objet : Hantise

📖 Sous Méru ✍️ Rud 📝 1224 mots

Jess,

Je vais essayer d’être le plus honnête, factuel et rigoureux possible dans ce que je vais te dire – sans garantie de résultat.

Le soleil est en train de se lever. Je suis en robe de chambre sur mon balcon avec un mug de Ricoré (l’ami du petit déjeuner) et je me dis que je vais me faire porter pâle pour la journée – voire plus. Je serais tout à fait inutile au boulot, de toute manière, avec ce qui passe en boucle dans ma tête. 

Mais je m’avance trop.

Ça fait 24 heures environ depuis ton dernier message. J’ai calculé que tu l’avais écrit peu après mon précédent. Moi tartinant mes toasts après une bonne nuit de repos, puis toi buvant ton café-lavasse du Celtic après ton trip nocturne au cimetière de Lardières.

Sauf que ça ne colle pas exactement, parce que dans ton récit tu dis avoir pensé pendant la nuit à un truc que je t’ai écrit à l’aube. Le passage où je te suggère de régler ça avec une masse et un feu de joie.

Est-ce que tu as reconstruit ça après m’avoir lu, à ton retour ? Est-ce que, comme tu le suggères toi-même, tout ça n’était qu’un rêve fiévreux ?

Tu sais que je suis rationnel. Sphère sceptique, zététique, tout ça. J’ai même fait des vidéos sur les phénomènes paranormaux type hantise pour une chaîne YouTube, y a quelques années, avant de me transformer en ermite du Net. Il se trouve que les gens ont eu des visions et des sensations bizarres dans certaines vieilles baraques depuis toujours, et y a un truc qui explique très bien ce genre de choses : l’intoxication au monoxyde de carbone.

Mon premier réflexe a donc été de penser ça. Parce que c’est logique. Tout colle. La maison vide depuis longtemps, pas entretenue, la nuit froide et humide de Méru, et toi qui rallume le vieux poêle au fioul pour pas te geler les os. Puis les flashes, les idées incohérentes, les pseudo-souvenirs, les angoisses...

J’étais tellement fier de mon explication. J’allais t’envoyer ça avec un lien vers une de mes vidéos.

Et puis, j’ai été happé par mon quotidien (le boulot, la famille, les problèmes IRL, un autre genre d’angoisse) et j’ai remis à plus tard.

En ce moment, je prends le bus pour aller au boulot quand je suis pas en télétravail. Vu le prix du litre de gasoil, c’est logique, ça aussi. Carré-pragmatique, même, comme on disait à l’époque. Ce qui ne me correspondait alors pas plus qu’à toi. Nous, on était les brèles romantiques et héroïques. On laissait le carré-pragmatisme à Sylvain. Bref. The times they are a-changing, comme chantait Bob Dylan.

Le bus express qui relie Muret à Toulouse part d’un endroit situé derrière la gare routière ; on y accède par un passage souterrain. La première chose qu’on voit quand on s’approche, c’est les silhouettes sombres des cyprès qui dépassent du mur de briques roses.

Oui, l’arrêt de bus est adossé à un cimetière. Comme dans cette histoire de fantômes intitulée Ils attendent, dans ce livre illustré que j’avais fait commander à mes parents dans le catalogue France-Loisirs, étant gosse. Mon premier contact avec cet univers que je n’ai jamais vraiment quitté depuis.

Il était tard quand je suis rentré de ma journée de travail, plus tard que d’habitude. J’avais raté ma correspondance à cause des bouchons. J’avais vu partir mon bus, j’avais même couru après, mais c’était trop tard. J’avais dû attendre le suivant, et quand je suis enfin arrivé à Muret, la nuit tombait. Le ciel était couvert, ce qui rendait l’obscurité précoce.

Un coup de vent a fait se déchirer les nuages, et j’ai vu la lune ronde et jaune juste derrière la pointe d’un cyprès. Je crois que c’est ça qui m’a poussé à aller visiter le cimetière au lieu de rentrer chez moi tout de suite. De toute manière, je devais attendre la navette, qui n’arriverait que 15 minutes plus tard.

