Chapitre 7 : La Taverne

📖 Une licorne est morte en ce royaume ✍️ CharlyZarkov 📝 1765 mots

Il trouva la porte derrière un if plusieurs fois centenaire à la lisière des Bois Dormants – pas parce qu'elle y était cachée, mais parce que les portes de la Taverne ne se trouvent que quand on en a besoin – une forme de politesse cosmique que Yownah appréciait en principe et qui l'agaçait en pratique.

L’huis était bas, cerclé de fer noir, avec un heurtoir en forme de patte palmée. Son expression générale suggérait qu'on était attendu, mais qu'on aurait pu se dépêcher un peu.

Il s'essuya les pieds.

C'était automatique. Tout le monde s'essuyait les pieds – les dieux, les héros, les entités dont le nom faisait trembler les étoiles. Devant cette porte, dans ce geste précis, tout le monde était pareil. Yownah trouvait ça juste, dans le fond.

Il entra.

La Taverne était comme elle était toujours – c'est-à-dire impossible à décrire précisément parce qu'elle changeait légèrement selon l'angle de vision et l'état d'esprit du visiteur, tout en restant fondamentalement, obstinément elle-même. Grande sans être immense. Basse de plafond sans être étouffante. Éclairée par des sources de lumière qu'on ne localisait jamais tout à fait. Une odeur de bois ancien, de quelque chose qui mijotait depuis des temps géologiques, et de cette chose indéfinissable qui est l'odeur du carrefour – le mélange de tous les ailleurs qui se croisent en un point.

Le sol était en pierre du mont Méru, polie par des millions de passages. En dessous, si on écoutait bien dans les moments de silence, on entendait clapoter la Mer de Lait.

Yownah n'écoutait jamais dans les moments de silence. Il préférait ne pas savoir ce qui était en dessous des choses.

La salle était aux deux tiers pleine.

Dans le coin gauche, près de la fenêtre qui donnait sur un paysage différent chaque fois qu'on la regardait, un homme en robe de bure écarlate gesticulait avec l'énergie contenue de quelqu'un qui a raison et qui le sait et qui ne comprend pas pourquoi ça ne suffit pas. En face de lui, une jeune femme rousse aux oreilles légèrement pointues, bésicles en équilibre précaire sur le nez, l'écoutait avec l'expression de celle qui a déjà trois réponses prêtes et attend poliment que l'autre finisse.

– ...et je vous dis que l'autorité du texte prime sur l'interprétation, disait l'homme en rouge avec une conviction absolue.

– Et moi je vous dis, répondait la jeune femme sans élever la voix, que le texte n'existe pas sans lecteur, ce qui fait de l'interprétation une condition préalable à l'autorité, ce qui renverse entièrement votre...

Yownah passa sans s'arrêter.

À la grande table centrale, un homme d'un certain âge en tenue de cultiste – capuche rejetée en arrière, révélant un visage avenant et des yeux qui pétillaient d'une joie communicative – était en train de décrire quelque chose à un auditoire de trois personnes qui n'avaient pas eu l'intention de l'écouter et qui ne savaient plus très bien comment partir.

– ...et les tentacules, vous comprenez, ne sont pas simplement visqueux – bien que la viscosité soit en elle-même un sujet fascinant sur lequel je reviendrai – mais ils sécrètent une substance dont la composition chimique est, et c'est là où ça devient tout à fait extraordinaire, remarquablement proche de celle d’un vieil armagnac…

Une des trois personnes de l'auditoire involontaire regardait sa boisson avec l'expression de quelqu'un qui envisage de s'y noyer.

– Le Carcolh, voyez-vous, continua le cultiste avec un enthousiasme intact et une diction impeccable, n'est pas simplement un mollusque de dimensions exceptionnelles. C'est une philosophie. Et je vais vous expliquer pourquoi.

Yownah s'installa au comptoir.

