objet: L'Heure pâle
Je t’écris de bon matin. Je n’ai pas dormi.
Le café à emporter du Celtic, le pmu du centre-ville, a le goût d’un liquide qui serait resté des mois dans une thermos rouillée. J’ai failli y retourner et leur vider le gobelet dans la gueule à ces autochtones qui me dévisageaient, les lèvres pincées. A croire qu’ils ont pissé dedans. Mais je ne devais pas me plaindre, j’ai eu de la chance de trouver un troquet ouvert à une heure pareille. Le soleil se lève enfin derrière les bois.
Je n’ai pas dormi dans la maison. Encore moins dans ce satané grenier. Mais quel abruti j’ai été de croire que j’allais y passer la nuit... Dès que j’ai essayé de fermer les yeux, j’ai compris que ce serait impossible. Ce n’est pas un lieu qui permet le sommeil. Il est à la fois surchargé en sens, saturé de souvenirs, et parfaitement vide. Et moi dans cet entre-deux, je ne suis qu’un filament qui conduit ces pensées, ces images entre leur absence et leur existence. Putain. La nuit était à peine tombée et, moi, allongé comme un vampire dans mon antre de poussière, je me suis mis à sentir ma cervelle bouillonner.
(Tiens, toi c’est qui ton vampire préféré ? Je parie Christopher Lee ou Gary Oldman en Dracula. Je crois que j’ai un faible pour les Nouveaux Romantiques genre Kiefer Sutherland dans Génération Perdue ou Chris Sarandon dans Vampire vous avez dit Vampire. Ah non, je sais. Avoue que c’est Leslie Nielsen dans le film de Mel Brooks!)
J’ai déjà fait des insomnies par le passé. Mais là, c’était autre chose. Je ne contrôlais rien. Même mes pensées avaient un filtre VHS. Avec des lignes, et des artefacts lumineux. L’obscurité de mes paupières s’est mis à être perturbé. Des flashs. Comme si un train fonçait à toute allure, ses feux blancs éclatants pointés sur moi, projeté de l’autre bout de la pièce. Puis à nouveau les ténèbres. Puis un train sourd. Et le craquement d’un bruit blanc, bourdonnant. Puis le néant. En boucle.
Je n’ai même pas échafaudé un plan. Je me suis juste levé, j’étais encore habillé. J’ai mis mes chaussures, pris mes clefs et je suis sorti de cette foutue baraque. A ce moment-là, ma tête était vide. En mode automatique. Je me suis retrouvé sur la route. La radio à fond. J’ai ouvert d’une main la boîte à gant et fourré la lampe torche qui s’y trouvait dans ma veste. Le bitume défilait sous les phares. Une lumière stable, presque sereine. Je me suis rendu compte que mon cœur battait à tout rompre. Du sang devait circuler à toute vitesse dans mon corps mais ma tête restait vide, inhabitée.
Je suis sorti de Méru. Dépassé le panneau “Lardières”. Contourné l’église du hameau. Passé sous le pont et emprunté le chemin rocailleux qui longe la voie ferrée et monte jusqu’au cimetière. C’est un tout petit terrain, à peine la taille d’un jardin. Si Baum était mort, il y avait de grandes chances qu’il soit là. Je sais, ce matin, ça me semble glauque. Mais hier soir, je voulais juste éclairer une tombe et voir son nom.
J’ai été rassuré par la luminosité des alentours, nourrie par une lune presque pleine et quelques réverbères d’un quartier de Méru dans le lointain. Au moment de pousser la grille du petit cimetière, j’ai pensé à toi, et à ce que tu m’as dit. Régler ça à coups de masse et faire un grand feu de joie dans le jardin serait pas une mauvaise idée.
Il doit y avoir une trentaine de pierres tombales. Certaines sont tellement anciennes qu’on peine à y lire les inscriptions. Pendant un instant j’ai cru voir son nom sur l’une d’entre elles. Mais c’est impossible. Baum était encore en vie il y a une trentaine d’années. Du coup je me suis concentré sur celles qui semblaient récentes. Étrangement, je n’avais pas la sensation d’être dans un film d’horreur. A peine un truc de la Hammer un peu suranné qui ne fait pas véritablement peur. Mais j’ai repensé à Alice et au groupe de gothiques qu’on avait côtoyés à l’époque du lycée sans jamais vraiment faire partie de leur troupe. Le genre à aller boire des bières bon marché et fumer des joints douteux dans ce genre d’endroit.
Baum n’était nulle part. Mais tout au bout de l’allée, une des dalles était couverte de plaques funéraires, de textes et de photographies. Le nom ne me disait rien. Je me suis rapproché. Le faisceau de ma lampe a illuminé le portrait d’un homme à la barbe blanche, puis une autre plaque où il se tenait agenouillé près d’un chien. Il ressemblait à Roberts Blossom, tu sais l’acteur coutumier des seconds rôles qui joue l’ancien proprio (enfin son frère) de la Plymouth Fury dans Christine ou le voisin mystérieux dans Maman J’ai Raté l’Avion. Ce visage, ces yeux, ces vêtements. J’éclairai à nouveau la stèle. Un mot écrit par un ami. Un autre par un comité d’anciens combattants. Ce n’était pas Baum, mais je connaissais cet homme. Enfin, connaître est un bien grand mot. Je n’avais aucune idée de où ni comment cet individu était rentré dans l’histoire de ma vie. Mais aujourd’hui il était là, sous la terre, et moi je me tenais penché sur sa tombe.
