Orgueil [⚠️] - C'était son rêve

📖 Rkazaj ✍️ vis9vies 📝 913 mots

Je ne suis pas seul. Non. J’ai une sale histoire qui ne veut pas me lâcher.

Vous êtes gentil. Vous croyez que le bon samaritain existe encore. Mais, cher monsieur, rappelez-vous que l’on ne sait rien de son prochain tant qu’on n’a pas chaussé ses baskets. Mieux : tant qu’on n’a pas chevauché ses fantasmes les plus pervers.

Non, non, je vous assure n'avoir besoin de rien. Ou si. Juste un peu d’écoute. Si vous le voulez bien… Si vous vous sentez l’âme à porter un fardeau.

Cela vous va ? Je vous en remercie d’avance. Ce ne sera pas bien long.

Pour vous situer le début, remontez deux ans en arrière. Deux ans, oui, à peu près. Un temps comme celui-ci. Lumineux. Un ciel sans nuage. Un soleil de fin d’automne qui ne réchauffait pas les corps, mais donnait envie de se sentir plus léger. La réverbération sur les eaux était si intense qu’on en plissait les yeux. Une journée agréable. De celles où tout peut commencer. Mais quand on pense au meilleur, le pire n’est pas impossible. Et, de ce si beau jour, j’ai gardé un souvenir très net.

J’étais passé prendre mon frère. Vous savez, mon frère, je ne pouvais m’empêcher de le regarder avec un pincement de jalousie. Il se comportait toujours comme un héros de légende. Ça se lisait dans ses yeux, ça imprégnait sa voix, ça se percevait à des kilomètres. Il n’aurait pas laissé un chien se faire frapper sans intervenir. Ni un enfant pleurer sans chercher à le consoler. Ni une petite vieille traverser sans lui offrir son bras. C’en était chiant. Mais, derrière lui, un champ de sourires se mettait à bruire. Lui, oui, vous l’auriez qualifié de bon samaritain en moins de deux secondes. Et vous ne vous seriez pas trompé. Il était comme ça. Trop bien dans sa peau, à en rejaillir sur le monde.

Comme nous en avions l’habitude, nous avons longé le fleuve d’une allure assez soutenue avec l’intention de rejoindre nos amis sur l’autre rive. Nous avons alors emprunté le pont Gustave. L’air était un peu vif. Juste ce qu’il fallait pour respirer à pleins poumons. Les gens que nous croisions étaient détendus. Le trafic était peu important et le pont quasiment désert quand nous l’avons abordé.

À mi-chemin, nous avons remarqué ce type qui avait enjambé la rambarde de sécurité : il fixait l’amont du fleuve, le visage fermé, debout, raide, au bord du parapet. S’il n’avait tenu qu’à moi, j’aurais continué mon chemin sans intervenir. Après tout, chacun est libre de ses conneries. Qu’il ait eu envie de montée d’adrénaline en bravant le vide, ça le regardait. Mais voilà… Mon frère s’est arrêté.

Il a engagé la conversation. L’autre répondait du bout des dents, mais il répondait. J’étais derrière mon frère et ne saisissais pas tout ; tout de même assez pour comprendre que le gars avait l’intention de se taper le grand plongeon. À cette saison, l’eau est froide. Sans compter les tourbillons qui se forment autour des piliers sous la force du courant. Il avait peu de chances d’en réchapper. Tout ce que j’ai pensé à ce moment-là, c’est que mon frère risquait d’être assez idiot pour plonger lui aussi, pour essayer de le sauver. Et ça m’inquiétait. L’endroit était vraiment dangereux. Tout le monde le savait. Surtout les suicidaires.

Au bout d’un moment, mon frère a enjambé lui aussi la rambarde et s’est rapproché du gars. Tout en continuant de lui raconter qu’il allait s’en sortir, qu’il l’aiderait, qu’il ne le laisserait pas tomber, il a tendu le bras pour créer un contact. Le truc classique. Et là, je le revois toujours, comme un ralenti qui tourne en boucle, l’autre type, d’un mouvement brusque, alors qu’il était resté figé jusque-là, le type attrape le bras de mon frère, le tire à lui en le déséquilibrant, puis l’envoie valdinguer dans le vide. Je suis resté tétanisé. Il n’a même pas crié. Il a volé. Le saut d’un ange déchu. Quand j’ai réalisé, j’ai couru de l’autre côté du pont en forçant deux voitures à piler. Il était déjà loin. Il avait dû être sonné. Je n’ai pas souvenir de l’avoir vu se débattre. J’ai hurlé. Des passants se sont attroupés. Quelqu’un a pris son téléphone et appelé les secours. J’ai réussi à bafouiller ma position et ce qui s’était passé.

