chapitre 11
La lumière douce de l'aube filtrait à travers la grande verrière du palais, projetant de longs reflets argentés sur le marbre de la suite royale. Soren était assis sur le bord de sa couche, le torse recouvert d'une chemise de toile légère restée ouverte pour ne pas irriter son épaule droite. Iris, agenouillée sur un tapis juste devant lui, déroulait avec précaution le lin blanc autour de sa main.
— Vous ne bougez jamais d’un cil, Corwell, dit-elle sans lever les yeux, appliquant une nouvelle couche de baume sur ses paumes entaillées. N’importe quel cadet hurlerait de douleur avec des chairs aussi vives. Vous êtes fait de pierre ou quoi ?
Soren laissa échapper un faible souffle qui ressemblait à un rire.
— J'ai connu pire, Altesse. Ce ne sont que des égratignures.
Iris noua le bandage d'un geste sec, mais précis, avant de relever ses yeux bleu nuit vers lui.
— Pire ? Dans les rues de Gérico ? Vous m'avez dit que vous passiez vos journées à mendier et à fouiller les auges. Racontez-moi un peu cette rudesse. Comment survit-on dans les bas-fonds de l'ouest au point de trouver une entaille de hache insignifiante ?
Soren maintint son regard calme, préparant ses mots pour ne pas trébucher sur son propre passé.
— La rue est un champ de bataille permanent, Altesse. Si vous dormez au mauvais endroit, les bandes rivales vous brisent les membres pour une pièce de cuivre. Il faut savoir analyser le terrain, repérer les lignes d'approvisionnement des marchands et anticiper les mouvements des patrouilles de la garde royale. Une mauvaise lecture des forces en présence, et vous êtes mort.
Iris se redressa lentement, essuyant ses doigts sur un linge propre. Ses sourcils se froncèrent légèrement.
— Des lignes d'approvisionnement ? Des forces en présence ? C’est un vocabulaire bien militaire pour un gamin qui cherchait juste des croûtes de pain, Corwell. Les mendiants que je croise en ville ne parlent pas comme des capitaines de garnison.
Soren sentit le piège se refermer d'un millimètre. Il afficha un sourire détaché, tentant de noyer le poisson.
— Quand on passe sa vie à observer les soldats pour éviter leurs coups de botte, on finit par apprendre leurs mots, Altesse. C'est tout.
L’après-midi s’étira dans une lourde torpeur. Pour passer le temps, Iris s’était installée près du paravent de soie, un lourd ouvrage d'histoire militaire ouvert sur ses genoux. Elle lisait à haute voix la chronique d'une célèbre bataille frontalière qui s'était déroulée dix ans plus tôt.
— « ...Et c'est ainsi que le général Vorgan ordonna la retraite de son flanc gauche, sacrifiant l'infanterie pour protéger ses lignes arrières. Une décision jugée désastreuse par les historiens, car elle offrit la victoire à l'ennemi », lut-elle avant de refermer brutalement le livre. Quelle incompétence. Ce général était un lâche.
Soren, qui écoutait derrière son paravent, ne put s'empêcher d'intervenir. Sa voix résonna, dépouillée de toute hésitation.
— Ce n'était pas de la lâcheté, Altesse. C'était la seule décision logique.
Iris tourna la tête vers le paravent, surprise par sa réplique directe.
— Comment pouvez-vous dire ça ? Il a envoyé trois cents hommes à la mort pour rien.
Soren se leva et contourna la cloison de soie, s'approchant de la table. Oubliant totalement de feindre son accent rustre, il s'exprima avec la froide assurance d'un véritable commandant.
— Les historiens écrivent des livres, ils ne mènent pas des hommes. Si Vorgan n'avait pas sacrifié son flanc gauche, la cavalerie ennemie aurait contourné la colline en moins de dix minutes. Ils auraient pris l'armée à revers et massacré l'intégralité des troupes, y compris le général. En brisant son propre flanc, il a créé un goulot d'étranglement dans le ravin. Il a perdu trois cents hommes, oui, mais il en a sauvé trois mille. C'était un sacrifice tactique, pas de la lâcheté.
Iris resta muette, le dévisageant avec des yeux écarquillés. Le ton de Soren était impérieux, sa posture droite, ses mains bandées posées à plat sur la table comme s'il s'apprêtait à donner des ordres à une armée.
— Vous... d'où sortez-vous ces détails ? demanda-t-elle à voix basse, presque déstabilisée par sa prestance. Cette stratégie n'est mentionnée nulle part dans les registres officiels de Yué.
Soren réalisa soudain qu'il en avait trop dit. Il s'était entraîné sur cette réplique exacte avec les maîtres d'armes de Gérico lorsqu'il avait quatorze ans. Il força un petit rire cynique et haussa les épaules.
— Les mercenaires dans les tavernes adorent refaire les vieilles guerres autour d'une chope de bière bon marché, Altesse. À force de les écouter brailler, on retient les failles des vieux généraux. Ils sont tous aussi stupides les uns que les autres, qu'ils portent de la soie ou de la brique.
Iris laissa passer un instant, puis un mince sourire étira ses lèvres. L'agacement des premiers jours avait fait place à une curiosité piquante.
