils pensaient plier la nature à leurs desiderata, croyaient leurs lois plus nobles que les énergies de Gaïa, je savais qu’il n’en était rien.

Bien plus tard, il m’apparut que j’avais tué ma mère, elle qui avait un jour tenté de me supprimer. Ce n’était pas de la légitime défense, et je n’ai pas non plus pensé que c’était un juste retour des choses. J’ai gardé cette conviction d’avoir plus œuvré pour la vie que pour la mort.

Entre deux fumeroles timides, je balance un à un les œufs couis sur le tas de fumier gelé. J’entends un ploc sec lorsqu’ils éclatent en une puanteur soufreuse qui se répand dans l’air froid et pur d’un matin d’hiver. L’odeur âcre d’une souffrance ne me dérange plus : j’ai pris l’habitude de dresser des barrières autour de mon pré carré. Libre et esclave d’une vie qui m’a moulé dans un décor singulier.

Je ne pense pas. Ce vide rassurant me charme. J’ai soulevé le voile et me suis glissé de l’autre côté. Je garde mon regard ouvert et curieux, mais mes yeux ne s’étonnent plus. Les lois de la relativité se sont appliquées à l’Importance. Après tout, les œufs couis ne sont que des œufs stériles couvés trop longtemps, pourris sous une envie de bien faire…

novembre 2015


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💬 Commentaires 15

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Jean-MichelPalacios • 1 semaine, 6 jours
L'autofiction est un excellent moteur pour écrire.
Exemple : 6h41 de Jean-Philippe Blondel
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vis9vies Auteur • 1 semaine, 6 jours
Je lis très peu d'autofiction, et j'avoue que ce n'est pas pour moi un moteur, je lui préfère la simple fiction ;)
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Anne-C. • 3 semaines modifié
Il y a quelque chose de troublant dans ce texte, on sent une grande sincérité du narrateur (de l'auteur ?) Disons que tout respire le vrai, sans mise en scène.

Pour les temps, je suis Mac : il y a des passé-simple qui ne collent pas.
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vis9vies Auteur • 3 semaines
Je suis d'accord qu'il y a un problème avec les temps de conjugaison, mais quand je transcris à la 3e personne, ça me donne du passé simple. Il faudrait que je le réécrive pour vérifier, mais j'en suis incapable ^^
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MacAroni • 3 semaines modifié
On a un bel et intéressant effet miroir, à la fin, entre les œufs couis et la personnalité du narrateur, en tout cas celle qu'il perçoit de lui-même, alors que d'après moi, tout le texte décrit un personnage rare, sensible et déterminé ;)
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vis9vies Auteur • 3 semaines
Oui, mais toi, t'es quelqu'un d'optimiste ! D
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vis9vies Auteur • 3 semaines
Merci pour les annots :)
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MacAroni • 3 semaines
Sans optimisme, la vie serait d'un ennui... ennuyeux !
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Rafi • 3 semaines, 1 jour
Une vie où les extrêmes se côtoient ! Ce texte est riche de beaucoup d'informations, de faits très particuliers et décrit ce parcours de vie tant matériel que spirituel avec une forme de distanciation émotionnelle bien maitrisée.
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vis9vies Auteur • 3 semaines
Je n'avais pas l'impression de maîtriser tant que ça la distanciation, mais si tu le dis… ;)
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Rafi • 3 semaines
c'est peut-être plus de la pudeur...mais ce n'est que mon ressenti. Ton texte est très fort.
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SeekerTruth 🛡️ Modérateur • 3 semaines, 1 jour
Très fort ce texte, tout est autobiographique ?
Poignant en tout cas, toujours des formules qui marquent.
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vis9vies Auteur • 3 semaines, 1 jour
C'est ce qu'on appelle de l'autofiction ;)
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phillechat • 3 semaines, 1 jour
Je reste bouche bée !
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vis9vies Auteur • 3 semaines, 1 jour
Tu attendais autre chose ? ^^
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