objet: Ghosting
Oh, putain.
Salut Jess.
Si je me rappelle ? Tu rigoles ? Bien sûr que je me rappelle. Même si je n’ai pas pensé à tout ça depuis... bon sang, depuis 25 ans au moins. Le film qu’on avait commencé à tourner cet été-là. Nos personnages. Et tout ce qu’il y avait autour, tout ce que ça disait de nous.
Je sais bien que j’ai merdé. J’ai oublié de donner des nouvelles. J’ai pas toujours répondu à tes messages. Et puis, il y a le fait que je sois parti vivre à 800 kilomètres de toi – enfin, c’était plutôt à 800 kilomètres de chez mes parents, mais le résultat est le même.
C’est dingue que tu me contactes comme ça, sur le site de Scribonautes. Mais en y réfléchissant, ça a du sens. J’écoute plus ma messagerie téléphonique. Ma boîte mail perso déborde de courrier jamais lu (essentiellement de la pub, comme ces prospectus qu’on continue de fourrer dans la fente après que l’occupant de la baraque soit mort ou parti depuis longtemps). Facebook ? Pas mis les pieds depuis des années. Insta, X ? J’y suis de moins en moins présent. Même WhatsApp, j’ai laissé tomber. Trop de personnes que j’ai ghostées au fil du temps – dont toi. Pardon, mon vieux.
En fait, je disparais peu à peu. Comme un fantôme.
La seule chose qui m’a empêché de désinstaller ces foutues apps, c’est la culpabilité que je ressentais à l’idée de perdre la possibilité de te recontacter un jour.
Et voilà que tu le fais en premier, et pas n’importe comment. Grand style. Tu me débusques dans mon refuge, ma tanière virtuelle. Le dernier endroit où je me sens bien en ligne, parce qu’ici, personne ne me connaît.
Ici, je peux écrire en paix, fabriquer des histoires qui ont du sens pour moi, et parfois avoir un peu de visite de gens qui n’ont aucune idée de ma vie, ce qui me convient très bien.
C’est drôle, que tu sois de retour à Méru, et plus encore dans la maison de ton père. Je m’en souviens bien, d’elle aussi. L’odeur du poêle à fioul m’est revenue dans le nez dès que tu l’as évoquée.
Tu vas vraiment dormir là ?
Méru, merde alors. J’imagine que c’est toujours aussi humide et froid dès qu’on quitte l’été pour entrer dans l’automne. Ça me manque, tu sais. C’est curieux à dire, mais ici, dans le Sud-Ouest, ce qui fait défaut c’est la grisaille. Quand on a grandi dedans, on se sent comme un poisson hors de l’eau. Tout ce bleu nu au-dessus de ma tête, ça m’angoisse, des fois. J’aimerais bien un peu d’intimité.
J’habite maintenant à Muret, pas loin de Toulouse – je ne sais plus si je te l’avais dit. Ça aussi, c’est marrant. Méru, Muret. Le haut, le bas. Humide et froid, sec et chaud. Des souvenirs partout autour de toi, et aucun autour de moi.
C’est un truc entre vous ? aurait dit Phil Ferron.
Merde. Lui non plus, j’y pensais plus. Comme Baum. Comme Sylvain, Loïc, Delphine, Cindy...
Saskia.
Ça fait beaucoup, là. Beaucoup de noms et de visages qui me reviennent d’un coup. L’impression que ça appartient à une vie antérieure, et pas juste à mon passé.
Faut que tu m’excuses, je crois que je fais une petite crise d’angoisse.
Je vais aller faire un tour.
Sois là à mon retour, STP.
Je te jure, je te lâche pas.
Charly
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