chapitre 10 soupçons

📖 L'Ombre du Trône ✍️ danielle 📝 1735 mots

La nuit avait drapé le palais de la Lune d'un manteau de silence, mais dans la suite royale, l'air semblait lourd, presque électrique. Derrière le grand paravent de bois sculpté et de soie opaque, la respiration d'Iris était lente, régulière, plongeant la princesse dans un sommeil réparateur. De l'autre côté de la pièce, Soren était allongé sur sa couche d'appoint, les yeux grands ouverts fixés sur les poutres sombres du plafond.

Il bouillonnait de l'intérieur. Une fureur sourde, froide et dévastatrice lui consumait les veines, plus cuisante encore que la douleur de ses paumes et de son épaule bandées. Des assassins de Gérico. Des tueurs nés sur la même terre que lui, armés par l'acier de ses propres mines. Que cherchait la Cour noire ? Éliminer l'héritière de Yué pour déclencher une guerre frontalière ? Ou bien le conseil des ministres de son père s'étendait il désormais comme un poison sur les royaumes voisins ? L'idée que son propre sang soit lié à cette infamie lui donnait la nausée. Sa main droite, malgré les bandages qui enserraient ses chairs coupées, restait rivée sur la poignée de son épée d'acier sombre, posée le long de son matelas. Il n'était plus une ombre protectrice ; il était un prédateur en cage, attendant que l'ennemi se montre.

Un frémissement imperceptible coupa net le fil de ses pensées.

Ce n'était pas un bruit, juste un infime changement dans la pression de l'air près de l'entrée de la suite. Le verrou de chêne pivota sans un cri. La porte s'entrouvrit d'un millimètre, laissant glisser une silhouette massive au cœur de la pénombre.

Soren jaillit de son lit dans un mouvement d'une fluidité spectaculaire, glissant sur le sol de marbre comme un spectre. Sa main blessée serra le pommeau. L'acier sombre quitta le fourreau dans un glissement de soie, totalement silencieux. Il n'eut pas le temps de réfléchir. L'intrus, doté de réflexes effrayants, fondit sur lui. Un reflet métallique fendit l'obscurité, visant directement son cœur.

Soren pivota sur ses appuis, engageant le fer.

L'affrontement fut un chef-d'œuvre de violence étouffée. À cette distance, le moindre choc de métal lourd aurait réveillé Iris et alerté les gardes du couloir. Soren dut déployer une technique d'élite : au lieu de parer de plein fouet, il absorbait la puissance des assauts de l'inconnu, faisant glisser la lame adverse le long de son propre acier, étouffant les impacts contre le cuir de sa propre protection. Leurs silhouettes dansaient dans le noir, un enchaînement de feintes, de balayages et de frappes chirurgicales. Soren sentit ses points de suture tirer sur son épaule, mais la fureur qui l'habitait anesthésiait la douleur. L'intrus tenta une estocade basse, mais Soren feinta un recul, utilisa le montant du paravent pour prendre appui et projeta tout son poids vers l'avant.

D'une torsion de poignet d'une force brute, Soren fit sauter la garde de l'inconnu, retourna sa propre lame et propulsa l'homme contre la muraille de pierre.

Le dos de l'intrus frappa la paroi dans un choc mat. Avant qu'il ne puisse se reprendre, le fil tranchant de l'épée sombre de Soren vint se plaquer fermement contre sa gorge, immobilisant sa trachée. Soren maintenait la pression, ses yeux d'acier brillant d'une lueur meurtrière dans le noir.

La lueur d'argent de la lune traversa alors la haute verrière, éclairant le visage de l'agresseur. Les traits rudes, la cicatrice sur la joue et les cheveux coupés court apparurent. C'était le capitaine Vane. Malgré la lame mortelle qui lui effleurait la peau, le vieux vétéran affichait un mince sourire de satisfaction, bien que son front soit perlé de sueur.

— Tes réflexes sont intacts, Corwell, murmura Vane d'une voix si basse qu'elle se confondait avec le vent. Même avec une épaule en moins.

Soren ne détendit pas ses muscles immédiatement. Ses yeux sondèrent ceux du capitaine avant qu'il ne consente à abaisser lentement son arme. Vane rangea sa dague de combat à sa ceinture, massant brièvement son cou libéré. Sans un mot, le vieux soldat fit un signe de tête impérieux vers la grande porte-fenêtre de la suite.

Soren comprit. Il rengaina sa lame sombre, et les deux hommes se glissèrent avec une discrétion de loup sur le grand balcon de pierre qui surplombait les jardins de la Lune. La fraîcheur de la nuit les accueillit, le vent emportant leurs murmures loin des oreilles de la princesse endormie.

Vane s'accouda à la rambarde de pierre, fixant l'horizon obscur, avant de planter son regard noir directement dans celui de Soren.

— J'ai passé ma vie sur les champs de bataille, gamin, commença le capitaine d'une voix rugueuse et feutrée. J'ai affronté les soldats de Gérico pendant les guerres de frontières d'il y a dix ans. Je connais leur style. Je connais leur garde. Et la passe d'armes que tu viens d'utiliser pour me coincer contre ce mur... elle n'est pas enseignée aux mercenaires, ni aux brigands des rues. C'est la technique de la garde noire de la Couronne de Gérico. Celle qui ne protège que la famille royale.

Soren resta droit, le dos appuyé contre la muraille, les bras croisés pour masquer la tension de ses doigts bandés. Il laissa le capitaine continuer, impassible.