— Sur ce point, Corwell, je dois bien avouer que vous avez raison. Nos vieux ducs au conseil ont la même approche de la guerre : beaucoup de bruit pour rien.
La nuit finit par tomber sur le palais de la Lune, plongeant la suite royale dans une pénombre bleutée. Installés côte à côte sur le large rebord de la grande verrière, ils regardaient les jardins suspendus baignés par la lueur argentée de la lune. Iris rompit le silence, sa voix n'étant plus qu'un murmure mélancolique.
— Parfois, j'aimerais simplement pouvoir franchir ces murs sans escorte, sans que chaque noble ne guette le moindre de mes faux pas pour en faire un argument politique. C'est étouffant, Rune. Le palais est une prison dorée où tout le monde vous regarde, mais où personne ne vous écoute vraiment.
Soren fixa les étoiles, sentant ses propres défenses s'effondrer face à sa détresse.
— Je connais cette sensation, dit-il doucement. À l'ouest, j'observais la haute cour. Les princes et les seigneurs croient posséder le monde, mais ils ne sont que des marionnettes. On leur dit comment s'habiller, comment sourire, et on planifie leur vie entière sur des parchemins avant même qu'ils n'aient appris à tenir une épée. Ils passent leur existence assis sur des sièges trop grands pour eux, condamnés à être des statues de chair pour rassurer les imbéciles. C'est une autre forme de misère.
Iris tourna lentement la tête vers lui. Ses yeux clairs brillèrent dans l'obscurité. Elle nota la justesse de ses mots, la blessure cachée derrière son calme. Ils ressentaient exactement la même solitude, le même dégoût pour les faux-semblants.
Un long silence s'installa entre eux, uniquement bercé par le sifflement du vent contre les carreaux. Iris ne le lâcha pas du regard. Puis, d'un ton parfaitement calme, presque détaché, elle lâcha sa bombe au pif :
— C'est vous le prince de Gérico, n'est-ce pas ?
Soren laissa échapper un rire franc, secouant la tête pour masquer la violente décharge d'adrénaline qui venait de lui cogner la poitrine.
— Oh, bien sûr ! Je suis le prince de Gérico, j'ai fui mon royaume doré et je suis devenu le garde du corps de Son Altesse pour cacher mon identité sous un uniforme bleu. Voyons, princesse... réfléchissez un peu... pourquoi un prince de sang royal irait jouer les gardes, récurer les casernes et prendre des coups de hache pour une autre Couronne ? C'est ridicule.
Iris ne sourit pas. Elle fit un pas vers lui, ancrant son regard droit dans ses yeux d'acier, refusant de le laisser pirouer.
— Pourquoi avoir fui le pays ? demanda-t-elle, ignorant sa blague. Pourquoi ne pas être resté là-bas ?
Soren se figea. Le rire s'éteignit sur ses lèvres. Le regard de la princesse montrait qu'elle avait intelligemment relié chaque indice, du combat au marché jusqu'à ses analyses politiques. Elle savait. Continuer à mentir à cette femme qui venait de soigner ses plaies avec tant d'attention aurait été une lâcheté. Soren redressa lentement les épaules, abandonnant définitivement sa posture de roturier. Le prince en lui reprit pleinement ses droits.
— Si j'étais resté, mon père m'aurait envoyé au nord pour de la politique, répondit-il d'une voix brute et sincère. Il m'aurait éloigné pour éviter que je déclenche une guerre de pouvoir...
Iris recula d'un pas, les yeux écarquillés par la stupeur. Bien qu'elle ait posé la question, obtenir la confirmation directe de sa bouche la frappa de plein fouet. Elle le dévisagea, observant sa stature droite, son autorité naturelle qui venait de refaire surface en une fraction de seconde.
— Par les dieux... murmura-t-elle, la voix tremblante. C'est donc vrai. Vous êtes Soren Blackwell. Mais... pourquoi jouer les gardes ?! Pourquoi subir les ordres de Vane et dormir sur un lit de camp si vous êtes l'héritier de la Couronne noire ?
Soren laissa échapper un faible rire, un brin ironique cette fois-world.
— Ce n'était pas vraiment voulu, Altesse. Quand j'ai franchi la frontière de Yué, j'avais marché pendant une semaine entière à travers les bois. J'étais affamé, couvert de boue, mes vêtements étaient déchirés par les ronces. Le premier garde qui m'a trouvé sous mon saule a cru que j'étais un simple miséreux de passage. J'étais trop épuisé pour protester, alors je me suis laissé porter par les événements.
Il baissa les yeux sur ses bandages, son ton se faisant plus sombre.
— Mais je n'ai pas menti à votre père, ni à la cour. À Gérico, le conseil des ministres et la garde royale méprisent les sans-abris. Au lieu de les aider ou de leur donner du pain, ils les chassent du pays à coups de bâton pour nettoyer les rues de la capitale. J'ai utilisé cette vérité cruelle pour bâtir l'histoire de Rune Corwell. Je voulais juste disparaître, apprendre ce qu'est un vrai souverain auprès du roi Sylas, et trouver mes propres réponses. Je n'aurais jamais pensé finir dans votre chambre avec une entaille à l'épaule.
