Chapitre 20 - Les familles les plus étranges sont souvent celles qu’on choisit

📖 VILA MARIA ✍️ Splinter 📝 1231 mots

Villa Maria fonctionnait selon des règles totalement inconnues de la civilisation moderne. À midi, quelqu’un cuisinait des œufs en écoutant du métal brésilien. À midi dix, Lara dansait pieds nus dans la cuisine avec une cigarette et une tartine. À midi quinze, Tiago expliquait très sérieusement qu’il voulait “filmer un court-métrage expérimental sur la solitude masculine et les requins”. Personne ne semblait surpris. Alex, lui, était assis sur la terrasse avec trois donuts, une glace vanille et une boisson énergétique. Le type avait littéralement l’alimentation d’un enfant américain de neuf ans livré à lui-même dans un parc d’attractions. — Bro. Il me tendit un paquet de bonbons. — Sugar heals trauma. — Cette phrase est scientifiquement fausse à tous les niveaux. — And yet… Il haussa les épaules. — look at me. Happy. Le pire ? Il avait presque raison. Luna sortit de la douche à ce moment-là. Cheveux mouillés. Short en jean. Vieux débardeur noir. Et immédiatement, toute la terrasse changea légèrement d’énergie. Pas parce qu’elle cherchait l’attention. Parce que certaines personnes transportent naturellement une présence. Elle attrapa un café puis s’installa entre Alex et moi. Naturellement. Comme si c’était déjà devenu normal. Très dangereux.

Tiago nous observait discrètement depuis son hamac. Puis il leva lentement son joint vers Lara. — They gonna fall in love hard. — Obviously, répondit Lara sans même lever les yeux. — WE CAN HEAR YOU, lança Luna. — GOOD. Lara croqua dans sa tartine. — Saves time. Je partis dans un rire fatigué. Alex aussi. Puis soudain, une planche tomba violemment quelque part à l’étage. BOUM. Silence. Puis une voix hurla : — PUTAIN DE MERDE ! Toute la terrasse souffla en même temps. Luna ferma immédiatement les yeux. — Ah… Elle regarda mon café. — Voilà Sofia. Les pas arrivèrent lourdement dans l’escalier. Et là… ok. Je compris immédiatement pourquoi tout le monde avait eu cette réaction plus tôt. Sofia ressemblait à : — une mannequin russe, une guitariste punk, et une crise existentielle sous cocaïne romantique. Cheveux rouges. Yeux noirs. Tatouages. Kimono ouvert sur un vieux t-shirt des Ramones. Elle descendit l’escalier comme une catastrophe naturelle ayant appris à

fumer. Puis elle me vit. Et s’arrêta immédiatement. Long silence. Très long. Puis elle désigna Luna. — Non. — Sofia… — NON. Elle me regarda. — Encore un beau mec triste avec des épaules de surfeur et des problèmes émotionnels ? Alex éclata immédiatement de rire. Tiago tomba presque de son hamac. Même Luna souriait déjà. Sofia s’approcha de moi. Très proche. Et me regarda comme une psy gothique sous caféine. — Tu lis Bukowski ? — Oui. — Mauvais signe. — Je sais. — T’as traversé l’Europe pour une femme ? Petit silence. Toute la terrasse me regardait maintenant. — Entre autres, répondis-je. Sofia ferma immédiatement les yeux comme quelqu’un qui venait de perdre un pari intérieur. — Oh putain… Elle pointa Luna du doigt.

— Évidemment que c’est ton genre. — Sofia… — Non non laisse-moi profiter du spectacle. Elle leva une cigarette. — Vous avez déjà l’énergie de deux personnes qui vont soit tomber follement amoureuses… Elle alluma sa clope. — soit écrire des poèmes extrêmement chiants dans six mois. Toute la terrasse explosa de rire. Même moi. Luna attrapa immédiatement un coussin pour lui lancer dessus. Alex pleurait maintenant de rire sur sa chaise. Et pendant que tout le monde criait, riait ou s’insultait affectueusement dans cette immense maison remplie de chaos, de sel et de gens émotionnellement dysfonctionnels… je regardai discrètement autour de moi. La lumière. Les boards. Les voix. L’océan au loin. Les rires. Puis Luna. Et cette pensée étrange traversa doucement mon esprit : peut-être que certains endroits ne nous sauvent pas. Peut-être qu’ils nous rappellent simplement qu’on était encore capables de vivre.

