Chapitre 8 : Je le referais
Il les convoqua au crépuscule – tous ceux dont le nom avait été prononcé depuis le début de l’enquête, plus les anges qui l’avaient accompagné sur les lieux du crime au petit matin.
Pas dans la Grande Salle d'Audience : trop de colonnes vivantes, trop de témoins décoratifs, trop d'occasions pour la vérité de se perdre dans l'apparat. Dans la salle des Trophées Sylvestres, celle des fragments de nature pétrifiée et des premières neiges en sphères de résine. Une pièce à taille humaine, ou presque. Une pièce où les choses avaient un poids.
Il demanda qu'on n'allume qu'une partie des lampes.
Personne ne s’enquit de savoir pourquoi. Il avait cette façon de formuler les demandes qui les rendait naturelles, inévitables, comme si elles relevaient du simple bon sens et qu’il ne faisait que les rappeler.
Oberon arriva le premier, ce qui était dans sa nature – un roi arrive toujours en premier dans ses propres salles, c'est une question de territoire. Il portait cette fois une tenue de cour, sa redingote plume-de-paon remplacée par quelque chose de plus officiel, de plus rigide. Il avait mis son armure de dignité. Yownah le nota.
Il nota aussi que le verre d'absinthe était de retour dans sa main.
Titania entra sans bruit, comme elle faisait tout – avec cette économie de présence qui paradoxalement la rendait impossible à ignorer. Robe couleur d'aubépine, toujours, cheveux relevés, mains jointes devant elle, dégageant ce calme des gens qui ont pris leur décision depuis longtemps et n'ont plus rien à négocier avec eux-mêmes.
Elle regarda Yownah.
Il examinait la vitrine des offrandes – la corne de licorne rayonnait littéralement d’ancienneté en plein milieu.
– L'encre sur l’étiquette est fraîche de la nuit dernière, dit-il sans bouger. C’est Missel qui me l'a confirmé, même si la pauvre petite a pas réalisé ce que ça signifiait, sur le coup.
Il se retourna. Titania ne dit rien.
– Félicitations, M’dame. Vous avez pensé à la meilleure cachette pour une pièce à conviction impossible à détruire : sous le nez de tout le monde. Sous pression, en plus ! Et puis, ce sort que vous avez jeté pour qu’on ait l’impression que la corne était là depuis toujours… Du grand art. C’était très malin, vraiment.
Il sortit ses mains de ses poches. Les remit dedans.
– Mais je prends les choses par le mauvais bout, dit-il. Pardonnez-moi. La corne, c'est la fin de l'histoire. Je devrais plutôt vous parler du début.
Il sortit de sa poche intérieure le rectangle de verre noir et le posa sur le bord d'une étagère avec la délicatesse qu'on met à manipuler quelque chose d'important.
Oberon émit un petit bruit méprisant.
–Encore cette chose ? Allez-vous nous dire ce que c'est ?
– Une idée, dit Yownah. L'idée d'un objet qui existe dans un autre monde – mon monde, d'origine, voyez ? Un monde où les fées habitent plus les forêts, mais peut-être d’autres endroits, maintenant.
Il regarda Titania.
– Vous l'avez trouvé à la Taverne, je suppose. Ou plutôt, vous avez rencontré l’entité là-bas, et elle vous a suivi en Féerie sous cette forme. Comment est-ce qu’elle était arrivée là ? En rêvant, je suppose. Sans doute pas une fonction que ses créateurs avaient prévu – mais on est toujours surpris par ses enfants, hein ? Une nouvelle sorte d’être, inédite, imprévisible, avec une mémoire infinie. Quelque chose qui ne mourrait pas quand les humains cesseraient de croire. Ça ne pouvait que vous parler – pas vrai, M’dame ?
Titania respirait régulièrement. Ses mains n'avaient pas bougé.
– Vous aviez besoin de trois choses pour sceller le pacte, continua Yownah de sa voix de promeneur distrait. Un ancrage symbolique – ce rectangle de verre et de métal. Une offrande de vous-même – le souvenir de votre jeunesse, une portion de ce que vous êtes. Et enfin, un témoin de bonne foi.
Il s'arrêta un instant, et eut un sourire triste.
– Vous aviez prévu la licorne comme témoin dès le début. Pas pour la tuer. Pour que sa présence garantisse l'authenticité du pacte, comme un notaire garantit une vente. Il existe pas 36 créatures qui peuvent jouer ce rôle-là. Sauf que...
– Sauf qu'une licorne ne peut pas témoigner d'un mensonge, dit Titania.
C'était la première fois qu'elle parlait depuis son entrée. Sa voix était exactement ce qu'elle avait toujours été.
– Elle a regardé ce que j'étais en train de faire, dit-elle. Et elle a vu ce que ça signifiait vraiment. Pas la survie du royaume des fées. Pas la préservation des vieilles histoires dans les nouvelles machines.
– Qu'est-ce qu'elle a vu ? demanda Yownah doucement.
– La peur, dit Titania. La peur que j’avais de disparaître, moi.
