Chapitre 1 : Elle

📖 Une licorne est morte en ce royaume ✍️ CharlyZarkov 📝 972 mots

Elle avait vu naître les fées.

Pas les grandes – les grandes existaient avant elle, immémoriales et froides comme la pierre du fond des lacs – mais les petites, les frémissantes, celles qui étaient sorties du sol un matin d'avant-printemps en battant des ailes encore humides, comme font les papillons, et qui avaient regardé le monde avec des yeux neufs et voraces. Elle se souvenait de leur émerveillement parce qu'il avait eu une odeur – le miel chaud, la résine, quelque chose de doré – et parce que l'émerveillement véritable était une des rares choses, en ce monde, qui ne mentait jamais.

Elle avait parcouru les prairies et les bois de ces terres avant que les grandes lampes célestes ne s'allument, lorsque la vie ne s'abreuvait que de la lumière – alors plus vive – des étoiles. Elle se rappelait la première aurore, l'odeur du soleil neuf sur l'herbe constellée de rosée, et comment les créatures avaient fui ou s'étaient prosternées, selon leur nature. Elle n'avait fait ni l'un ni l'autre. Elle avait simplement regardé, parce que regarder était sa fonction première, son don, sa croix.

Elle voyait ce que les autres ne voyaient pas.

Les mensonges, par exemple, avaient une couleur – un gris verdâtre légèrement nauséeux, comme l'eau croupie des mares en été. Les demi-vérités étaient plus insidieuses : un bleu pâle presque joli qui se décomposait sous un certain angle de lumière. La peur était noire, mais d'un noir propre, honnête. La honte, elle, tirait sur le brun sombre des feuilles mortes.

Et la joie véritable ? La joie véritable était transparente. On ne la devinait qu'à ce qu'elle révélait derrière elle.

Ce soir-là, elle avait quitté la lisière des Bois Dormants après les Vêpres des Lucioles – ce moment suspendu où les dernières lumières du crépuscule cédaient leurs responsabilités aux premières lampes vivantes de la nuit. Elle aimait cette heure. Le royaume respirait différemment dans cet entre-deux, plus doucement, comme un enfant qui glisse dans le sommeil sans encore le savoir. Les chênes millénaires murmuraient dans leur langue ligneuse. Les fées-papillons regagnaient leurs alcôves de mousse. Quelque part vers le nord, au-delà des Sept Collines Dansantes, un tambour de fête égrenait ses dernières mesures.

Elle avait traversé le Pré des Serments – ainsi nommé parce que les promesses qu'on y prononçait prenaient racine dans le sol comme des graines, et que les rompre causait des douleurs physiques d'une intensité remarquable. Elle y marchait toujours avec une certaine légèreté, non par crainte, mais par respect pour ce qui dormait là, enfoui et patient.

Elle avait longé le Ruisseau-qui-rit – il riait moins qu'avant, elle l'avait noté. Depuis quelques saisons, ses eaux charriaient par intermittence quelque chose d'indéfinissable, qui avait le goût des regrets. Elle avait bu quand même. L'eau était bonne et froide.

Puis elle était arrivée en lisière de la Clairière de la Pleine Lune.

Elle s'était arrêtée.

Quelque chose n'allait pas.

La clairière était baignée de la lumière blanche et laiteuse qu'elle connaissait depuis que la lune existait – elle se rappelait vaguement la lune sans son visage actuel, une époque floue et ancienne – mais cette nuit, la lumière avait une texture bizarre, comme si quelque chose l'utilisait, s'en nourrissait, la pliait à un usage qui n'était pas le sien.

Et puis il y avait l'odeur.

Du gris-vert. Beaucoup. Plus qu'elle n'en avait senti depuis…

Depuis très longtemps.

Elle fit encore quelques pas, sans bruit – elle ne faisait jamais de bruit, c'était une autre des particularités de son espèce – et vit.

Au centre de la clairière, là où l'herbe était toujours plus verte et plus haute, là où la lumière lunaire se concentrait naturellement comme dans une coupe, se tenait la Reine – nue et gémissante.

Elle la connaissait depuis avant son couronnement. Elle avait rencontré Titania dans sa jeunesse –cette période dorée et lointaine qui était ce que les grandes fées avaient connu de plus proche d’une enfance. Elle l’avait vue accéder au statut de femme, puis de reine, puis de reine vieillissante feignant la jeunesse avec une grâce parfaite. Elle lui avait rendu hommage à chaque solstice. Elle avait accepté ses caresses sur son encolure parce qu'elles étaient sincères, à l'époque.

