Un si beau rêve

📖 Une Flamme Entre Nous - Vol.1. Le Commencement ✍️ NearSchwarz 📝 1783 mots

La forêt baignait dans une lumière dorée que Castiel n’aurait su rattacher à aucun moment précis de la journée. Ce n’était ni l’aube ni le crépuscule, mais quelque chose d’intermédiaire, une clarté douce et immobile qui semblait ne dépendre d’aucun soleil. Les rayons filtraient entre les branches immenses, enveloppant chaque feuille, chaque fleur et chaque fragment d’écorce d’un éclat paisible. Une légère brise faisait tournoyer quelques pétales de cerisier au-dessus du sentier, tandis qu’au loin le chant d’un ruisseau se mêlait au bruissement des feuillages.

Castiel avançait lentement, attiré par une présence qu’il ne pouvait ni voir ni nommer. Cette forêt lui était familière, bien qu’il eût été incapable d’en indiquer l’emplacement sur une carte de Gaea. Depuis sept années, elle revenait hanter ses nuits avec une régularité presque cruelle. Toujours les mêmes arbres. Toujours cette lumière impossible. Toujours ce sentier qui serpentait entre les racines, avec au bout la certitude inexplicable que quelqu’un l’attendait.

Puis il la vit.

À quelques mètres de lui, une silhouette féminine se tenait immobile, tournée vers les arbres. Sa robe bleu pâle ondulait doucement sous la caresse du vent, et ses longs cheveux bruns glissaient dans son dos comme une cascade sombre. Castiel s’arrêta aussitôt. Son cœur venait de reconnaître ce que son esprit refusait encore d’admettre.

Il aurait pu distinguer cette silhouette parmi mille autres.

Sa gorge se noua tandis que les années s’effondraient autour de lui, emportant avec elles les batailles, la couronne, les nuits sans sommeil et toutes les recherches demeurées vaines. Il ne restait plus que cette femme au milieu de la forêt, si proche qu’il lui aurait suffi de quelques pas pour l’atteindre, et pourtant si fragile qu’il craignait de la voir disparaître s’il bougeait trop brusquement.

— C’est vraiment toi ? demanda-t-il enfin dans un souffle.

La jeune femme demeura immobile quelques secondes encore, comme si elle avait attendu ces mots depuis toujours. Puis elle tourna lentement la tête vers lui.

Son sourire arrêta le temps.

Castiel n’avait rien oublié. Ni la douceur de ses yeux, ni la courbe de ses lèvres, ni cette manière qu’elle avait de le regarder comme si elle pouvait atteindre en lui tout ce qu’il s’efforçait de dissimuler au reste du monde. Pendant sept ans, il avait redouté que le temps ne finisse par altérer son souvenir, que son visage devienne imprécis, que certains détails lui échappent. Pourtant, elle était là telle qu’il l’avait gardée en lui, douloureusement intacte.

Tessa leva doucement une main vers lui.



— Je suis là, murmura-t-elle.

Ces trois mots suffirent à briser les dernières résistances de Castiel. Il franchit les quelques mètres qui les séparaient sans réfléchir davantage et la serra contre lui avec une force qu’il ne chercha pas à contenir. Pendant plusieurs secondes, aucun d’eux ne parla. Il enfouit son visage dans ses cheveux et respira profondément, comme si cette simple étreinte pouvait combler les sept années de vide qui l’avaient lentement consumé.

Elle était là.

Il sentait la chaleur de son corps, le mouvement de sa respiration, la douceur familière de ses cheveux contre sa joue. Ses mains tremblaient légèrement dans son dos, non de faiblesse, mais de cette peur irrationnelle que tout ne s’effondre s’il desserrait son étreinte.

— Tu m’as tellement manqué… avoua-t-il d’une voix brisée.

Tessa ne répondit pas immédiatement. Elle recula juste assez pour pouvoir le regarder, puis porta une main à son visage. Ses doigts effleurèrent lentement sa joue, retrouvant avec une tendresse bouleversante un geste qu’elle avait accompli tant de fois autrefois. Castiel ferma les yeux un bref instant sous cette caresse, incapable de contenir tout ce qu’elle réveillait en lui.

— Je le sais, souffla-t-elle avec douceur.

Il rouvrit les yeux et la contempla sans parvenir à détourner le regard. Il avait tant de questions à lui poser qu’elles semblaient se heurter les unes aux autres sans qu’aucune ne trouve le chemin de ses lèvres. Où était-elle allée ? Pourquoi l’avait-elle quitté ? Avait-elle souffert ? Avait-elle pensé à lui ? Pourtant, à cet instant, aucune réponse ne lui paraissait plus essentielle que la certitude de sa présence.

Castiel leva la main à son tour et caressa son visage, suivant la ligne de sa joue comme pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas seulement d’une illusion façonnée par son manque.

— J’ai tellement besoin de toi…, murmura-t-il.

Un voile de tristesse traversa le regard de Tessa, mais son sourire ne disparut pas. Elle posa sa main sur la sienne et la retint contre sa joue.



— J’ai toujours été là, Castiel, lui répondit-elle. Toujours.

