objet: Narcolepsie
Je suis là.
Désolé, ça fait des heures. Je pensais juste sortir 20 minutes pour me rafraîchir les idées, mais je me suis assis sur un banc au bord de la rivière et puis...
... et puis je me suis endormi.
Ça m’arrive de plus en plus souvent. J’en ai encore parlé à personne. Dès que je suis au repos, ou peut-être quand je devrais me mettre en action, mon corps s’éteint d’un coup. C’est perturbant. Je minimise en me disant que je suis juste épuisé, physiquement et mentalement, mais j’ai peur que ce soit plus que ça.
J’ai rêvé.
J’ai rêvé qu’on était toi et moi de retour chez Baum. Tu te souviens ? On était les derniers à qui il ait donné cours avant la retraite. Je peux pas dire que j’aie su mieux parler allemand après l’avoir eu comme prof, mais je crois que je l’aimais bien. Enfin, il me fascinait – il était tellement vieux, déjà, à l’époque.
Je me demande s’il est toujours en vie, presque 30 ans après. Ce serait pas très crédible.
En tout cas, dans mon rêve, il l’était. Il nous recevait dans sa maison avec les grands arbres, comme quand on était allés le voir, cet été-là, et qu’il nous avait offert de la limonade et de la tarte aux myrtilles en disant “je veux pas que les gens pensent que je suis mal accueillant”.
Putain, ça m’est resté.
Bref. Il était pas seul dans cette baraque. Y avait aussi tous les gens de cette époque-là. Tous ceux dont je me demande ce qu’ils sont devenus depuis.
J’ai cherché sur Internet une paire de fois au fil des ans, comme tu as dû le faire toi aussi. Aucune mention – ou trop. Des homonymes. Des fakes. Pas les nôtres.
Eh bien dans cette connerie de rêve, tout le monde était là et s’asseyait autour de la table pour partager la tarte aux myrtilles de Papi Baumfelder. Ils avaient pas changé d’un iota.
Baum portait un uniforme genre chef scout qui me mettait un peu mal à l’aise. Et puis je me suis souvenu qu’il nous avait dit que, gamin, il avait été embrigadé dans la Hitlerjugend.
“Ach, j’étais fier avec mon bédit gouteau !”
J’ai commencé à avoir peur. Peur de quoi, je saurais pas te le dire. Mais une frousse de malade, le genre que tu vis dans tes pires cauchemars avant de te réveiller dans des draps trempés de sueur.
J’ai voulu me lever de table. Impossible. Parler. Impossible. Crier, appeler à l’aide. Ma bouche s’ouvrait pas.
Finalement, un type qui passait près de mon banc – probablement un clodo – m’a réveillé en me disant que, merde alors, c’était sa place, et que j’avais qu’à me trouver un coin à moi si je voulais pioncer.
Il puait le mauvais alcool et la vieille crasse. N’empêche, j’avais jamais été aussi content de me faire secouer par quelqu’un.
Je suis revenu dans le noir complet. Ils éteignent l’éclairage public à 23 heures, ici. Heureusement, je connais bien le chemin, et il y a un beau clair de lune ce soir.
Et me voilà.
J’ai lu ton dernier message, celui que tu m’as envoyé pendant que je prenais le goûter chez le Roi des Aulnes.
Ouais, je me souviens de ces scènes qu’on a tournées dans ma chambre chez mes parents. Avec le recul, ça paraît évident, y avait pas meilleur endroit pour servir de décor d’asile psychiatrique.
D’ailleurs, je suis pas resté longtemps chez eux, après ça. Internat, et puis appart, à des centaines de kilomètres à chaque fois, de plus en plus loin. Les hasards de la vie, bien sûr.
Tu dis qu’il y a autre chose sur ces bandes ? C’est à dire ? Autre chose que les rushes de Jess Goord ? Des trucs plus vieux, des souvenirs de famille ?
Est-ce que tu as trouvé ce que tu cherchais ?
Charly
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