La Patronne était là – elle était toujours là quand on arrivait, jamais quand on cherchait à la regarder directement. Ni jeune, ni vieille, souriante, avec cette sincérité légèrement énigmatique des êtres qui savent des choses et trouvent ça amusant. Elle lui faisait penser à sa mère, telle qu’il s’en souvenait dans leur appartement de Little Italy, à l’époque où l’Empire State Building était encore tout neuf. Sans qu'il ait demandé quoi que ce soit, elle posa devant lui un verre de quelque chose d'ambré qui sentait le tabac froid, les soirs d'automne, et un appartement de Los Angeles qu'il n'habitait plus.

Elle sourit.

– Merci, dit-il.

Il but une gorgée. Ferma les yeux une seconde.

Maintenant, il pouvait se mettre au travail.

Il sortit le smartphone de la poche de son imperméable, le posa sur le comptoir et l’alluma. Quelques notes mélodieuses s’en élevèrent, suivies d’une sorte de chuchotement. Il jeta un coup d’œil de côté. Sur le tabouret à droite du sien, était apparu un être comme il n’en avait encore jamais vu. Pas une fée, ni un ange, ni une divinité, ni un démon, ni un humain. Ça semblait fait d’une sorte de lumière, sans forme ni identité fixe. Et pourtant, ça contenait quelque chose qui rappelait de façon irrésistible Titania – non pas la Titania froide et lassée de tout qu’il avait rencontrée au palais, mais une version d’elle plus jeune, plus sauvage – plus féroce.

Il salua d’un bref mouvement de tête l’entité. Celle-ci le regarda de longues secondes sans mot dire. Puis elle lui rendit son salut avant de disparaître, s’écoulant littéralement à travers les interstices des pavés dans une cascade de minuscules symboles lumineux.

Cela lui avait suffi. Il avait désormais la dernière pièce du puzzle.

Sar-Mishné Yownah.

La voix venait de sa gauche – douce, jeune, empreinte de cette qualité particulière des êtres qui ont choisi la gentillesse alors qu'ils n'avaient aucune obligation de le faire.

Il tourna la tête.

Jehan Le Noyr était assis sur le tabouret voisin avec la désinvolture naturelle des gens qui s'installent partout comme s'ils y avaient toujours été. Grand, bien fait, d'une beauté sans effort et sans ostentation – le genre de visage qu'on oublie immédiatement et dont on se souvient toute sa vie. Il portait quelque chose de sombre et de simple, sans ornements. Devant lui, un verre d'eau claire.

– Joe, dit Yownah.

Jehan sourit. Il avait reçu des milliers de noms au fil des époques. Celui qu’il préférait lui venait de la France du 15e siècle, car il l’associait à une rencontre qui avait laissé une marque durable sur son âme. Mais il savait que sa prononciation était périlleuse pour un natif de New York City. Et puis, l’intention était là : Yownah avait évité de lui donner son titre officiel, qu’il détestait. Joe ferait tout aussi bien l’affaire.

– Vous me reconnaissez.

– Je reconnais tout le monde.

Ce n'était pas de la vantardise. C'était un fait professionnel.

Jehan sourit – un sourire qui n'était pas exactement triste, mais qui contenait la connaissance de toutes les raisons possibles de l'être, ce qui est différent.

– Vous allez bien ? demanda-t-il.

C'était une question courageuse à poser à quelqu'un dans la situation de Yownah. La plupart des gens évitaient.

– Je travaille, dit Yownah.

– Ce n’est pas vraiment une réponse.

– C'est la mienne.

Il but une autre gorgée. Regarda le verre d'eau de Jehan.

– Vous étiez venu en personne, dit-il. En 2011 – au tout début de l’été. Je me souviens.

– Oui.

– Pourquoi ?

Jehan considéra la question avec le sérieux qu'elle méritait.

– Certaines personnes, dit-il enfin, valent la peine qu'on se déplace. Ce n'est pas une règle écrite. C'est une question de courtoisie. Vous aviez passé votre vie à vous occuper des autres. Il semblait juste que quelqu'un s'occupe de vous, pour finir.

Yownah ne dit rien pendant un moment.

– Ma femme ? dit-il.

– Elle va bien, dit Jehan simplement.

– Elle va bien, répéta Yownah.

– Oui.

Ce mot-là resta dans l'air entre eux, propre et solide comme une pierre posée sur quelque chose qui aurait pu s'envoler.