Je l’ai perdu de vue assez rapidement. Une tache noire disparaissant dans les éclats du miroir. Peut-être avait-il coulé. Peut-être que le courant était trop rapide. Il est fort, vous savez, le courant, à cette époque de l’année. Quand toutes les grosses pluies gonflent les eaux. Lorsque j’ai repris mes esprits, je me suis retourné. De l’autre côté du pont, le type était revenu en deçà de la rambarde. Il souriait. Relax. Moi, j’étais vidé, aphone, trop sonné pour la colère. J’ai à nouveau traversé les deux voies et me suis planté à quelques mètres de lui, désorienté. Il m’a regardé. Il a dit : « J’ai toujours rêvé de faire ça. Envoyer un autre faire le grand saut ! » Et il s’est barré. En rigolant. Il s’est fondu dans l'attroupement. On ne l’a jamais retrouvé.

Mon frère, on l’a repêché deux heures plus tard. Alors, vous comprenez, les bons samaritains, je n’ai qu’une envie : ne plus en entendre parler.

Merci, monsieur, d’avoir pris la peine de m’écouter. Je vous souhaite un bon fardeau.

octobre 2015



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💬 Commentaires 17

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Alex.s_18 • 2 semaines, 2 jours
Je suis bien d'accord avec lui, ça suffit les bons samaritains ! Quoi qu'il en doit-je m'y attendais pas dis donc.
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vis9vies Auteur • 2 semaines, 2 jours
De toute façon les bons samaritains sont une race en voie de disparition ^^ Peut-être que comme le frère, ils se sont fait avoir par la race qui prend de l'ampleur, celle des arnaqueurs ;)
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Hilaze • 2 semaines, 3 jours
Fichtre, j'étais passée à côté de ce texte et... Niveau ascenseur émotionnel, tu fais fort ! Bonne gestion du décalage entre le ton et les faits, d'ailleurs
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vis9vies Auteur • 2 semaines, 3 jours
J'aime bien employer des tons désabusés, un rien cyniques ;)
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Rafi • 3 semaines, 1 jour
Ça décoiffe ! J'imagine que ce genre de psychopathe existe et ça fait froid dans le dos. (c'est pas non plus une majorité, ouf !...)
Quant aux bons samaritains on a tous en nous cet instinct de vouloir aider autrui spontanément et c'est quand même beau, même à nos dépens...Sacrée histoire !
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vis9vies Auteur • 3 semaines
Il y a très peu de psychopathes quand on y pense, sur le total d'humains. Finalement, on vit dans une société assez saine ;))
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Rafi • 3 semaines
Histoire vraie, années 80 je crois , sur un pont de Bordeaux un individu croise une vieille dame qui marche. Il la soulève et la balance dans la Garonne, comme ça...la vieille dame se noie. On apprend plus tard qu'elle venait de commencer à prendre des cours de natation car elle n'avait jamais appris à nager...
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vis9vies Auteur • 3 semaines
Je ne connaissais pas l'histoire ;) Y a d'ces cinglés…
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phillechat • 3 semaines, 1 jour
Cruel
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vis9vies Auteur • 3 semaines
La cruauté, pour certains, fait partie du jeu ;)
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MacAroni • 3 semaines, 1 jour modifié
Je me suis rappelé l'histoire au deux tiers. Le troisième tiers est bouleversant, d'autant plus que les deux premiers sont plutôt légers dans le ton, alors on est secoué par la surprise.
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vis9vies Auteur • 3 semaines, 1 jour
Comme quoi la normalité peut dégénérer très vite ^^
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AxelRogerAmmar • 3 semaines, 1 jour
Et pourtant, le monde a besoin de ce genre de héros. Seulement, ce héros ne vit pas bien longtemps, parce que ses actes sont plus instantanés que réfléchis. Les états par lesquels le frère est passé sont logiques et multipliés parce que justement c'était son frère. Un inconnu n'aurait certainement pas délenché tous ces sentiments.
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vis9vies Auteur • 3 semaines, 1 jour
Certains reçoivent une Légion d'honneur posthume ^^
Un inconnu n'aurait pas déclenché tous ces sentiments, oui, d'autant plus que le narrateur n'était pas porté à l'héroïsme ;)
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Anne-C. • 3 semaines, 1 jour modifié
Comment ne pas se souvenir de ce texte ? Il fait partie des tout premiers que j'ai lus de toi. Il déclenche plusieurs sentiments, la tristesse, bien sûr, la colère aussi, l'incompréhension et la stupeur. On ne sait plus, après avoir lu, si un jour nous pourrons tendre la main à une personne en détresse, sans se demander si l'on va tomber sur un déséquilibré.
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vis9vies Auteur • 3 semaines, 1 jour
C'était un peu le but du texte, au départ, de faire prendre conscience qu'un acte gratuit peut parfois coûter cher à celui qui offre. Mais si on se mettait à faire le tour de toutes les hypothèses qui se présentent avant de se lancer dans quoi que ce soit, on ne ferait rien de sa vie ^^
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Anne-C. • 3 semaines, 1 jour
C'est vrai, et puis l'envie d'aider, de secourir, relève principalement d'un mouvement spontané, pas toujours réfléchi, et c'est sans doute mieux comme ça.
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