objet: Palimpseste
Disclaimer: je ne peux pas t’écrire directement de la maison. internet a été coupé et la 5G est carrément à plat. Ça doit être la faute de tous ces arbres. Donc, la plupart du temps je me replie dans la voiture, que j'ai garée un peu plus haut, à côté de l'entrée du parc. Là, ça passe.
Ce que j'ai trouvé ? Je ne crois pas que je cherchais quelque chose.
Tu sais, ici, c'est un bordel sans nom. Des mois que je me tape l'aller-retour entre mon appart et cette maison d'enfance. J'habite à Beauvais, donc 50 bornes par jour. Dans la solitude la plus totale. Cabas, sacs poubelles, feux de joie dans le jardin. Tout y passe. Vêtements, meubles. La semaine dernière j'ai broyé un fauteuil à coups de masse. Ça m'a fait un bien fou. Le sang cognait contre mes tempes. Mes paumes me faisaient affreusement mal et mes doigts ont pris deux jours à pouvoir se plier à nouveau.
Je crois que j'avais gardé le grenier, qui se trouve au bout des combles aménagées, pour la fin. La fin de quoi, je ne sais pas.
Cet endroit ressemblait à une salle au trésor gardée par un très vieux dragon dans un de ces romans de fantasy que tu lisais. Sauf que le sol n'était pas jonché de pièces d'or, de coffres et de joyaux. Juste de vieux cartons, de journaux, de photos, de jouets cassés, d'excréments de rongeurs, et de matériel hifi d'un autre siècle.
J'ai beau avoir tout descendu, passé le balai, raclé le lino crasseux pour y installer mon lit de fortune, c'est comme si ce chaos avait régné si longtemps qu'il habitait toujours le lieu.
Tous ces noms dont tu me parles. Les filles. Les potes. les profs. Baum dans son cabanon. Il doit avoir cent ans aujourd'hui. Les boules d'être vieux à notre tour, mec. De n'avoir plus aucun lien avec eux. Moi, je suis toujours resté le gardien du phare. Pas toujours consciemment. J'ai même réussi à m'éloigner un peu à une époque. Mais aujourd'hui, en m'occupant de cette maison, je rechausse mes bottes de veilleur silencieux. De retour à Méru. Le royaume d'alors.
Tu sais, j'ai une furieuse envie de revoir tout le monde. De me dire qu'il y a encore de la vie ici. L'idée de se pointer chez Baum demain et que tout le monde soit là, ça me fait pas penser à un cauchemar. Non, au contraire.
Merde, je sais pas comment te dire ça. Ton rêve... Est-ce que tu te rappelles bien de ce jour-là, chez Baum ? Moi j'ai des flashs. Je me rappelle de la tarte, d'être assis, tous, dans une pièce bien trop petite pour nous accueillir. On se serait cru chez Hagrid dans HP (les bouquins datent de cette époque-là si je me trompe pas). Je me demande comment on était arrivé là. Chez notre ancien prof d'allemand. Sans être invité. On croirait vraiment un rêve, qui te plonge dans une situation absurde sans intro, sans explication.
Mais je sais qu'on l'a bien vécu.
Il y a des images de ça sur une des cassettes. Je suis tombé dessus hier. La séquence ne dure que quelques secondes, huit ou neuf, pas plus. Au début je n'ai pas saisi ce que mes yeux voyaient. Des chaussures sous une table et des ombres, une main et un meuble en bois. Le silence, un craquement de chaise et une voix qui s'apprête à parler. Deux ou trois syllabes, incompréhensibles et puis de la neige, l'écran se couvre de lignes parasites.
Je suis certain que c'est la voix de Baum, avec son accent à couper au couteau de la Hitlerjugend.
De mon côté, aucun souvenir d'avoir filmé ce jour-là. Même si cela fait bientôt trente ans, je ne me vois pas filmer ce truc. En plus ces VHS me rendent à moitié cinglé. Ce sont des palimpsestes anarchiques, incohérents. Un enregistrement de la télévision, une fête d'anniversaire, des vacances en famille, un plan pour notre film, un repérage, un essai, comme celui où j'ai pris la caméra et couru comme un dératé à travers le bois et un champs de maïs. Juste pour voir ce que cela donnerait, j'imagine. Et rien n'est chronologique. Le seul repère temporel, souvent, ce sont nos coupes de cheveux. Mais on a dû utiliser des vieilles cassettes de mon père et enregistrer par-dessus. Alors tout se croise.
Après cette scène, le bruit analogique est remplacé progressivement par une image plus stable, une publicité du début des années 90, avec des visages trop clairs et trop souriants, un peu factices, des enfants qui courent, une femme qui... Enfin bon on en a rien à cirer.
Ce n'est pas la seule scène qui me semble bizarre. Il y a des tas d'autres moments filmés dont je n'avais aucun souvenir. Parfois aucun souvenir du moment lui-même. Et d'autres fois, juste l'impression que le moment a pu exister mais que je n'avais pas mis ça sur bande à l'époque.
Disclaimer bis: j'y retourne. Je suis HS. Demain j'irai voir si Baum est mort. Je te tiens au courant. J'essaierai de relire ton message et de répondre l'esprit un peu plus clair. J'espère que tu vas réussir à te rendormir. Et faire de beaux cauchemars.
Ton ami, Jess
💬 Commentaires 0
Aucun commentaire pour le moment
Soyez le premier à partager vos impressions !