Chapitre 54 - Le procès d’Iliana Kovács contre le bruit, la joie et probablement l’existence elle-même

📖 VILA MARIA ✍️ Splinter 📝 902 mots

Iliana Kovács était hongroise. C’était un fait. Mais à Villa Maria, une autre théorie circulait désormais. Iliana n’était pas une femme. Iliana était un contrôle technique émotionnel envoyé par l’Union Européenne. Personne n’avait encore de preuve. Mais les indices s’accumulaient. Elle ne riait jamais. Jamais. Même lorsqu’Alex était tombé dans la piscine avec une chaise de jardin. Même lorsque Tiago avait expliqué pendant quarante minutes qu’il était spirituellement compatible avec une masseuse thaïlandaise. Même lorsqu’un chien avait volé un sandwich entier sous les yeux de Joaquim. Rien. Aucune réaction. Le visage d’Iliana restait identique à celui d’une inspectrice fiscale découvrant une irrégularité comptable. Et ce matin-là... elle était particulièrement de mauvaise humeur. Parce que la veille, Emmanuel et Luna avaient passé la soirée dans sa chambre. Pas une soirée sauvage. Une vraie soirée de couple. Du vin rouge. De la musique.

Des discussions. Des rires. Et surtout... ce fameux massage à l’huile de coco que Luna lui avait offert. Le meilleur massage de toute la vie d’Emmanuel. Et pourtant Emmanuel avait connu : des spas, des kinés, des ostéopathes et un vieux masseur lituanien qui ressemblait à un ancien agent du KGB. Aucun n’arrivait à la cheville de Luna. Le problème ? Luna faisait tout avec passion. Surf. Peinture. Cuisine. Massage. Même engueuler quelqu’un semblait être un art chez elle. Résultat : Emmanuel avait dormi comme un bébé pour la première fois depuis des semaines. Le vrai miracle n’était pas le massage. Même si Emmanuel maintiendrait probablement jusqu’à sa mort que Luna possédait des pouvoirs occultes liés à l’huile de coco et aux anciennes sorcières de Zanarcond. Non. Le vrai miracle... c’était le lit. Un vrai lit. Avec un vrai matelas. De vrais oreillers. Et surtout... un toit. Ce détail pouvait sembler anodin pour n’importe quel être humain normalement constitué.

Mais pas pour eux. Parce que leur histoire avait commencé dans des conditions logistiques que même un expert militaire aurait qualifiées de "discutables". D’abord il y avait eu la tente. Cette fameuse tente. Montée sur la plage avec l’optimisme suicidaire de deux adultes persuadés que la météo atlantique allait coopérer. Elle n’avait pas coopéré. Du tout. La tempête s’était invitée à la fête avec l’élégance d’un videur russe sous amphétamines. Résultat : de l’eau partout. Du sable partout. Du vent partout. Et deux amoureux essayant désespérément de conserver un minimum de romantisme pendant que leur habitat se transformait progressivement en aquarium. Puis il y avait eu la Polo. La légendaire Polo blanche. Le véhicule qui avait déjà servi de : chambre, bureau, refuge existentiel, garde-manger, bibliothèque, et occasionnellement moyen de transport. Disons simplement que la voiture n’avait jamais été conçue pour accueillir deux êtres humains amoureux avec un minimum de confort. Surtout sur un parking.

Avec des passants. Des chiens. Des surfeurs. Des retraités portugais. Et probablement la moitié de Caparica. À côté de ça... la chambre de Villa Maria ressemblait désormais à une suite présidentielle. Cette nuit-là, ils avaient simplement pu être ensemble. Sans pluie. Sans sable. Sans touristes. Sans stress. Juste eux. Et honnêtement... cela avait déjà quelque chose de profondément merveilleux. Ce matin-là, les deux descendaient tranquillement les escaliers. Fatigués. Détendus. Heureux. Le genre de bonheur qui agace immédiatement les gens malheureux. Ils arrivèrent dans la cuisine. Et trouvèrent Iliana. Assise. Immobile. Une tasse de café devant elle. L’expression d’une femme qui venait probablement de rédiger un rapport de quinze pages contre ses voisins. — Bonjour. lança Luna joyeusement.

— Bonjour. répondit Iliana. Le mot "bonjour" semblait avoir été extrait chirurgicalement de son âme. Silence. Très long silence. Puis Alex entra. Regarda Luna. Regarda Emmanuel. Regarda Iliana. Et comprit immédiatement la situation. — Oooooh. Très mauvaise réaction. — Quoi ? demanda Emmanuel. — Rien. Absolument rien. Alex s’assit. Puis murmura : — Mais si un documentaire animalier était tourné ici... on serait exactement au moment où la lionne revient heureuse de sa chasse et où l’antilope jalouse prépare un courrier recommandé. Luna éclata de rire. Même Joaquim manqua s’étouffer avec son café. Sauf Iliana. Évidemment. Puis Tiago arriva. Cheveux en bataille. T-shirt froissé. Énergie générale de prophète brésilien ayant dormi trois heures. Il regarda la table. Puis :

— Pourquoi l’ambiance ressemble à une réunion diplomatique entre la Corée du Nord et un club de yoga ? Alex explosa. Luna aussi. Même Emmanuel commençait à rire. Et plus ils riaient... plus Iliana semblait contrariée. Comme si le bonheur des autres constituait une attaque personnelle. Puis Luna posa simplement sa tête contre l’épaule d’Emmanuel. Naturellement. Sans réfléchir. Et là... Emmanuel vit quelque chose. Une seconde. Une seule. Mais suffisante. Cette petite tristesse dans les yeux d’Iliana. Pas de la colère. Pas vraiment. Plutôt cette chose que l’on voit parfois chez les gens qui ont oublié depuis longtemps ce que ça fait d’être heureux à deux. Alors il arrêta de rire. Et soudain il ne lui en voulut plus. Parce qu’il comprit quelque chose. Les gens heureux énervent souvent ceux qui souffrent. Pas par méchanceté. Parce qu’ils leur rappellent quelque chose qu’ils ont perdu. Alors Emmanuel leva simplement sa tasse.

— Café ? Iliana le regarda. Longtemps. Puis répondit : — Oui. Petit miracle. Alex regarda immédiatement Tiago. — Bro... — Oui ? — She smiled. — OBRIGADOOOO ! hurla Tiago. — LE MIRACLE DE VILLA MARIA ! Et cette fois... même Iliana leva les yeux au ciel. Ce qui, pour elle, à Villa Maria, était pratiquement l’équivalent d’un fou rire.

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