Chapitre 55 - Outrun, Sega Megadrive, zoomania et le Royaume de Sambayote.
Luna avait oublié sa nourriture. Encore. À ce stade, Emmanuel commençait à penser que cette femme fonctionnait sur un système nerveux alternatif. — J'ai oublié mon sac. — Évidemment. — Tu peux me l'amener ? — Bien sûr. — Merci. — Tu es incapable de survivre seule plus de quarante-huit heures. — C'est faux. — Luna. — Quarante heures. Puis elle avait raccroché. Emmanuel regarda le sac posé sur la table de la cuisine de Villa Maria. Puis les clés de sa Polo. Puis le soleil qui commençait à descendre. Puis il eut une idée. Une très mauvaise idée. Donc évidemment... il partit. Au début, il pensait simplement traverser Almada. Puis il découvrit l'arrière-pays. Et là... quelque chose se passa. La route se mit à serpenter entre les collines.
Petits canyons. Falaises de terre rouge. Pins parasols. Lumière dorée. Le genre de lumière qu'on ne voit que dans les vieux clips des années quatre- vingt ou dans les souvenirs qu'on embellit avec le temps. Emmanuel baissa la vitre. Monta la musique. Et soudain... il n'était plus au Portugal. Il était dans Outrun. California Dream. Need For Speed. Sega Mega Drive. L'autoroute devant lui devenait infinie. Le soleil explosait sur l'horizon. Sa vieille Polo blanche se transforma mentalement en Ferrari Testarossa. Le problème ? Les Portugais. Parce que les Portugais conduisent comme si la mort était un concept négociable. Une BMW le doubla à une vitesse que même la physique semblait contester. Puis une camionnette. Puis une vieille Clio. Puis une grand-mère. Puis probablement Jésus-Christ dans une Seat Ibiza. — Mais vous êtes complètement malades... Il riait tout seul.
Le paysage défilait. Les stations-service. Les villages. Les terrains vagues. Les cafés. Les vieux assis sur des chaises en plastique regardant passer les voitures comme ils regardaient passer les décennies. Et Emmanuel comprit quelque chose. Il n'avait jamais vraiment vu le Portugal. Pas vraiment. Il avait vu Caparica. La plage. L'océan. Mais là... il voyait le reste. Le pays derrière les cartes postales. Le pays réel. Celui qui sent le café, la poussière et les kilomètres. Quand il arriva enfin près d'Almada, la nuit tombait déjà. Luna l'attendait devant un petit café de bord de route. Fatiguée. Très fatiguée. Les cheveux attachés n'importe comment. Les yeux un peu rouges. Mais toujours belle. Toujours. — T'as roulé longtemps ? — J'ai découvert que les Portugais étaient des criminels.
— Ah oui. — Vous avez tous un problème. — Oui. Ils entrèrent dans le café. Le patron était déjà en train de fermer. Puis il vit Luna. Et immédiatement : — Café ? — Café. — Deux. — Deux. Aucune discussion. Aucune explication. Comme si toute la région connaissait déjà Luna depuis plusieurs générations. Ils s'assirent près de la fenêtre. La fatigue tombait sur eux comme une couverture. La vraie fatigue. Pas celle du sommeil. Celle de la vie. Du travail. Des responsabilités. Des marchés. Des rêves qu'on essaie de faire tenir dans des journées trop courtes. Puis Luna commença à rire toute seule. — J'ai fait un rêve complètement débile. — Vas-y. — Dans quelques jours il y a le festival. — Oui.
— Et dans mon rêve je dansais la samba. Emmanuel hocha la tête. Normal jusque-là. — Mais derrière moi il y avait tous les animaux de Zootopia. Silence. — Pardon ? — Tous. — Tous ? — Tous. — Même le paresseux ? — Surtout le paresseux. Emmanuel éclata de rire. — Continue. — Le lion jouait du tambour. — Évidemment. — Le renard faisait de la salsa. — Normal. — Et le lapin dirigeait la parade. — Ça devient politique. Luna riait maintenant tellement qu'elle n'arrivait plus à parler. Puis Emmanuel sortit son téléphone. — Qu'est-ce que tu fais ? — Je l'écris. — Maintenant ? — Oui. — Mais on est en train de parler. — Exactement. Luna le regarda taper.
Très vite. Très naturellement. Sans réfléchir. Comme quelqu'un qui attrape des papillons avant qu'ils ne s'envolent. — C'est comme ça que tu fais ? — Comment ça ? — Tes livres. Emmanuel haussa les épaules. — Je ne cherche pas vraiment. — Alors ? — Je capture. Le café était presque vide maintenant. La machine à expresso soufflait dans le silence. La route brillait sous les lampadaires. Et pendant quelques secondes... Luna comprit enfin quelque chose. Emmanuel n'écrivait pas des histoires. Il collectionnait des moments. Puis il les transformait en souvenirs avant même qu'ils aient disparu. Dehors, la nuit était complètement tombée. Il était temps de rentrer. Ils finirent leur café. Fatigués. Heureux. Et quelque part entre Almada et Caparica, sur une vieille route portugaise baignée de lumière orange, Emmanuel eut la sensation étrange que sa vie était enfin en train de devenir un souvenir qu'il aurait envie de raconter un jour.jusqu' a l infini et au dela
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