Chapitre 2 : Le Farceur et les Gardiens
L'illusion s'était dissipée comme se dissipent toujours les illusions – pas d'un coup, mais par effilochage, par petites trahisons successives. D'abord la couleur qui sonne faux, puis le mouvement qui hésite une fraction de seconde de trop, puis l'odeur qui manque. Et Puck s'était retrouvé seul au centre de la Clairière de la Pleine Lune, tenant entre ses mains, en lieu et place d’une nymphe aux formes pleines, un bouquet de lumière froide qui achevait de se décomposer en rien du tout.
Il avait suivi un feu follet.
Lui.
Il était le feu follet. Il était le genre de chose qu'on suivait stupidement dans les bois la nuit. C'était son domaine, son art, sa signature, depuis avant que les humains n'aient des noms pour les choses qu'ils craignaient dans l'obscurité.
Quelqu'un l'avait pris à son propre jeu.
Il ouvrit la bouche pour rire – parce que Puck riait de tout, c'était sa nature, c'était sa façon de respirer – et le rire mourut avant de naître.
Il y avait quelque chose dans l'herbe haute.
Il s'approcha.
Elle était couchée sur le flanc, dans la posture de paix absolue que prennent parfois les choses vivantes pour dormir, et pendant une demi-seconde son esprit refusa ce que ses yeux lui montraient. Parce qu'elle était lumineuse encore – les corps de certaines créatures gardent un temps leur lumière propre, comme les braises gardent leur chaleur – et parce qu'il n'avait simplement pas de case disponible, dans toute l'étendue de son expérience millénaire, pour loger ce qu'il voyait là.
Une licorne morte.
En ce royaume.
Il s'accroupit lentement – lui qui ne faisait jamais rien lentement – et tendit une main qu'il arrêta à quelques pouces de l'encolure. Ne pas toucher. Instinct ancien, respect qui remontait à avant les règles et les protocoles, à avant même la cour d'Oberon. Certaines choses n'avaient pas besoin d'être écrites pour être vraies.
Ce n'était pas de la tristesse qu'il ressentait. Pas exactement. C'était quelque chose de plus vaste et de plus froid, une réaction à une offense fondamentale, comme si on avait brisé une des règles silencieuses sur lesquelles le monde reposait sans le savoir. Le chaos qu'il incarnait était une force vivante, capricieuse, fertile – il renversait, il bousculait, il transformait, mais il ne détruisait pas. Il n'y avait aucun plaisir à ça. Aucun art. Aucune saveur.
Quelqu'un avait commis ici un acte monstrueux. Mais qui ?
C'est alors qu'il vit les yeux de l’animal.
La chose avait été faite proprement, avec une précision qui lui donna la nausée, lui qui n'avait pas de nausée en stock d'ordinaire. Il n’en saisit pas immédiatement toutes les implications. Mais il comprenait vite. Il était suffisamment vieux et suffisamment malin pour se glisser à la place de l’esprit le plus retors.
Les licornes voyaient la vérité.
Tout le monde le savait de façon abstraite, comme on sait que le feu brûle ou que la mer est salée. Mais lui savait comment. Il savait ce que ça signifiait concrètement, cette vision-là – ce spectre particulier que seuls les yeux de cette créature percevaient. Et il savait aussi comment un alchimiste moyennement doué aurait pu en tirer des informations sur la dernière chose qu’ils avaient perçue avant l’obscurité.
Quelqu'un avait su ça aussi.
Quelqu'un qui ne pouvait pas se permettre d'être vu et reconnu.
Puck resta accroupi une longue seconde, parfaitement immobile, ce qui n'était pas dans sa nature et lui coûtait donc quelque chose. Il réfléchissait. On l'aurait à peine reconnu.
Puis il réfléchit à sa propre situation.
Lui. Seul. Au milieu d'une clairière. Avec le corps.
Lui, dont la réputation n'était pas précisément celle d'un être posé, raisonnable, respectueux des créatures sacrées. Lui, que tout le royaume savait capable de mauvaises farces, d'emballements chaotiques, de débordements regrettables. Lui, qu'on avait conduit ici par une illusion – et qui pourrait témoigner de ça ? Qui avait vu l'illusion à part lui ? Qui pourrait confirmer qu'il n'avait pas lui-même fabriqué ce leurre pour se donner un alibi d'avance ?
Sa parole.
Contre celle de…
Il n'acheva pas sa pensée. Il n'en avait pas besoin.
Il se redressa.
Quelque part, une chouette. Au loin, le ruisseau. Et la lune au-dessus de tout ça, dans son indifférence professionnelle.
– Très bien, dit-il tout bas, à personne en particulier ou peut-être à la clairière entière. Très bien. C'est comme ça.
Ce n'était pas une capitulation. C'était un accusé de réception.
Il disparut.
*
Ce fut exactement trente secondes plus tard – un temps, eût-on dit, que quelqu'un avait soigneusement calculé – que les buissons du côté est de la clairière s'agitèrent et que trois gnomes débouchèrent dans la lumière lunaire en soufflant bruyamment dans leurs lanternes pour en raviver la flamme.
Ils s'appelaient Brenig, Torven et Petit Clou – ce surnom tenant en partie à la taille de l’intéressé, mais aussi à son expression perpétuellement pointue et à sa façon d'insister sur les détails réglementaires avec une précision qui agaçait profondément ses collègues.