Iris resta silencieuse, le regard fixe, assimilant l'énormité de la situation dans le calme de la nuit. La vérité était enfin posée entre eux, brisant le dernier masque de Rune Corwell au cœur du palais de la Lune.
Soren resta immobile un instant, laissant le vent frais de la nuit apaiser la brûlure de son épaule. Le prince en lui avait repris ses droits, mais le choc de s'être fait démasquer de la sorte restait palpable. Il ancra son regard d’acier dans celui d'Iris.
— Comment avez-vous compris ? demanda-t-il, sa voix retrouvant toute sa gravité naturelle. Comment avez-vous su qui j'étais vraiment ?
Iris laissa échapper un léger rire, une note presque moqueuse qui s'évapora rapidement dans l'obscurité.
— Seul un aveugle ne comprendrait pas, Soren, répondit-elle en utilisant son véritable prénom pour la première fois. Plus sérieusement... ce sont vos analyses durant la journée qui vous ont trahi. Vos commentaires sur cette vieille bataille, votre vocabulaire militaire d'élite, votre façon de regarder mon père et ses ministres au conseil... Aucun sans-abri n'a cette posture ni cette science du pouvoir. J'ai simplement lancé cette question au hasard pour tester vos réactions, et vous avez mordu à l'hameçon.
Soren esquissa un mince sourire ironique, secouant la tête face à sa propre erreur.
— Bien joué, Altesse. Ma garde était trop basse.
Le visage d'Iris redevint immédiatement sérieux, presque sombre, sous la lueur d'argent de la lune.
— J'ai eu peur au marché, avoua-t-elle à voix basse, ses mains se serrant contre son étoffe de laine. Pas seulement pour ma vie. Quand j'ai vu tout ce sang s'échapper de votre épaule, et quand vous avez arrêté cette hache à mains nues pour moi... Votre vie de prince ne vous manque-t-elle jamais ? N'avez-vous pas peur que votre présence ici finisse par détruire Yué ?
Soren s'approcha d'un pas, sa stature imposante dégageant un calme olympien qui parut instantanément la rassurer.
— Ma vie là-bas n'était qu'un mensonge, Iris. Ma loyauté envers vous et votre père est réelle. Je ne suis pas venu pour amener la guerre. Et je vous donne ma parole de guerrier : tant que je porterai cet uniforme et que je respirerai, je ne permettrai jamais à Gérico de toucher à un seul cheveu de votre famille. Je serai votre bouclier.
Iris hocha la tête, touchée par la force de ses mots, mais son esprit politique reprit rapidement le dessus. Elle fit quelques pas sur le balcon de pierre, les sourcils froncés, mesurant l'immensité du danger.
— Votre loyauté ne suffira pas si le conseil de Gérico découvre votre cachette, dit-elle d’un ton pressant. Pensez-y... Si la Cour noire débarque ici et qu'ils vous reconnaissent, Yué va en profiter pour les accuser de tentative d'assassinat sur la Couronne. Certes mon père pourrait tout contenir, mais si Gérico fait un pas de travers ou dit quelque chose pour déclencher la guerre, il ne pourra rien faire.
Soren se tendit, captant toute la justesse de son raisonnement. Le risque qu'une étincelle diplomatique ne mette le feu aux poudres à cause de sa présence cachée était bien trop grand.
— Le capitaine Vane connaît déjà mon identité, admit Soren à voix basse. Il a promis de garder le silence pour le bien de nos deux royaumes.
— Vane est un soldat, il garde le secret pour éviter un bain de sang, répliqua Iris en s'arrêtant devant lui, son regard bleu nuit brillant d'une détermination farouche. Mais mon père, le roi Sylas, doit impérativement être mis au courant de la vérité. Et il doit l'apprendre de notre bouche, maintenant, avant que Gérico ne débarque pour nous piéger et tout dévoiler devant la cour. Nous ne pouvons pas attendre le matin. Il faut agir en secret, cette nuit même.
Soren hésita une seconde, pesant les risques de réveiller le souverain de Yué à une heure aussi tardive. Mais en regardant le visage résolu de la princesse, il comprit qu'elle voyait plus loin que lui. Attendre le lendemain, c'était offrir l'initiative à la Cour noire.
— Très bien, capitula Soren d'un hochement de tête net. Allons-y.
Ils quittèrent le balcon et rentrèrent dans la pénombre de la grande suite royale. Iris jeta une lourde cape sombre sur ses épaules pour dissimuler sa robe de cour, tandis que Soren ajustait son épée d'acier sombre à sa ceinture, ignorant la douleur lancinante de ses blessures. Avant de pousser la lourde porte de chêne menant aux couloirs déserts du palais, Iris se retourna vers lui. La gravité de son regard montrait que la trêve était finie. Elle n'était plus face à un garde insolent, et lui n'était plus une ombre anonyme. Leurs destins étaient désormais scellés au cœur de la nuit.
Le calme de la nuit venait de s'achever ; ils s'élancèrent ensemble dans les couloirs obscurs, prêts à affronter la réaction du roi Sylas.
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