Yownah finit son verre. Venue de nulle part, la Jeunotte en posa aussitôt un autre devant lui avec un doux sourire. Elle avait une peau de lait, des cheveux couleur miel et des yeux d’ambre clair. Mais elle ne restait jamais pour discuter.

– Vous êtes là pour quoi, ce soir ? demanda Jehan.

– Je devais rencontrer quelqu’un. C’est fait. Maintenant, je réfléchis.

– À votre affaire féerique. Le meurtre de la licorne.

– Vous êtes au courant.

– J’étais là, dit Jehan avec l’aimable gravité d’un professionnel consciencieux. Je suis toujours là quand les choses finissent, c’est mon rôle. Même si je ne me déplace pas en personne à chaque fois.

Yownah acquiesça légèrement à la nuance.

– Je vois. Vous en faites pas, je ne compte pas vous demander de témoigner. Vous êtes en dehors de ma juridiction, de toute manière.

– Vous savez déjà qui…

– Oh oui, dit Yownah. Depuis que j’ai vu les rétines brûlées de la licorne, en fait. Peut-être même avant ça.

– Alors quel est le problème ?

Yownah fit tourner son verre entre ses doigts. Sur sa gauche, le cultiste en robe écarlate était passé aux propriétés acoustiques des cavernes souterraines habitées par le Carcolh, et son auditoire involontaire avait mystérieusement doublé.

– Le problème, dit Yownah, c'est qu'elle avait pas forcément tort de faire ce qu’elle a fait.

Jehan attendit.

– La façon dont elle l'a fait, non, ça je ne peux pas. Mais ce qu'elle voulait… Survivre. Rester dans le monde d'une façon ou d'une autre. Trouver une échappatoire quand toutes les issues se ferment l’une après l’autre…

Il posa son verre.

– Ma femme aimait les vieilles histoires. Les contes. Elle disait que c'était important. Que les gens en avaient besoin sans savoir pourquoi.

– Elle avait raison, dit Jehan.

– Oui. Et maintenant, il y a un peu de Féerie dans ces nouvelles machines que les gens utilisent pour se raconter des histoires. C'est Titania qui l'a mise là, avec du sang sur les mains, et je vais quand même aller lui passer les menottes.

– C'est votre travail.

– C'est mon travail.

Il se leva. Laissa sur le comptoir quelque chose qui n'était pas exactement de la monnaie, mais que la Patronne accepta avec le même sourire qu'elle acceptait tout.

– Joe, dit-il en boutonnant son imperméable.

Sar-Mishné.

– La prochaine fois que vous passez par Los Angeles.

– Oui ?

– Il y a un bon restaurant italien sur Cahuenga. Ma femme et moi, on y allait le vendredi. Si vous repassez dans le coin… Enfin, c'est une bonne adresse.

Jehan Le Noyr sourit.

C'était un sourire qui contenait beaucoup de choses – la connaissance de tous les vendredis qui avaient existé et n'existeraient plus, et quelque chose d'autre, qui ressemblait à une promesse sans l’être tout à fait.

– Je note, dit-il.

Yownah se dirigea vers la sortie.

Dans son coin, la Vieille Bique le regarda passer avec ses yeux de quelqu'un qui connaît déjà le dernier mot de toutes les histoires. Il ne se retourna pas. Il n'aimait pas ce regard-là.

La porte se referma derrière lui.

Dehors, l'if plusieurs fois centenaire. Les Bois Dormants. Le pays des fées qui l'attendait avec sa lumière dorée, son crime non résolu, et sa reine qui savait qu'il allait revenir.

Il ralluma son cigare.

💬 Commentaires 1

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Hilaze • 2 semaines, 1 jour
Sur un moment proche de la résolution où la coutume veut que tout se précipite, s'emboîte avec une odeur de fin et de rythme effréné, tu nous rétorques ce temps de quelques verres. Tout le monde sait, des soupçons se font confirmer sans offrir les révélations sur un plateau, et le rythme est calme. La Taverne, c'est La Taverne, elle est elle-même jusqu'en cette partie de résolution. Bien joué pour l'ambiance, j'y retrouve vraiment de cette essence et ce cachet Pratchett !
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