Saison 1 - Épisode 9 - MICHIKO
Le patron retourna une dernière chaise.
« Messieurs-dames...
On ferme. »
Ils étaient les deux derniers clients.
Les verres étaient vides depuis longtemps.
Une bouteille de whisky japonais reposait au milieu du comptoir.
Le pianiste était parti.
La pluie aussi.
Ils ne savaient même plus depuis combien de temps ils parlaient.
Deux heures.
Peut-être quatre.
Elle regarda son verre.
« Tu bois toujours aussi lentement... »
Emmanuel sourit.
« Toi toujours aussi vite. »
Elle éclata de rire.
Le même rire.
Celui qui l'avait fait tomber amoureux.
Un silence.
Puis elle souffla.
« Tu te souviens de Kujukuri ? »
Emmanuel éclata de rire.
« Comment oublier ? »
« Tu m'avais promis que le surf était facile... »
« C'est facile. »
« Tu m'as presque noyée ! »
« Tu exagères... »
« Emmanuel...
J'ai bu la moitié du Pacifique ! »
Ils rirent tous les deux.
Les larmes leur montaient déjà aux yeux.
« Tu te souviens quand tu m'as laissée toute seule sur la planche ? »
« Je voulais voir si tu étais courageuse. »
« J'ai surtout découvert que tu étais un idiot... »
« Mais un idiot séduisant. »
Elle leva les yeux au ciel.
« N'exagère pas... »
Ils rirent encore.
Puis elle reprit.
« Et cette forêt... »
« Laquelle ? »
« Arrête...
Tu sais très bien laquelle. »
Il sourit.
« Celle des fantômes... »
Elle hocha la tête.
« Tu m'avais juré qu'il n'y avait rien. »
« C'était vrai. »
« Tu m'as quand même laissée entrer la première... »
« C'était un test. »
« Emmanuel...
Tu te cachais derrière moi ! »
Ils éclatèrent de rire comme deux adolescents.
Le patron les regardait.
Il n'avait jamais vu autant de nostalgie dans deux verres de whisky.
Puis...
Le silence.
Brutal.
Elle regarda le comptoir.
« Tu sais... »
Elle jouait avec son verre.
« Pendant des années...
J'ai continué à venir ici tous les vendredis. »
Emmanuel ne répondit pas.
« Au début...
Je croyais que tu allais revenir la semaine suivante. »
Silence.
« Puis le mois suivant. »
Elle baissa les yeux.
« Puis l'année suivante. »
Une larme tomba dans son whisky.
« Et un jour...
J'ai compris que tu ne reviendrais jamais. »
Le sourire d'Emmanuel disparut.
Complètement.
Luna était assise à côté.
Elle ne disait plus rien.
Pour la première fois...
Même elle semblait triste.
Michiko leva enfin les yeux.
« Pourquoi ? »
Long silence.
Très long.
« Pourquoi tu ne m'as jamais emmenée avec toi ? »
Emmanuel ferma doucement les yeux.
« Parce que je t'aimais. »
Elle resta figée.
« Tu aurais dû me laisser choisir... »
« Non. »
« Pourquoi ? »
Il la regarda.
« Parce que certains choix condamnent ceux qu'on aime. »
Le silence devint insupportable.
Elle murmura.
« Tu vois...
Tu décides encore à ma place... »
Le patron éteignit les dernières lumières.
Le bar était officiellement fermé.
Mais personne n'osa les interrompre.
Michiko se leva.
Elle remit doucement son manteau.
Puis s'approcha d'Emmanuel.
Très près.
« Tu n'aurais jamais dû revenir. »
« Je sais. »
« Tu crois que le Japon est resté figé pendant ton absence ? »
Il ne répondit pas.
« Le sang appelle toujours le sang... »
Elle posa doucement sa main sur sa joue.
« Ton retour...
Va rouvrir des blessures que même le temps n'a jamais refermées. »
Emmanuel baissa les yeux.
Elle murmura presque comme un haïku.
« Un sabre oublié...
Rouille dans son fourreau.
Mais le jour où on le dégaine...
Il réclame toujours du sang. »
Ils restèrent immobiles.
Quelques secondes.
Puis elle déposa un baiser sur son front.
« Adieu Emmanuel.... »
Elle partit.
Sans se retourner.
Emmanuel resta seul.
Luna s'approcha.
Elle posa doucement sa tête contre son épaule.
Sans un mot.
Dehors...
Une berline noire attendait depuis plusieurs heures.
Un appareil photo crépita.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Un homme décrocha son téléphone.
« Confirmation visuelle.
Il a rencontré Michiko. »
Un silence.
L'homme regarda une dernière fois Emmanuel à travers la vitre.
La réponse tomba immédiatement.
« Alors la guerre peut commencer. »
La communication coupa.
La berline disparut dans les rues de Tokyo.
À l'intérieur du bar...
Emmanuel termina son whisky.
Il le savait...
En quelques heures seulement...
Il venait de condamner bien plus que sa propre vie.
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Bravo pour ce chapitre 💖