chapitre 9 fierté
Le lendemain matin, le réveil fut brutal pour Soren. Dès qu'il tenta de redresser le buste, une brûlure féroce lui déchira l'épaule droite, tandis que ses paumes, enserrées dans des bandages rigides, pulsaient au rythme de son cœur. Ses muscles étaient engourdis, alourdis par la perte de sang de la veille. Fidèle à sa discipline, le prince refusa de s'écouter. Il posa les pieds au sol et projeta de se préparer seul.
Le calvaire commença lorsqu'il voulut enfiler sa chemise propre. Ses doigts bandés, privés de leur agilité habituelle, s'avérèrent incapables de saisir correctement les lacets de toile fine. Il s'obstina, les dents serrées, luttant contre son propre corps avec une frustration grandissante. C'est à ce moment que le bruissement du paravent de soie rompit le silence. Iris apparut, prête pour la journée. Elle s'arrêta net en le découvrant, à moitié habillé, les sourcils froncés de rage face à un nœud rebelle.
— Vous êtes d'une fierté ridicule, Corwell, dit-elle d'un ton calme, dépouillé de l'arrogance des premiers jours.
Soren tenta de dissimuler ses mains derrière son dos, mais le mouvement lui arracha une grimace.
— Je gère la situation, Altesse. Ce ne sont que quelques lacets.
Iris laissa échapper un soupir et s'avança vers lui. À sa grande surprise, elle fit un geste de la main pour congédier ses servantes qui attendaient dans le couloir, refermant la porte derrière elles pour préserver l'intimité de la suite. Elle s'approcha de Soren, ses doigts fins saisissant les cordons de la chemise.
Soren se figea, profondément mal à l'aise. Lui, l'héritier de Gérico, habitué à commander et à ne dépendre de personne, se retrouvait totalement vulnérable, contraint de laisser une princesse étrangère ajuster ses vêtements. Une tension silencieuse enveloppa la pièce. Iris travaillait avec une application surprenante, ses yeux rivés sur le tissu. Leurs visages étaient proches, mais aucun des deux ne chercha à briser la distance professionnelle qui les séparait.
— Voilà, dit-elle en lissant le col d'un geste sec avant de reculer. Ne forcez pas sur votre épaule aujourd'hui, le médecin a été très clair.
Un repas léger fut apporté peu après dans l'intimité du salon privé. Ils s'installèrent face à face. Iris, observant la manière dont Soren maniait maladroitement ses couverts de sa main gauche, rompit le silence.
— Hier, au forgeron... vous avez analysé cette dague avec une précision chirurgicale. Et votre façon de neutraliser ces hommes à mains nues... Un simple sans-abri ne possède pas une telle science de la guerre, Rune. Où avez-vous réellement appris tout cela ?
Soren garda son calme olympien, son regard d'acier ancré dans le sien.
— Je vous l'ai dit, Altesse. Dans les bas-fonds, on observe ou on meurt. J'ai passé mes nuits à regarder des mercenaires s'entre-tuer pour une pièce de cuivre. On apprend vite quelles armes se brisent et quelles techniques laissent un homme sur le carreau.
Il profita de l'occasion pour détourner l'attention et poser la question qui l'obsédait depuis son arrivée au palais.
— Mais puisque nous parlons de stratégie... j'ai été surpris par la réaction de votre père hier devant la cour. À Gérico, le roi aurait consulté son conseil pendant des jours avant de prendre une décision, terrifié par l'avis de ses ministres. Le roi Sylas, lui, impose sa volonté d'un seul mot. Comment fait-il pour maintenir l'ordre parmi des nobles si ambitieux ?
Iris le regarda, surprise par la maturité de sa question, mais elle accepta de répondre.
— Mon père dit toujours qu'un roi qui écoute trop son conseil finit par devenir leur prisonnier. À Yué, les ministres gèrent l'intendance, mais la justice et l'armée appartiennent au souverain seul. Si un noble tente de corrompre le système, mon père confisque ses terres et les redistribue au peuple. C'est ainsi qu'il garde leur respect : ils savent qu'il est juste, mais ils savent aussi qu'il frappe sans trembler. Un trône ne se partage pas avec des charlatans, Corwell.
Chaque mot d'Iris résonna profondément en Soren. C'était la clé qu'il était venu chercher. Pour sauver Gérico, il ne suffirait pas d'être un bon combattant ; il faudrait récupérer le pouvoir absolu des mains du conseil, quitte à purger la noblesse par la force.
Un coup ferme contre la porte de chêne interrompit leurs pensées. Le capitaine Vane entra dans la suite, son armure de cuir noir grinçant à chacun de ses pas. Son visage était plus sombre qu'à l'accoutumée. Il salua la princesse, puis tourna son regard vers Soren, l'observant avec une insistance pesante.
— J'ai les rapports de l'interrogatoire des corps du marché, annonça Vane d'une voix basse et rugueuse. Les hommes n'avaient aucun document sur eux, et leurs tatouages ont été effacés à l'acide pour masquer leur faction. Cependant, nos forgerons ont examiné le métal de leurs dagues et le style de forge de la hache de guerre.
Le capitaine marqua une pause volontaire, ses yeux fixés sur les moindres réactions du visage de Soren.
— Ces armes n'ont pas été fabriquées à Yué, ni par des bandes de brigands locaux. L'acier provient des mines de l'ouest. Ces assassins viennent de Gérico.
À l'instant même où le mot « Gérico » franchit les lèvres du capitaine, le corps de Soren réagit de manière instinctive. Ses yeux d'acier se réduisirent à deux fentes meurtrières, et sa mâchoire se contracta si violemment qu'un muscle tressaillit sur sa tempe. Ses poings bandés se refermèrent par pur réflexe, provoquant une onde de douleur aiguë qui lui arracha un tressautement des épaules. Pendant une fraction de seconde, toute l'aura de Rune Corwell s'effaça pour laisser place à la fureur pure et destructrice du prince Soren Blackwell. Des tueurs de son propre sang. Une tentative d'assassinat politique orchestrée par son propre pays.
Soren prit une lente inspiration par le nez, forçant chaque fibre de son être à retrouver son calme de marbre avant que la princesse ne remarque son trouble.
— Gérico... murmura Soren d'une voix qu'il s'efforça de rendre simplement surprise et détachée. Qu'est-ce que la Cour noire pourrait bien vouloir à la princesse de Yué ?
Le capitaine Vane ne répondit pas immédiatement. Il avait capté l'éclair de fureur dans le regard du jeune homme, ce tressautement de guerrier qui venait d'identifier un ennemi personnel. Le vieux soldat commença à assembler les pièces du puzzle dans son esprit : un cadet anonyme doté de techniques d'élite de l'ouest, une épée royale d'une qualité impossible, et désormais des assassins de Gérico qui frappaient Yué. Le capitaine resserra sa prise sur sa ceinture, le regard lourd de soupçons. Le secret de Soren n'avait jamais été aussi près d'exploser.
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