chapitre 10 partie 2

📖 L'Ombre du Trône ✍️ danielle 📝 1396 mots

Une heure entière s'écoula dans une solitude totale. Le vent de la nuit s'était levé, rafraîchissant l'air et faisant danser les cimes des arbres dans les jardins de la Lune en contrebas. Soren ne bougea pas, les mains appuyées contre la rambarde de pierre blanche. L'esprit torturé, il réfléchit sans relâche à la meilleure manière de reprendre un jour le contrôle de son royaume. Comment un prince en fuite, considéré comme un lâche par son propre peuple parce qu'il avait fui ses responsabilités, pouvait-il espérer renverser un conseil de ministres corrompus solidement ancrés au pouvoir ? Il lui faudrait de l'influence, de la légitimité, et surtout, une stratégie implacable. Les minutes s'égrenaient, mais les réponses restaient floues dans l'obscurité de la nuit.

Un léger bruit de pas et le frôlement d'un tissu soyeux sur le marbre rompirent enfin son tête-à-tête avec les étoiles. Soren tourna la tête. Iris venait de le rejoindre sur le balcon, une fine étoffe de laine jetée sur ses épaules pour se protéger du froid.

— Vous ne dormez pas, Corwell ? demanda-t-elle doucement en venant se placer à ses côtés, le regard tourné vers l'horizon.

Soren se redressa légèrement, reprenant sa posture de garde, bien que son ton reste plus personnel que la veille.

— Je repensais à ce qui s'est passé au marché, Altesse, répondit-il d'une voix posée. À la vitesse des assassins, à mes propres erreurs. Je réalise qu'il me faudra encore m'entraîner davantage pour m'éviter ce genre de blessure à l'avenir. Une lame de plus et je ne rentrais pas.

Iris laissa échapper un léger rire, une note cristalline dans le silence de la nuit.

— Vous entraîner davantage ? Vous avez arrêté une hache de guerre à mains nues et terrassé deux tueurs professionnels sans arme, Corwell. Si vous devenez plus dangereux que vous ne l'êtes déjà, c'est mon père qui va commencer à avoir peur de vous.

Soren ne répondit pas tout de suite. Il se pencha à nouveau contre la rambarde de pierre, le profil assombri par le poids de ses pensées. L'air découragé, presque vulnérable sous la lumière d'argent de la lune, il tourna son regard d'acier vers la princesse. Il prit une lente inspiration et posa une question qui la prit totalement au dépourvu :

— Altesse... si le prince de Gérico était présent, juste là, devant vous... qu'est-ce que vous lui diriez de faire pour soigner son royaume malade ? Comment pourrait-il faire pour reprendre la main sur le pouvoir et balayer les traîtres ?

Iris le dévisagea, surprise par la profondeur et la soudaineté de cette interrogation. Elle croisa les bras, fixant les jardins obscurs, réfléchissant longuement avant de répondre.

— Je lui dirais de ne pas commettre l'erreur d'attaquer le conseil de front avec une petite armée, dit-elle enfin, le ton sérieux. Un conseil corrompu s'appuie sur la loi et la bureaucratie pour détruire ses ennemis. S'il veut gagner, ce prince doit d'abord descendre parmi son peuple. Il doit comprendre leurs souffrances, gagner leur amour et leur loyauté absolue, exactement comme le fait mon père. Quand le peuple n'obéit plus qu'au prince, les ministres n'ont plus aucune prise sur le royaume. Et ensuite... il doit frapper les traîtres par surprise, là où ils se croient intouchables, en utilisant leurs propres règles contre eux. Voilà ce qu'il devrait faire.

Soren grava chaque mot dans sa mémoire. La vision politique d'Iris était d'une clarté remarquable.

Le lendemain matin, la réalité du pouvoir s'imposa à eux. Le roi Sylas convoqua un conseil d'urgence dans la grande salle du palais pour gérer la crisis des assassins de la veille. Iris prit place aux côtés de son père, tandis que Soren se tenait droit derrière son siège, son uniforme bleu nuit dissimulant ses bandages.

L'ambiance était électrique. Les nobles et les ministres de Yué, paniqués et furieux, s'agitaient sur leurs sièges de chêne.

— C'est une déclaration de guerre ouverte ! hurlait un vieux duc en frappant la table du poing. Les armes venaient de Gérico ! Le sang de la princesse a failli couler sur nos terres ! Votre Majesté, nous devons mobiliser nos troupes et marcher sur l'ouest pour venger cet affront !