— Alors on va arrêter la comédie, Rune Corwell, reprit Vane, faisant peser chaque mot. Le sans-abri de l'ouest n'existe pas. Tu possèdes une lame princière d'une valeur inestimable. Tu as des manières de seigneur que tu essaies maladroitement de cacher sous un accent rustre. Et ce matin, quand j'ai prononcé le nom de ton pays, j'ai vu ton visage. Tu as failli détruire la table de rage. Je veux la vérité, maintenant. Qui es-tu, et quelles sont tes intentions réelles envers la princesse et le royaume de Yué ? Si tu es un espion envoyé pour nous affaiblir avant une invasion, je te jure que tu ne passeras pas la nuit.

Le vent de la nuit fit flotter la chemise légère de Soren. Le prince comprit qu'il était arrivé au bout de son mensonge. Face à la perspicacité de ce vieux soldat qui l'avait testé par l'acier, nier aurait été une insulte à leur valeur mutuelle. Soren laissa échapper un long soupir las, redressant fièrement ses épaules. Toute l'attitude du roturier s'effaça instantanément, laissant paraître une autorité naturelle et écrasante.

— Je ne suis pas un espion, capitaine, dit Soren d'une voix calme, dénuée de tout accent, retrouvant le ton impérieux de sa lignée. Et je n'ai aucune intention de nuire à Yué. Si je suis ici, c'est parce que je fuyais ma propre prison.

Une lourde pause s'installa entre les deux hommes, seulement comblée par le sifflement du vent nocturne. Soren prit une lente inspiration, redressa le buste au maximum et reprit ses convenances royales. Il ancra son regard d'acier dans celui du vétéran et se présenta de cette manière :

— Laissez-moi me présenter à nouveau à vous, capitaine. Je me nomme Soren Blackwell, prince de Gérico.

Le capitaine Vane ne cilla pas, mais ses sourcils se froncèrent un peu plus, assimilant l'énormité de la révélation. Le prince disparu que tout l'ouest recherchait se tenait devant lui, en uniforme de garde de Yué.

— Le prince... murmura Vane. Pourquoi un héritier au trône irait-il mendier à notre frontière pour devenir un simple cadet ?

— Parce que mon pays est malade, capitaine, répliqua Soren, ses yeux d'acier brillant d'une colère froide. Mon père, le roi Ivar, n'est qu'une ombre lâche qui a abandonné le pouvoir à un conseil de charlatans et de ministres corrompus. Ils oppriment le peuple, s'enrichissent sur leur dos, et mon père me demandait d'être comme lui : une simple statue décorative assise sur un trône pour faire joli pendant que ces rats dirigent la nation. Ils voulaient m'envoyer dans le Nord pour m'enterrer sous de la paperasse et me briser. J'ai pris mon épée et j'ai fui.

Soren fit un pas vers Vane, maintenant son regard dans le sien pour lui prouver sa sincérité.

— Je ne suis pas venu à Yué pour détruire. Je suis venu parce que j'avais entendu parler des mérites du roi Sylas. Je voulais voir de mes propres yeux comment gouverne un vrai roi juste, un souverain respecté par son peuple et craint par ses nobles. Je voulais apprendre du meilleur pour acquérir la force et la maturité qui me manquent. Mon but est de retourner un jour à Gérico, de renverser ce conseil de traîtres d'une main de fer et de redonner à mon royaume sa dignité. Mais le destin s'est joué de moi à la frontière. Vos gardes m'ont pris pour un sans-abri, et j'ai dû mentir pour éviter d'être démasqué, renvoyé chez moi ou enfermé.

Vane resta précieux un long moment. Le silence de la nuit n'était troublé que par le bruissement des arbres dans les jardins en contrebas. Le vétéran jaugea le prince blessé. Il vit la vérité dans ses yeux, la noblesse de son ambition, mais aussi la cicatrice sanglante sur son épaule, preuve irréfutable qu'il avait risqué sa vie pour protéger Iris. Un espion n'aurait jamais arrêté une hache à mains nues pour sauver la fille d'un ennemi.

— Le roi Sylas a dit que la valeur d'un homme se mesurait à ses actes, et non à son sang, dit enfin Vane d'une voix plus douce, presque pensive. Vos actes parlent pour vous, Prince Soren. Vous avez saigné pour notre couronne.

— Pour vous, je suis Rune Corwell, capitaine, coupa Soren fermement. Le prince Soren n'existe plus tant que Gérico n'est pas prête à être purgée. Iris ne doit rien savoir. Le roi non plus. Si mon identité est révélée, cela déclenchera une crise politique internationale que Yué ne peut pas se permettre d'avoir sur les bras en ce moment.

Le capitaine Vane hocha lentement la tête. Le vieux soldat comprit la sagesse de sa décision. Un secret partagé venait de sceller leur alliance.

— Soit, Rune, dit le capitaine avec un mince sourire de respect. Ton secret est sauf avec moi. Mais garde une chose en tête : les assassins qui sont venus aujourd'hui prouvent que ton passé te rattrape plus vite que prévu. Apprends vite du roi Sylas, gamin. Parce que le jour où tu devras retourner à l'ouest pour réclamer ton trône, la comédie sera définitivement terminée.

Vane lui adressa un salut militaire discret de la tête, fit demi-tour et se glissa à nouveau dans la chambre pour quitter la suite avec une discrétion absolue. Soren resta seul sur le balcon, le regard fixé sur les étoiles, sentant le poids de son destin s'alourdir un peu plus sur ses épaules blessées.

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