Chapitre 21 - Les après-midis à Villa Maria ressemblaient à des vacances prises au bord d’un burn-out collectif Vers quinze heures, la maison entière avait basculé dans cette étrange lenteur propre aux villes de surf. Le soleil écrasait les murs blancs. Le vent chaud faisait claquer les serviettes suspendues sur la terrasse. Quelqu’un avait mis du vieux rock brésilien. Quelqu’un d’autre dormait directement au sol avec un livre ouvert sur le visage. Villa Maria ressemblait à un centre de repos pour cerveaux trop bruyants. Alex et moi étions assis dehors près de ma Polo blanche. Le coffre ouvert. Boards sorties. Canettes. Bonbons. Deux types fatigués regardant les gens passer comme des vieux retraités alors qu’aucun de nous n’était censé avoir cette énergie-là avant cinquante ans. — Bro… Alex croqua dans un donut. — I like you already. — Ça doit être le sucre. — No. Il désigna ma voiture. — You got survivor energy. Je soufflai du nez. — C’est probablement moins cool que ça en a l’air. — Exactly. Il hocha la tête. — That’s why it’s real. Le type avait cette intelligence très rare des gens profondément gentils : il plaisantait beaucoup mais voyait énormément. Luna était un peu plus loin sur la terrasse avec Lara. Elles peignaient une vieille board posée sur des tréteaux. Enfin “peignaient”… Disons surtout qu’elles buvaient du vin rouge en insultant artistiquement la société moderne tout en mettant de la peinture partout sauf aux endroits

prévus. Tiago filmait la scène avec une vieille caméra. — This is cinema… murmurait-il en fumant. — Pure feminine chaos. Sofia lisait dans un hamac avec des lunettes de soleil énormes et une cigarette coincée derrière l’oreille comme une rockstar européenne fiscalement instable. Et Joaquim… Joaquim dormait dans une chaise de camping avec un saucisson sur le ventre. Le vieux avait atteint un niveau de paix intérieure inaccessible au reste de l’espèce humaine. Puis Luna leva les yeux vers moi. Et merde. Ce regard encore. Ce mélange de curiosité, de fatigue et d’attraction dangereuse. Elle sourit légèrement. Puis elle cria depuis la terrasse : — EMMANUEL ! — Hmm ? — Viens voir. Je montai les marches pendant qu’Alex murmurait derrière moi : — Yeahhh… Il croqua son donut. — This man is finished. Luna était assise par terre près de la board peinte. Quand j’arrivai, elle leva immédiatement un pinceau couvert de peinture noire vers moi. — Question importante. — J’ai peur déjà.

— Si tu devais résumer ta vie actuelle par une phrase… Elle plissa les yeux. — tu écrirais quoi sur cette board ? Ah. Très mauvaise question pour quelqu’un qui avait traversé l’Europe avec cinquante-sept guerres émotionnelles dans le coffre. Je regardai la board blanche quelques secondes. Le vent soufflait doucement sur la terrasse. L’océan brillait au loin. Puis je pris le pinceau. Et j’écrivis simplement : “I stopped chasing what wanted to leave.” Silence. Le vrai silence cette fois. Même Tiago arrêta de parler. Lara releva doucement les yeux. Sofia fixa la phrase depuis son hamac. Et Luna… Luna me regardait maintenant comme si je venais accidentellement d’ouvrir une porte qu’elle essayait elle-même de garder fermée depuis longtemps. Puis Alex apparut derrière moi avec son paquet de bonbons. Il lut la phrase. Et souffla immédiatement : — Ohhhh bro… Il posa une main dramatique sur son cœur. — White boy got pain. Toute la terrasse éclata de rire. Même Luna finit par rire aussi. Mais avant de détourner les yeux… je vis très clairement quelque chose passer dans son regard. Quelque chose de plus profond maintenant.

Quelque chose qui ressemblait dangereusement au début d’un attachement réel.

💬 Commentaires 0

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
💬

Aucun commentaire pour le moment

Soyez le premier à partager vos impressions !