objet: Grenier
Salut Charly,
Si je t'appelle par ce prénom je pense que tu as compris que c'était en hommage au personnage qu'on a créé quand on était au lycée. J'aimerais que nous soyons toujours ces personnages. Solides. Aux émotions surjouées. Aux fêlures qui serviront au moment opportun dans l'intrigue.
Tu te rappelles ? Charly avait vécu des années dans un asile. Il était devenu fou. On devinait vite que l'asile lui avait fait ça. On l’avait fait disparaître. Interné, bâillonné. Et puis Jess, moi, enfin mon personnage, était venu à sa rescousse. Merde, qu’est-ce qu’on était inspirés à l’époque !
Bref. Je suis repassé pour quelques jours à Méru afin de m’occuper de la maison de mon père. La ville n’a pas beaucoup changé en pratiquement trente ans. La maison non plus. Elle est presque vide maintenant. J’aurais dû m’en occuper il y a des années lorsqu’il est décédé. J’ai laissé la poussière s’installer et la nature reprendre ses droits. Les ombres s’appesantir. Au grenier, une sorte de lierre a poussé sous les tuiles et dans la charpente. Des branchages fins et secs qui craquent et se pulvérisent lorsqu’on tente de les toucher. Il y a des tas de choses que je ne comprends pas. A force de trier, d’ouvrir des cartons qui tombent en lambeaux, je ne sais plus ce qui est important et ce qui doit être jeté.
Je passe beaucoup de temps, assis là-haut, seul avec mes pensées. Et même parfois je me demande si ce sont les miennes. J’ai feuilleté tellement de carnets, de cahiers, trié des photographies en noir et blanc qui semblent appartenir à un autre monde et pourtant... Mes dernières trouvailles, ça a été ces cassettes vidéo. Des dizaines et des dizaines de cassettes VHS. Aucune n’a d’étiquette. Aucune marque pour les différencier. Sur certaines, il est évident que l’on arraché le sticker originel, il reste de la colle un peu blanchie. Je ne sais pas comment tout cela s’est retrouvé là, empilé dans des cartons, enfermé dans ce grenier miteux.
D’ailleurs certaines VHS sont moisies. A travers le petit plastique transparent des boîtiers noirs, des tâches blanchâtres parsèment les bandes magnétiques. Une sorte de présence organique s’est infiltrée au fil des années, s’est installée et a développé une civilisation microscopique dans leurs entrailles .
Hier. C’est par les plus touchées par cette décrépitude que j’ai commencé. J’ai vite retrouvé le vieux magnétoscope d’une marque japonaise depuis disparue sur une étagère du grenier, sous des factures et un classeur que j’utilisais au collège. La télé à tube cathodique qui doit peser 50 kilos. Tout m’attendait. En désordre et sous des tonnes de poussière et de jouets, de vêtements disloqués, de journaux et de magazines. J’ai tout raccordé là-haut, faisant passer les câbles par la petite porte qui relie l’étage de la maison au bazar du grenier. Et dans cette alcôve antique, j’ai regardé l’écran se couvrir de lignes distordus. Comme des éclairs maintenus par une force de gravité étrange. Une lueur bleu gris artificielle a recouvert les tuiles et le bois drapé de toiles d’araignée. Assis à même le sol crasseux, j’ai attendu qu’une forme apparaisse derrière les artefacts aléatoires du signal vidéo.
Tu sais, je n’avais pas dormi dans cette ville depuis au moins quinze ans. Et dans cette maison tu peux rajouter une décennie.
Ce soir je compte bien y rester. J’ai installé un matelas. Une couverture. Dans le coin opposé à la télévision. Dans le grenier. Le lierre me gêne un peu au niveau de la tête mais ça va aller. Enfin c’est pour ça que je t’écris. Parce que tu dois te demander pourquoi je t’écris. Ca se trouve tu n’as aucun souvenir de Charly et de Jess. Et je passe pour un taré. Mais le fou c’était toi dans notre histoire, pas moi. Et je t’ai sauvé à l’époque. Dis-moi, parce que la nuit tombe et la solitude n’a subitement plus le même goût. J’ai l’impression que les choses changent autour de moi et en moi. Et toi comment ca va mon ami ?
Jess
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