Mondame

Sa silhouette m’attendait, ou attendait.
Je me suis assise sur le muret à ses côtés. J’ai essayé de regarder là où portait son regard, mais seul l’horizon s’estompait dans le noir. J’ai tenté de plonger dans ses yeux quand son front s’est penché vers moi, je n’y ai trouvé que des galaxies et si peu d’étoiles dans un vide immense. Le silence seul avait le pouvoir de dire ce qu’une vie ne pouvait pas savoir.
Elle m’a dit
Je ne suis pas ce qu’on dit, je ne suis pas ton ennemi. Je ne suis que le guerrier du désespoir, le dernier, qui n’a jamais droit à la lâcheté, l’étrange devoir d’une humanité et de toutes les débauches de sève des multitudes. L’univers n’est pas assez vaste pour contenir mon trésor et toutes les pierres entassées ne combleront jamais mes prébendes. Le monde est trop petit pour qu’on s’y égare.
J’ai vu les fils usés qui composaient sa houppelande, le vent qui s’y était abrité, les soleils qui l’avaient brûlée. J’ai vu ses traits fatigués, ses rêves envolés, ses responsabilités assumées. Le soir se reposait sur une plénitude qui s’étalait autour de moi.
Elle m’a dit
Je n’ai rien oublié, on aurait pu m’appeler Mémoire. Chaque visage, chaque râle me revient, chaque espoir, chaque projet continue de m’habiter. Toutes les aberrances, toutes les vanités, tous les néants s’accumulent dans un fardeau aux couleurs vaines. Pour vous, c’est facile : vous vous déchargez pour que je m’encharge. Parfois, je m’interroge : à la fin, que deviendra le bagage ? Le poids des autres n’est-il qu’ennui, les soucis pourront-ils refleurir, sera-t-il possible de créer un renouveau avec les misères d’autrefois ?
Sa solitude m’a transpercée. Elle n’avait pas d’ami, elle l’amie de tout le monde. Symbole de légèreté, de consistance en déliquescence, elle portait le poids du passé et acceptait celui qu’on continuerait de lui apporter. Je m’étais tassée sous mes pensées ; je me suis redressée en prenant conscience de sa grandeur d’âme. S’asseoir aux côtés d’une dame possédant une telle beauté était un honneur que je me devais de saluer.
Elle n’a rien dit.
Elle a rejeté sa tête en arrière, sa vision s’élançant dans l’au-delà, bien loin des considérations d’une fille de la terre. Une larme a perlé et a roulé sur sa tempe, sur le temps accroché au silence, entre des étoiles qui naissaient et les civilisations qui disparaissaient.
Elle a ri.
Son visage était jeune. Elle se moquait de l’éternité. Demain n’était que le début de sa faim.
juin 2016
source d’inspiration : Les ombres du soir, de HF Thiéfaine
► HF Thiéfaine Les ombres du soir
💬 Commentaires 12
On pourrait faire un mix entre la Terre et le monde. Pourquoi, d'ailleurs, monde est masculin et Terre féminin ? Pour ne pas faire de jaloux ? ^^