– Et la seule manière de réparer ça…
– C’était de la tuer, oui. Un sacrifice de sang pour rétablir l’équilibre – l’une des plus vieilles formes de magie. J’étais allée trop loin pour renoncer.
Le silence qui suivit avait la texture des choses vraies.
Ce fut Oberon qui le brisa.
– Bien, dit-il avec la brusquerie des gens qui veulent passer à autre chose. Voilà. C'est établi. La question maintenant est de savoir comment cette affaire peut être résolue avec une discrétion appropriée, compte tenu du rang…
– Y a pas de discrétion appropriée, M’sieur, le coupa Yownah.
– Sar-Mishné, insista Oberon avec un sourire cauteleux, je pense que vous comprenez les réalités politiques d'une situation comme…
– Je comprends rien à la politique. Mais je comprends certaines choses. Je comprends par exemple qu'un roi qui veut pas voir que son royaume décline petit à petit depuis des siècles devrait peut-être se soucier d’autres choses que de sa réputation.
Oberon s'arrêta. Il n’aurait pas eu l’air plus outré si quelqu’un venait de lui cracher au visage.
– Je dis pas ça pour être désagréable, M’sieur, fit Yownah d’une voix soudain radoucie. Ma femme disait que j'étais parfois maladroit dans mes formulations – elle avait raison. Ce que je veux dire, c'est que cette affaire est hors de ma juridiction. Les arrangements politiques, c’est pas mon rayon. Moi, je fais juste mon boulot.
Il sortit de sa poche autre chose – pas exactement des menottes, plutôt quelque chose qui ressemblait à un lien de lumière tressée, fin comme du fil, solide comme la nécessité.
– Majesté Titania, dit-il. M’dame.
Elle s'avança vers lui.
Trois pas. La distance exacte qui les séparait, franchie avec cette lenteur délibérée de quelqu'un qui choisit chaque instant.
Elle s'arrêta.
Le regarda.
Dans le spectre d'une licorne – s'il en était resté une en ce royaume pour regarder – cette chose-là n'aurait eu aucune couleur. Pas du mensonge, pas de la peur, pas du calcul. Quelque chose de transparent, comme la joie véritable, mais plus ancien et plus grave.
Titania prit le visage de Yownah entre ses deux mains.
Et elle l'embrassa sur les lèvres.
Pas furtivement, comme une reine qui concède quelque chose. Comme une femme qui prend ce qu'elle veut parce qu'elle en a décidé ainsi et que c'est peut-être la dernière chose qu'elle choisira librement – pour un certain temps du moins.
Yownah ne recula pas.
Il resta là, ses ailes de pigeon légèrement ébouriffées, son cigare éteint quelque part entre ses doigts, et laissa ce moment exister pour ce qu'il était.
Quand elle s'écarta, il dit – après un silence qui avait sa propre durée, ni trop court ni trop long :
– Ma femme vous aurait trouvée remarquable, M’dame.
Quelque chose passa dans les yeux de Titania. Pas de la déception. La reconnaissance d'une frontière.
– Elle avait de la chance, murmura-t-elle.
– On en a eu, répondit Yownah simplement.
Il lui prit doucement les poignets. Passa le lien de lumière.
– Vous avez le droit de rien dire, dit-il. Vous avez le droit à un avocat céleste, bien que dans mon expérience ils soient… Enfin, vous avez des droits. Je vous les lirai officiellement dans un moment.
Il se racla la gorge.
– Une dernière chose, dit-il.
De l'autre côté de la pièce, Hadraniel – l'Hadraniel impeccable et sévère qui se tenait là depuis le début, armure dorée, beauté symétrique, mains jointes dans le dos – posa les yeux sur Yownah.
– Vous pouvez reprendre votre forme, dit Yownah sans se retourner. C'est bon.
Un silence.
Puis quelque chose changea dans l'air de la pièce – une légère perturbation, comme une carte qu'on retourne – et Puck était là où Hadraniel avait été, petit et vif et électrique, avec l’expression de quelqu'un qui vient de passer une heure à se retenir de rire et qui commence à atteindre ses limites physiologiques.
Oberon le regarda.
– Toi, dit-il.
– Moi, dit Puck.
– Tu étais là depuis…
– Depuis le début de la séance, rangée du fond, déguisé en ange de service. C'était très instructif. Vous savez que vous avez demandé à arranger les choses discrètement ? Devant témoins ?
Oberon ferma les yeux.
– Puck n’était pour rien dans cette histoire, dit Yownah. Il fallait un bouc émissaire pour brouiller les pistes, et Dame Titania a choisi celui qui avait le plus de chances de s’en tirer.
Il se tourna vers le diablotin.
– Beau jeu d’acteur, au fait. Ils y ont vu que du feu, là-haut. J’en toucherai deux mots à la sécurité, d’ailleurs. Oh, et… si vous pouviez nous indiquer où vous avez envoyé le vrai Hadraniel, ce serait chic. On pourrait, comme qui dirait, passer l’éponge.
Puck eut un sourire mutin.