En roulant vers la propriété de Baum, je me sentais à la fois léger (il était peut-être encore en vie) et bizarrement anxieux. Des décennies plus tard, je me rappelais de l’adresse exacte. Pas le nom de la rue ni le numéro, mais l’emplacement géographique, le nombre de maisons qu’il fallait dépasser. Le mur qu’il fallait suivre. Comment l’avions-nous trouvée à l’époque ? Aucune idée. Je me suis garé un peu avant. Ici aussi, ils coupent les lampadaires la nuit. J’ai vérifié que ma lampe était toujours dans ma poche et j’ai longé le mur de briques. Sur la boîte aux lettres, presque imperceptible, un bout de ruban DYMO usé et des lettres passées sur le point de disparaître totalement. Son nom était toujours là. Une drôle de sensation m’a pris dans le ventre. Comme si un chirurgien maladroit était en train de trifouiller dans mes organes.
Tout coïncidait avec mon souvenir. La grille, l’allée qui sépare la grande maison et le jardin. Tout était plongé dans le calme et l’obscurité. Volets clos. Parcelles entretenues.
Je me postai tout à droite pour glisser ma lampe entre les barreaux et éclairer la partie où devait se trouver la cabane où nous avions mangé de la tarte. Il y a quelque chose de spécial dans l’image que crée un faisceau de lumière artificiel sur un paysage nocturne. L’herbe se révèle sombre et encombrée d’ombres mouvantes. Les branches d’un arbre projettent des silhouettes tentaculaires. Pourtant tout semble figé. Comme une photo que l’on tente de faire vivre. Comme une image en stéréoscopie que l’on regardait à travers un de ces appareils qu’on collait contre nos yeux quand on était gosse. Un View-Master. Ca donnait l’illusion que les choses allaient bouger, que l’on allait voir ce qui se cachait derrière une porte, mais rien ne se passait vraiment.
Le bâtiment était bien là. Comme adossé au mur que je venais de longer. Il avait l’air fatigué, sur le point de céder et de s’écrouler. Des volets de fortune étaient accrochés à la fenêtre visible et, il me sembla, cloués à même le bois de l’encadrement. C’était plus qu’un cabanon. Mais moins qu’une maison. Je n’arrivais pas à croire qu’on était tous entrés dedans.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté à tenter de capturer quelque chose. A allumer puis éteindre ma lampe torche. Guettant un souvenir ou une silhouette, un angle qui me rappellerait ce que je foutais là.
Quand je suis retourné à ma voiture, je n’ai pas eu besoin de ma lampe. J’ai d’abord cru que mes yeux s’étaient habitué à l’obscurité. Mais en regagnant la route de Méru, j’ai constaté que le ciel s’était embrasé d’une lueur pâle, un dégradé de nacre et de violet sourd.
Alors j’ai conduit jusqu’au café. Et me voilà, devant le parc, à quelques mètres de la maison. Avec ce goût amer dans la bouche. Un peu bredouille. Et un peu lessivé je t’avoue. Je ne comprends pas comment j’ai pu passer la nuit dehors. C’est complètement dingue. Ou bien je n’ai pas vu l’heure hier soir et je me suis peut-être endormi dans le grenier sans m’en rendre compte. Tout ça est peut-être juste un rêve en fait.
Mais je suis un connard. Mon obsession me détourne de tout le reste. Je ne réponds pas à tes questions. Ça craint. Mais il fait jour et je reprends possession de mes pensées.
Oui, il y a quelqu’un qui m’attend, mais je crois que je vais rester là encore un bout. Tenter de rester. Je t’avoue que j’avais imaginé vivre ici, mais la nuit dernière m’a mis un coup.
Pour la nouvelle de Lovecraft, j’essaierai de la trouver. Ça a l’air captivant.
C’est marrant, je me suis toujours vu comme un agglomérat des différents protagonistes du Ça de King. Quand je me suis mis à courir pour perdre du poids, j’étais Ben. Quand j’ai eu de l’asthme (qui a failli avoir ma peau), j’étais Eddie. Quand j’écris, je suis Bill.
Je ne sais pas par où je vais commencer aujourd’hui. Une activité physique de déblayage du jardin pourrait me faire le plus grand bien.
Comme immergé dans un étang d’eau noire, le souvenir de cette tombe, du vieux à la barbe familière, me hante. Comment peut-on connaître une personne et ne pas savoir qui elle est ? Je me rappelle de comment toi et moi on s’est rencontrés. Je sais ce qui a façonné notre relation. Mais ce type... Rien... Pourtant... J’ai impression (un poil angoissante) que je vais bientôt le savoir.
J’espère que tu trouves un peu de repos. Et que tu ne penses pas que je suis devenu complètement cinglé.
Ton vieux pote. Jess.
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