Je n’avais jamais visité le cimetière de Muret. Il y a une grande allée centrale bordée d’arbres et de monuments funéraires, et au bout, une petite chapelle. Un décor parfait pour tourner un film.

Bien sûr, l’endroit était désert.

Plusieurs pensées m’ont traversé l’esprit. La première, curieusement, c’était que je devais te répondre à propos des vampires. Oui, j’adore les Dracula classiques de Lee et Oldman. Celui de Langella, aussi. Et évidemment, j’ai une énorme tendresse pour celui de Nielsen. Mais mon vampire préféré, c’est Mr Barlow, l’espèce de Nosferatu bleuâtre des Vampires de Salem millésime 1979, joué par Reggie Nalder.

Tout simplement parce que c’est le seul qui m’ait vraiment foutu la trouille, au point d’avoir peur de le voir surgir de l’ombre quand je me laisse un peu trop entraîner par mon imagination – même aujourd’hui.

La deuxième chose à laquelle j’ai pensé, c’est que les allées des cimetières sont peut-être toutes connectées entre elles, comme le sont tous les cours d’eau et toutes les mers du monde. Pratchett dit ça des bibliothèques, alors pourquoi ça ne serait pas vrai d’autres endroits ?

Surtout quand il y a des liens symboliques ou phonétiques entre les deux. C’est le langage qui façonne le monde, non ? Muret, Méru. Pas un hasard.

À ce stade-là, tu comprends bien que j’avais envoyé dinguer la rationalité par la fenêtre. J’étais en train d’errer entre les tombes au clair de lune et je commençais à envisager que le temps et l’espace se pliaient peut-être vraiment à nos désirs, à nos espoirs ou à nos peurs les plus intimes.

Un gros nuage est passé devant la lune, et au même moment, les lampadaires se sont éteints. Ça m’a surpris, parce que normalement, c’est beaucoup plus tard dans la nuit que ça arrive, mais j’ai pensé que c’était peut-être dû à une coupure de courant. J’ai sorti mon téléphone pour m’en servir de torche. Pas de réseau, zone blanche.

Et puis j’ai avisé l’heure.

Mec, il était minuit.

J’étais tellement hébété que je n’ai pas tout de suite vu la tombe que le faisceau de ma lampe éclairait. L’instant d’après, je recevais une décharge électrique de trouille à l’état pur et je me mettais à courir.

Mais au dernier moment, j’avais aperçu la photo du type enterré là sur une plaque funéraire. Les yeux. Le visage. Je le reconnaissais.

C’était tout à fait Roberts Blossom.

Je ne sais pas comment je suis arrivé chez moi. À pied, je suppose. Ma femme était morte d’inquiétude, évidemment. Je lui ai raconté que je m’étais profondément endormi dans le bus en rentrant, que je m’étais réveillé à la gare routière des heures plus tard et que j’avais eu la chance qu’un gardien de nuit m’ouvre.

J’en ai profité pour lui avouer que je pensais être narcoleptique. Elle m’a fait jurer de consulter un médecin, puis on est allés se coucher.

J’ai pas fermé l’œil de la nuit après ça, tu penses bien.

Mais pas seulement à cause de la tombe, ou du temps manquant dans ma soirée.

Mec, il faut que tu me croies, j’invente rien. Peut-être que je délire. Peut-être que je suis mûr pour l’hôpital Marchand, à Toulouse (notre asile d’Arkham à nous). Peut-être que je dormais vraiment dans le bus et que j’ai rêvé tout ça, moi aussi.

Mais juste après avoir vu l’heure sur mon portable, au moment où j’ai été foudroyé par la peur au milieu du cimetière, j’ai vu quelqu’un devant moi, juste derrière la tombe du pseudo-Roberts.

Quelqu’un qui me souriait amicalement en agitant la main.

Mec.

C’était Baum.

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