Orgueil [⚠️] - C'était son rêve
Je ne suis pas seul. Non. J’ai une sale histoire qui ne veut pas me lâcher.
Vous êtes gentil. Vous croyez que le bon samaritain existe encore. Mais, cher monsieur, rappelez-vous que l’on ne sait rien de son prochain tant qu’on n’a pas chaussé ses baskets. Mieux : tant qu’on n’a pas chevauché ses fantasmes les plus pervers.
Non, non, je vous assure n'avoir besoin de rien. Ou si. Juste un peu d’écoute. Si vous le voulez bien… Si vous vous sentez l’âme à porter un fardeau.
Cela vous va ? Je vous en remercie d’avance. Ce ne sera pas bien long.
Pour vous situer le début, remontez deux ans en arrière. Deux ans, oui, à peu près. Un temps comme celui-ci. Lumineux. Un ciel sans nuage. Un soleil de fin d’automne qui ne réchauffait pas les corps, mais donnait envie de se sentir plus léger. La réverbération sur les eaux était si intense qu’on en plissait les yeux. Une journée agréable. De celles où tout peut commencer. Mais quand on pense au meilleur, le pire n’est pas impossible. Et, de ce si beau jour, j’ai gardé un souvenir très net.
J’étais passé prendre mon frère. Vous savez, mon frère, je ne pouvais m’empêcher de le regarder avec un pincement de jalousie. Il se comportait toujours comme un héros de légende. Ça se lisait dans ses yeux, ça imprégnait sa voix, ça se percevait à des kilomètres. Il n’aurait pas laissé un chien se faire frapper sans intervenir. Ni un enfant pleurer sans chercher à le consoler. Ni une petite vieille traverser sans lui offrir son bras. C’en était chiant. Mais, derrière lui, un champ de sourires se mettait à bruire. Lui, oui, vous l’auriez qualifié de bon samaritain en moins de deux secondes. Et vous ne vous seriez pas trompé. Il était comme ça. Trop bien dans sa peau, à en rejaillir sur le monde.
Comme nous en avions l’habitude, nous avons longé le fleuve d’une allure assez soutenue avec l’intention de rejoindre nos amis sur l’autre rive. Nous avons alors emprunté le pont Gustave. L’air était un peu vif. Juste ce qu’il fallait pour respirer à pleins poumons. Les gens que nous croisions étaient détendus. Le trafic était peu important et le pont quasiment désert quand nous l’avons abordé.
À mi-chemin, nous avons remarqué ce type qui avait enjambé la rambarde de sécurité : il fixait l’amont du fleuve, le visage fermé, debout, raide, au bord du parapet. S’il n’avait tenu qu’à moi, j’aurais continué mon chemin sans intervenir. Après tout, chacun est libre de ses conneries. Qu’il ait eu envie de montée d’adrénaline en bravant le vide, ça le regardait. Mais voilà… Mon frère s’est arrêté.
Il a engagé la conversation. L’autre répondait du bout des dents, mais il répondait. J’étais derrière mon frère et ne saisissais pas tout ; tout de même assez pour comprendre que le gars avait l’intention de se taper le grand plongeon. À cette saison, l’eau est froide. Sans compter les tourbillons qui se forment autour des piliers sous la force du courant. Il avait peu de chances d’en réchapper. Tout ce que j’ai pensé à ce moment-là, c’est que mon frère risquait d’être assez idiot pour plonger lui aussi, pour essayer de le sauver. Et ça m’inquiétait. L’endroit était vraiment dangereux. Tout le monde le savait. Surtout les suicidaires.
Au bout d’un moment, mon frère a enjambé lui aussi la rambarde et s’est rapproché du gars. Tout en continuant de lui raconter qu’il allait s’en sortir, qu’il l’aiderait, qu’il ne le laisserait pas tomber, il a tendu le bras pour créer un contact. Le truc classique. Et là, je le revois toujours, comme un ralenti qui tourne en boucle, l’autre type, d’un mouvement brusque, alors qu’il était resté figé jusque-là, le type attrape le bras de mon frère, le tire à lui en le déséquilibrant, puis l’envoie valdinguer dans le vide. Je suis resté tétanisé. Il n’a même pas crié. Il a volé. Le saut d’un ange déchu. Quand j’ai réalisé, j’ai couru de l’autre côté du pont en forçant deux voitures à piler. Il était déjà loin. Il avait dû être sonné. Je n’ai pas souvenir de l’avoir vu se débattre. J’ai hurlé. Des passants se sont attroupés. Quelqu’un a pris son téléphone et appelé les secours. J’ai réussi à bafouiller ma position et ce qui s’était passé.
Je l’ai perdu de vue assez rapidement. Une tache noire disparaissant dans les éclats du miroir. Peut-être avait-il coulé. Peut-être que le courant était trop rapide. Il est fort, vous savez, le courant, à cette époque de l’année. Quand toutes les grosses pluies gonflent les eaux. Lorsque j’ai repris mes esprits, je me suis retourné. De l’autre côté du pont, le type était revenu en deçà de la rambarde. Il souriait. Relax. Moi, j’étais vidé, aphone, trop sonné pour la colère. J’ai à nouveau traversé les deux voies et me suis planté à quelques mètres de lui, désorienté. Il m’a regardé. Il a dit : « J’ai toujours rêvé de faire ça. Envoyer un autre faire le grand saut ! » Et il s’est barré. En rigolant. Il s’est fondu dans l'attroupement. On ne l’a jamais retrouvé.
Mon frère, on l’a repêché deux heures plus tard. Alors, vous comprenez, les bons samaritains, je n’ai qu’une envie : ne plus en entendre parler.
Merci, monsieur, d’avoir pris la peine de m’écouter. Je vous souhaite un bon fardeau.
octobre 2015
💬 Commentaires 17
Quant aux bons samaritains on a tous en nous cet instinct de vouloir aider autrui spontanément et c'est quand même beau, même à nos dépens...Sacrée histoire !