Ils demeurèrent ainsi un long moment, prisonniers d’un silence qui n’avait rien de vide. Autour d’eux, le vent continuait de faire danser les pétales tandis que la forêt semblait retenir son souffle, comme si elle leur accordait enfin cet instant qu’ils avaient attendu trop longtemps. Castiel aurait voulu s’y abandonner sans réserve, mais une inquiétude sourde commença bientôt à se glisser en lui.

La lumière changeait.

Elle devenait plus vive, plus éclatante, gagnant peu à peu l’espace entre les arbres. Les rayons dorés traversaient désormais les branches avec une intensité presque aveuglante, tandis que le vent se levait et emportait autour d’eux une pluie de pétales blancs.

Castiel sentit aussitôt l’angoisse familière lui serrer la poitrine.

Il connaissait ce moment.

Chaque rêve finissait ainsi.

Son étreinte se resserra instinctivement autour de Tessa.

— Non…, murmura-t-il. Reste.

Elle leva vers lui un regard empli d’une infinie tendresse, tandis que les premiers éclats de lumière apparaissaient autour de sa silhouette. Castiel sentit la panique monter en lui. Il aurait voulu retenir la forêt, arrêter le vent, arracher Tessa à cette clarté qui semblait déjà vouloir l’emporter. Mais il savait, au plus profond de lui, que rien de ce qu’il ferait ne suffirait.

— Je t’en prie, insista-t-il d’une voix plus basse encore. Ne pars pas.

Tessa porta la main à sa joue, puis la glissa derrière sa nuque. Il n’y avait ni peur ni tristesse dans ses yeux, seulement cet amour intact qui avait survécu à tout ce qui les avait séparés. Sans prononcer un mot, elle se rapprocha de lui jusqu’à ce que leurs fronts se frôlent et que leurs souffles se mêlent.

Puis elle l’embrassa.



Ce baiser n’avait rien de désespéré. Il était d’une douceur presque douloureuse, comme un souvenir retrouvé, une promesse murmurée sans parole. Castiel ferma les yeux et lui répondit avec toute la force de l’amour qu’il avait gardé en lui. Ses mains se resserrèrent dans son dos, comme si son corps refusait déjà la séparation que son esprit savait inévitable.

Lorsqu’ils s’écartèrent légèrement, Tessa demeura près de lui. Son pouce caressa une dernière fois sa joue, et elle lui adressa ce sourire dont il était tombé amoureux tant d’années auparavant.

— Tu nous retrouveras…, lui souffla-t-elle.

Castiel fronça les sourcils, troublé par ce mot qui semblait soudain dissonant au milieu de tout le reste.

— Nous ? répéta-t-il. Qu’est-ce que tu veux dire ?

Il voulut ajouter quelque chose, mais les contours de Tessa commençaient déjà à se dissoudre dans la lumière. Son visage restait visible, son sourire toujours intact, tandis que les pétales passaient devant elle et que sa silhouette devenait peu à peu transparente.

Castiel tendit la main dans un geste désespéré. Le bout de ses doigts effleura les siens une dernière fois, puis il ne rencontra plus que le vide.

Le vent emporta les pétales au loin.

La lumière s’éteignit.

Et la forêt redevint silencieuse.

. . .


Castiel ouvrit brusquement les yeux.

Sa respiration était courte, son cœur battait si vite qu’il lui fallut plusieurs secondes pour comprendre qu’il se trouvait dans sa chambre, au palais d’Insomnia, et non au milieu de cette forêt impossible. Il resta immobile sur le dos, le regard fixé au plafond, encore prisonnier de la sensation de Tessa contre lui. La chaleur de son corps, la douceur de ses lèvres, le contact de ses doigts sur sa joue lui semblaient si réels qu’il aurait presque pu croire qu’elle venait de quitter la pièce.

Il passa une main sur son visage avant de se redresser lentement. Derrière les hautes fenêtres, l’aube commençait à pâlir le ciel au-dessus des montagnes. La chambre demeurait silencieuse, baignée d’une lumière froide qui n’avait rien de l’éclat doré de son rêve.

Pourtant, ce n’était ni le baiser ni la disparition de Tessa qui continuaient de l’habiter.

C’était une phrase.

Une seule.

Tu nous retrouveras.

Castiel la répéta à voix basse, comme si le fait de l’entendre dans le silence de la chambre pouvait lui donner un sens nouveau.

— Nous…

Le mot resta suspendu entre les murs.

Pourquoi avait-elle dit nous ?

Il chercha dans ses souvenirs une explication, un détail oublié, quelque chose qui justifierait ce pluriel étrange. Il se rappela chacun de leurs derniers instants ensemble, les jours précédant sa disparition, la lettre qu’elle lui avait laissée, les mots qu’il connaissait désormais par cœur. Rien ne correspondait.

Il finit par secouer la tête, épuisé par ces questions auxquelles ses rêves refusaient de répondre. Peut-être son esprit avait-il simplement inventé ce détail, comme il en inventait tant d’autres pour lui offrir quelques instants auprès d’elle. Les rêves possédaient leur propre logique, cruelle et incohérente, et il avait appris depuis longtemps à ne pas leur chercher de sens.

Pourtant, lorsqu’il quitta sa chambre un peu plus tard, le mot continuait de résonner au fond de lui.

Nous.

Sans savoir pourquoi, Castiel avait la certitude qu’il ne l’oublierait jamais.

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