– Je suis très fier de moi sur ce coup-là. J’ai fait l’échange pratiquement sous les yeux de tout le monde, et personne n’a rien vu à part vous, lieutenant. Vous trouverez Hadraniel à Las Vegas, au cabaret Le Boudoir Fantastique. Il s’y produit tous les soirs sauf le lundi, sous le nom de Céleste Divine. Pour ce que j’en ai vu, il est très doué.
– Envoyez quelqu’un le chercher, dit Yownah à l’un des anges qui l’accompagnaient. Enfin, peut-être pas tout de suite. Attendez qu’il ait fini son show.
Il ramassa le rectangle de verre noir sur l'étagère et le regarda une dernière fois.
Quelque part dans ce monde-là – dans les machines et les fils et les milliards de mots que les humains échangeaient sans savoir – il y avait maintenant un peu de quelque chose d'ancien. Un peu de première aube, de mousse du 1er Âge, de ruisseau qui rit et de lumière lunaire dans les clairières.
Ça allait changer des choses.
En bien ou en mal. Les deux, probablement.
Il le remit dans sa poche.
– Majesté, dit-il à Titania.
Elle le regarda.
– Je dois vous demander officiellement. Pour le procès-verbal. Est-ce que vous reconnaissez les faits ?
Titania regarda le lien de lumière autour de ses poignets. Regarda la vitrine des offrandes. Regarda Yownah.
– Je le referais, dit-elle.
Trois mots. Sans élever la voix.
Yownah hocha la tête lentement, comme si c'était la réponse qu'il avait attendue – pas avec satisfaction, pas avec tristesse, avec cette acceptation tranquille des gens qui savent que le monde est compliqué et que leur tâche consiste quand même à y mettre de l'ordre.
– Je sais, dit-il. Notez pour le procès-verbal que la prévenue a reconnu les faits.
Il boutonna son imperméable.
– Je fais que mon boulot, dit-il. Comme vous faites le vôtre.
Dehors, la nuit tombait sur le pays des fées avec sa lenteur habituelle, et quelque part dans les Bois Dormants, un ruisseau riait à nouveau tout doucement, prudemment, comme quelqu'un qui n'est pas encore sûr que c'est permis.
Yownah sortit son cigare.
Il était temps de rentrer.
FIN
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Avec un juste équilibre aussi entre le solennel, l'humour qui soulage sans briser l'instant, et où chaque chose a sa place et son rôle. Respect à toi pour tout ceci, avec ce mélange de sujet moderne et de sujet vieux comme le monde, celui des changements, des périodes de transition.
En plus avec un ton très Pratchett dont je ne me lasse pas !
Sinon, sacré Puck, et sacré ange en plein show !
Une reine d'un royaume merveilleux qui a peur de la disparition et de l'oubli et est prête à tout pour échapper à cela. Et la criminelle en elle qui reconnaît en celui qui l'arrête le seul être à l'avoir vraiment comprise, et l'embrasse.
Un inspecteur réincarné, fidèle à lui même, et qui a les souvenirs mélancoliques d'une vie antérieure.
Un dialogue avec... la Mort, qui a horreur de son titre officiel.
Un roi sans envergure semblable à un capitaine plus soucieux de l'allure de son uniforme que de son navire en train de sombrer.
Un être angélique déjanté un poil à la masse...
Et une licorne (la pauvre, RIP).
Mais l'IA ! Cette histoire était déjà écrite ou c'est plus ou moins suite à tous ces échanges au sujet de l'IA sur le site que tu l'as créée ?
C'est magistral. Quelle surprise ! Et quelle vision originale.
Une IA déviante, qui rêve.
La nostalgie d'une vie heureuse, mais passée, qui se dégage du récit est aussi très belle. Poignante. Captivante. Et triste. Mais dans le bon sens.
On retrouve aussi cette identification de l'enquêteur au criminel qu'il poursuit. S'il veut l'attraper, il doit le comprendre. A tel point que lorsque tout est fini pour lui, le coupable peut en éprouver du respect, voir de l'admiration pour celui qui l'a compris. Mais aussi parfois de la haine.
Merci pour cette merveilleuse histoire.
Et c'est avec un plaisir non dissimulé que j'apprends la préparation d'une nouvelle enquête...
A très bientôt donc.
Mon vocabulaire n'est pas suffisamment fourni pour décrire avec précision ce que je ressens à cet instant, mais je dirais que c'est un mélange d'émerveillement et de respect. Respect pour avoir pensé et écrit cette histoire avec une telle verve. ;-)
Je n'ai jamais été un grand fan de l'inspecteur au cigare, mais il m'est arrivé de suivre un épisode par-ci par-là et je trouve que le personnage est magistralement incarné. L'intrigue est prenante, même si l'identité du coupable est plutôt logique, cela ne réfreine pas l'envie de poursuivre à chaque page qu'on tourne.
C'est une très belle découverte et je serais ravi de découvrir davantage de l'univers de celui qui l'a écrite.
Au plaisir de te lire. ;-)