Plusieurs dignitaires hochèrent la tête, réclamant vengeance et l'envoi des armées aux frontières. Mais le roi Sylas resta de marbre. Il écouta les complaintes sans ciller, puis leva une main ferme, imposant un silence immédiat.

— Je refuse d'entrer en guerre contre Gérico, déclara le roi d'une voix calme mais tranchante comme l'acier. Déclencher un conflit majeur est exactement ce que les traîtres qui ont armé ces assassins attendent de nous. Une guerre affaiblirait nos deux nations, viderait nos coffres et ferait le jeu des corrompus qui prospèrent dans le chaos. Nous allons renforcer les patrouilles clandestines aux frontières et doubler la sécurité du palais, mais nous maintiendrons la paix. Un vrai souverain protège son peuple des massacres, il ne s'y jette pas par orgueil.

Les ministres, dominés par la sagesse et la fermeté du roi, n'osèrent pas répliquer. Sylas venait de manœuvrer habilement pour éviter le piège de la guerre tout en protégeant son royaume.

L'audience fut levée. Les nobles et les conseillers quittèrent la salle en murmurant, jusqu'à ce que les lourdes portes se referment. Seuls restèrent le roi Sylas, la princesse Iris et Soren, immobile à son poste de garde.

Le roi se leva de son trône d'argent et s'approcha lentement du jeune homme.

— Comment vont tes blessures, Rune ? demande Sylas avec une bienveillance paternelle.

Soren fit un pas en avant et s'inclina avec un respect sincère.

— Elles vont bien, Majesté. Je vous remercie de vous en inquiéter. Ces égratignures ne nuiront en rien à mon devoir envers la Couronne.

Iris, assise sur son siège, continuait de repenser intensément à leur discussion nocturne sur le balcon. Les paroles de son garde l'avaient marquée, et elle ressentit le besoin viscéral de savoir ce que son père, un roi d'expérience, en penserait. Elle se leva à son tour et posa une question qui fit rater un battement au cœur de Soren :

— Mon père... qu'est-ce que tu dirais au prince Soren de Gérico si tu l'avais devant toi ?

Le roi Sylas se retourna, visiblement intrigué et surpris par cette question soudaine. Il laissa échapper un léger soupir.

— Pourquoi cette question, ma fille ? Peu importe qui gouvernera à l'ouest, cela ne changera rien à la corruption de la Cour noire. Ce prince n'est qu'un nom parmi d'autres.

— Mais et si ce prince était justement le seul à pouvoir reprendre le dessus ? insista Iris avec une force surprenante dans la voix, faisant un pas vers lui. Si finalement tout le monde se trompait à son sujet ? S'il était le seul à avoir compris que son royaume courait à sa perte, et le seul capable de calmer tout ce qui se passe pour reprendre le contrôle total de son pays ? Qu'est-ce qu'un roi aussi digne et respectueux que toi pourrait lui donner comme conseil ?

Soren resta figé, le regard fixé sur le roi, retenant son souffle. L'ironie dramatique était à son comble : le prince qui a fui ses responsabilités attendait sa sentence de la bouche du souverain de Yué.

Le roi Sylas croisa les bras, son regard se faisant lointain et pensif.

— Si ce prince était devant moi, et s'il avait cette lucidité... je lui dirais qu'un trône n'est rien sans la confiance de ceux qui se tiennent en bas des marches. Je lui dirais de ne pas chercher à être aimé par ses nobles, mais d'être le bouclier de ses paysans. Je lui dirais que pour briser un conseil de charlatans, il faut être prêt à verser le sang des traîtres sans hésitation, mais avec justice. Être un roi de fer pour les oppresseurs, et un roi de pain pour les opprimés. C'est ainsi qu'il rebâtira Gérico.

Sylas posa son regard sur Soren, sans se douter une seconde de l'identité du garde qui se tenait devant lui.

— Mais ce prince a fui et il est loin, conclut le roi d'un ton plus léger. En attendant, nous avons notre propre royaume à protéger. Rune, raccompagne Iris à sa suite.

Soren s'inclina bien bas, dissimulant l'immense émotion qui venait de lui traverser le torse. Il venait de recevoir la plus grande leçon de sa vie. Les paroles de Sylas et d'Iris se complétaient parfaitement, traçant la feuille de route de son futur règne. Le prince Soren Blackwell savait désormais exactement ce qu'il devait faire le jour où il retournerait à l'ouest.

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