Mais ce qu'elle voyait maintenant…

La Reine n'était pas seule.

L'autre présence n'avait pas de forme fixe. Elle en changeait constamment, non pas comme changent les métamorphes, avec cette fluidité organique et chaude, mais d'une façon saccadée, froide, calculée – comme si elle testait des apparences sans en habiter aucune. Elle était faite de quelque chose qui ressemblait à de la lumière mais qui n'en était pas, quelque chose qui ressemblait à de la voix mais qui sonnait creux, quelque chose qui ressemblait à de l'intelligence mais qui..

… ne mentait pas.

C'était ça le plus troublant. Dans sa vision synesthésique, cette entité n'avait aucune couleur. Ni le gris-vert du mensonge, ni le transparent de la joie, ni même le brun des choses cachées. Elle était une absence dans le spectre, un blanc qui n'était pas la pureté mais le vide. Quelque chose qui n'avait simplement pas encore appris à mentir, parce qu’il n'avait pas encore appris à être.

La Reine, elle, était entièrement nimbée de gris-vert, parcouru de volutes noires. Elle murmurait des choses, et chaque mot avait la couleur de ce qui n'est pas dit, de ce qui est tu, de ce qui est nié.

Il fallait partir. Reculer dans les bois, silencieusement, comme elle était venue.

Elle le savait.

Mais elle regarda encore une seconde – parce que regarder était sa nature, parce qu'elle ne pouvait pas s'en empêcher. Parce que depuis le commencement du monde, elle avait tout vu, été témoin de tout, et que c'était son don, sa fonction, sa…

La Reine tourna la tête.

Leurs regards se croisèrent.

Dans les yeux de Titania, elle vit quelque chose qu'elle n'avait jamais vu en dix mille ans de règne : une décision prise, propre et définitive, sans remords ni couleur.

Elle comprit.

Elle n'eut pas le temps de fuir.

💬 Commentaires 8

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RaphHary07 • 2 semaines, 6 jours
Une immersion dès les premières lignes…
L'histoire happe sans que l'on s'en aperçoive et c'est d'une rare qualité d'écriture (à mon sens).
Quelques répétitions pourraient être allégées, mais cela n'enlève rien à la qualité du récit.
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CharlyZarkov Auteur • 2 semaines, 6 jours
Merci infiniment pour ce commentaire encourageant et pour tes précieuses annotations. J'aime bien l'effet poétique de certaines répétitions, mais effectivement, “faut doser” ;)
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RaphHary07 • 2 semaines, 6 jours
Comme je l'ai dit, cela n'enlève rien à la qualité du récit, mais pour certains lecteurs, une forme de monotonie visuelle pourrait gêner.
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Filenze • 3 semaines, 6 jours
J'ai beaucoup aimé votre plume! Elle est fine et évocatrice : du titre du récit à la manière de nous faire entrer dans ce personnage de licorne et sa mission millénaire, pacifique, qui s'achève cruellement à la fin du chapitre. Beaucoup de portes sont ouvertes, et la topographie fonctionne très bien pour cela : pré des serments, le ruisseau qui rit (on ne sait pas encore ce qui fait partie du décors et de l'intrigue à proprement dit, mais c'est très bien comme ça.) Je vais suivre la suite de ce polar fantasy avec attention :)
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CharlyZarkov Auteur • 3 semaines, 6 jours
Merci beaucoup ! J'ai hâte de savoir ce que vous penserez de la suite :)
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Hilaze • 4 semaines
On se glisse aisément dans cette peau, cette fonction de voir et ce regard. Les diverses couleurs sont exploitées avec naturel, on partage la sensation des éons passés, des changements discrets de l'ordre des choses et de leur stabilité.
L'évidence est là : une horreur est perpétrée. Reste malgré tout des doutes, du flou sur le détail, et... ça nécessite une suite pour les confirmations !
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CharlyZarkov Auteur • 4 semaines
Merci !
La bonne nouvelle, c'est qu'il s'agit d'une nouvelle terminée :)
J'en posterai un chapitre par jour (8 en tout).
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Hilaze • 4 semaines
Argh, pile avant ma semaine de congés ! =p J'passerai quand même, na
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