Ils portaient l'uniforme de la Garde des Bois du Domaine : chapeau rouge, veste de mousse tressée, ceinturon de lierre avec, suspendu à droite, un sifflet en os de merle pour appeler les renforts, et à gauche, une matraque en bois de coudrier dont aucun d'eux ne s'était jamais servi offensivement mais qui avait l'avantage de donner une contenance.
Brenig, qui était en tête, s'arrêta si brusquement que Torven lui rentra dedans, ce qui fit rentrer Petit Clou dans Torven.
– Oh, dit Brenig.
C'était un oh très particulier. Le genre d'oh qui contient en germe tout ce qui va suivre – les rapports officiels, les heures sans sommeil, les réunions d'urgence, les décisions difficiles – et qui préférerait sincèrement ne pas exister.
Torven regarda par-dessus l'épaule de Brenig, vit ce qu'il y avait à voir, et dit :
– Oh.
Le Petit Clou, qui avait une tête de moins que les deux autres et donc un angle de vision différent, se faufila sur le côté, regarda, et dit :
– Oh.
Puis, parce qu'il était le Petit Clou et que c'était sa nature :
– Il va falloir remplir le formulaire GN-7. Mort suspecte de créature sacrée de première catégorie. En triple exemplaire.
– Ferme-la, dit Torven.
Ils s'approchèrent du corps avec la lenteur de ceux qui savent qu'une fois qu'on a regardé de près, on ne peut plus prétendre ne pas avoir vu. Brenig leva sa lanterne. La lumière se posa sur l'encolure pâle, sur l'herbe immobile, sur ce qui manquait là où quelque chose aurait dû être.
– La corne, dit Torven. Elle est…
– Absente, dit Petit Clou. Je note : corne absente. Probable mobile : vol de corne à des fins de thaumaturgie illi…
– J'ai dit ferme-la.
C'est Brenig qui vit la chose en premier. Il baissa sa lanterne, plissa les paupières, et resta un moment silencieux d'une façon qui n'était pas dans ses habitudes.
– Ses yeux, dit-il enfin.
Les deux autres regardèrent.
– Bon, dit Torven après un moment. Bon. D'accord.
– Je ne note pas ça, dit Petit Clou d'une voix légèrement différente. Certaines choses…
– Non, convint Brenig. Certaines choses, on ne note pas.
Ils restèrent là tous les trois dans la lumière de leur lanterne, petites silhouettes rondes et sérieuses au milieu de la grande clairière blanche, avec le poids de ce qu'ils avaient trouvé et de ce que ça allait déclencher.
Ce fut Torven qui pensa à regarder autour d'eux.
– Il y avait quelqu'un ici, dit-il. L'herbe est…
Et puis il vit l'empreinte fraîche dans l'herbe, à quelques pas du corps. La forme caractéristique. La façon dont l'air semblait encore légèrement froissé à cet endroit précis, comme un tissu qu'on aurait brusquement lâché.
Une disparition récente. Moins de deux minutes.
– Qui était là ? demanda Petit Clou.
Brenig examina la forme de l'empreinte, la légèreté de la foulée, la façon dont l'herbe avait été touchée – ou plutôt effleurée, à peine, comme par quelqu'un qui posait ses pieds sur le monde avec une désinvolture très ancienne et très particulière.
Il soupira.
– Tu veux pas savoir, dit-il.
💬 Commentaires 10
J'aime beaucoup l'introduction comique du trio Brenig, Torven et Petit Clou, ils apportent une légèreté bienvenue.
Je retrouve, dans un genre totalement différent, ce que j'avais déjà ressenti avec ton histoire pour la quête "Entre vous et l'IA".
Avec le côté Fantasy de celle-ci, je décrirais cela comme l'impression d'être l'un de ces petits rongeurs entraînés, à jamais, par le joueur de flûte. On se laisse emporter par les mots, les phrases, les lignes du texte qui coulent, limpides, claires et pures, vers une destination qui ne peut qu'être merveilleuse tout comme l'est le voyage pour s'y rendre.
On n'a plus envie que de lire. Pourquoi écrire ? L'Histoire est là.
Et tu parles de licornes assassinées !
J'oriente petit à petit les chroniques de la Princesse Sylvie vers les problèmes de déontologie scientifique posés par des expériences contre-nature réalisées sur des licornes...
Je cherche à obtenir un mélange inhabituel des genres.
Toi, tu y as réussi de façon magistrale. La fantasy, le merveilleux et le polar.
La différence notable est que moi j'en suis toujours à ferrailler avec mon écriture et mon IA, à explorer, tandis que toi, tu n'explores plus. Tu as trouvé. Tu es arrivé. Où ça déjà ? Oui... Au centre de l'Univers, là où tous les chemins convergent, il y a une tour, et dans la tour il y a une taverne, et sous la taverne il y a une gare...
Ah! Et maintenant tu bâtis. Tu crées.
C'est bon, j'affirme que tu n'es pas une IA. Mais une authentique IB. Une Intelligence Biologique.
Je crois qu'il va falloir qu'on cause un peu.
Banc ou pas.
:-)
A bientôt de te lire.