chapitre 12 Le trône de sang

📖 L'Ombre du Trône ✍️ danielle 📝 1732 mots

Les couloirs du palais de la Lune étaient plongés dans une pénombre épaisse, uniquement troublée par la lueur des torches fixées aux murs de pierre. Soren et Iris avançaient d'un pas rapide, presque synchronisé, le froissement de la cape de la princesse contre le sol de marbre étant le seul bruit audible. Les gardes de nuit postés aux intersections se mettaient immédiatement au garde-à-vous au passage de l'héritière. Leurs regards s'attardaient parfois, intrigués, sur la silhouette de Soren, marchant droit malgré son épaule bandée, sa main gauche solidement posée sur le pommeau de son épée d'acier sombre. La tension entre eux était palpable, un silence chargé d'une urgence que personne d'autre dans ce château ne pouvait soupçonner.

Ils arrivèrent enfin devant les lourdes doubles portes scellées du bureau royal. Deux sentinelles en armure de plaques d'argent croisèrent instantanément leurs hallebardes, barrant le passage.

— Altesse, murmura l'un des gardes en s'inclinant. Sa Majesté travaille tard et a demandé à ne pas être dérangée.

— Poussez vos lances, ordonna Iris d'une voix coupante, dénuée de toute hésitation. Ce qui nous amène ne peut pas attendre l'aube. Ouvrez.

Les sentinelles hésitèrent une fraction de seconde, frappées par l'autorité inhabituelle de sa voix, avant d'obéir et d'écarter les armes. Iris poussa le battant de chêne sans attendre qu'on l'annonce et pénétra dans la pièce, suivie de près par Soren.

Le roi Sylas était assis derrière son immense table de travail encombrée de cartes et de parchemins scellés, la mine fatiguée sous la lueur des bougies. Il leva les yeux, une expression de pure surprise effaçant ses traits soucieux en découvrant sa fille et son garde à une heure aussi tardive.

— Iris ? Que se passe-t-il ? demanda le souverain en reposant sa plume. Rune, pourquoi n'es-tu pas alité ? Le médecin a pourtant dit...

— Père, interrompit Iris en s'avançant jusqu'au milieu du tapis, les mains croisées sur sa cape sombre. Nous ne sommes pas ici pour les blessures de mon garde. Ce que nous avons à te dire concerne la sécurité immédiate de notre royaume. Il est temps que les masques tombent.

Le roi Sylas fronça les sourcils, sentant la gravité de l'instant. Il se redressa sur son siège, fixant le jeune homme. Iris se tourna vers Soren et lui fit un léger signe de tête.

Soren fit un pas en avant. Il redressa ses larges épaules, abandonnant définitivement la posture neutre et effacée du cadet de la garde. Son regard d'acier ancra celui du souverain de Yué avec une autorité naturelle et écrasante. D'un geste lent et d'une fluidité parfaite, il posa son poing sur son cœur et salua le roi d'un mouvement de tête digne d'un souverain.

— Laissez-moi me présenter à nouveau à vous, Majesté, dit Soren, sa voix résonnant avec sa gravité naturelle, débarrassée de tout accent rustre. Je me nomme Soren Blackwell, prince de Gérico.

Le roi Sylas se leva d'un bond, ses mains s'appuyant lourdement sur la table de chêne, faisant tressauter les encriers. Le choc fut si violent que le souverain resta figé pendant plusieurs secondes, sa mâchoire se contractant sous l'effet de l'incrédulité la plus totale. Ses yeux passèrent du visage de Soren à celui d'Iris, cherchant une trace de plaisanterie, mais il ne trouva que de la pierre.

— Le prince de Gérico... murmura Sylas, sa voix n'étant plus qu'un souffle rugueux. L'héritier de la Couronne noire... dans ma garde ? Sous un faux nom ? Expliquez-vous, jeune homme, et que chaque mot soit la vérité, car Yué n'aime pas qu'on se joue d'elle.

Soren ne cilla pas face à la sévérité du roi. Il soutint son regard avec une franchise totale.

— Je n'ai jamais eu l'intention de nuire à votre royaume, Majesté, commença Soren d'une voix posée. Je fuyais ma propre prison. À Gérico, le conseil des ministres a corrompu tout le système. Ils s'enrichissent sur le dos du peuple et mon père, le roi Ivar, n'est qu'un homme faible qui les laisse faire. Après une violente dispute, mon père a voulu m'envoyer de force dans les provinces du Nord, un exil bureaucratique pour m'éloigner définitivement de la capitale. C'était comme si mon père avait lu en moi... Il savait que si je devenais roi, j'aurais changé les règles et balayé ces traîtres. Alors j'ai fui.

Soren baissa légèrement les yeux sur ses bandages avant de reprendre, une pointe de regret dans la voix.

— Je n'ai jamais voulu vous mentir sur mon identité. Mais quand j'ai franchi votre frontière après une semaine de marche à pied à travers les bois, j'étais affamé, épuisé, couvert de boue. Vos gardes m'ont pris pour un simple roturier, un miséreux de passage. J'étais trop faible pour protester, alors je me suis laissé porter par les événements. Je m'en excuse sincèrement, Majesté. J'aurais dû, dès le premier jour, me présenter à vous dignement. Je suis venu à Yué pour apprendre du meilleur souverain de cette terre, pas pour me cacher derrière un mensonge.

Le roi Sylas écouta sa confession en silence, la colère initiale s'effaçant peu à peu pour laisser place à une profonde réflexion. Il jaugea la sincérité du prince face à lui, se rappelant la façon dont ce garçon avait saigné au marché pour protéger Iris. Un imposteur ou un espion n'aurait jamais agi ainsi.

— Soit, dit le roi en se rasseyant lentement, croisant ses mains sur la table. Ta franchise t'honore, Soren Blackwell. Mais dis-moi... pourquoi avoir décidé de briser ce secret et de te dévoiler à moi cette nuit même ? Qu'est-ce qui a changé ?

Soren jeta un regard à Iris avant de répondre.

— C'est la princesse qui m'a ouvert les yeux, Majesté. Elle m'a exposé une théorie qui m'a convaincu, et je voulais éviter une crise internationale majeure. Si la Cour noire de Gérico venait à débarquer ici et qu'ils me reconnaissaient, ils en profiteraient pour vous accuser de tentative d'assassinat ou de complot sur leur propre Couronne en prétendant que je suis un espion à votre solde. Certes, vous pourriez tout contenir au palais, mais si Gérico fait un pas de travers ou dit quelque chose pour déclencher la guerre, vous ne pourriez rien faire pour l'empêcher.

Le roi Sylas hocha lentement la tête, un pli soucieux barrant son front. Il jeta un regard fier mais grave à sa fille.

— Ton analyse est tristement juste, Iris, affirma le souverain. Cela aurait effectivement pu arriver... À vrai dire, Gérico aurait même pu inverser la donne et accuser Yué d'avoir enlevé leur prince héritier pour forcer une rançon ou un traité de paix, utilisant ce mensonge pour justifier l'invasion qu'ils préparent.

La pièce retomba dans un silence pesant. Le roi Sylas resta pensif, ses yeux fixés sur les bougies qui achevaient de se consumer. Puis, d'un geste lent, il ouvrit un tiroir secret dissimulé sous sa table de chêne. Il en sortit un petit tube d'ivoire contenant un parchemin scellé de cire noire. Le souverain hésita un long moment, serrant le document entre ses doigts, avant de relever les yeux vers Soren.

— Ce message vient d'arriver au milieu de la nuit, dit Sylas d'une voix qui s'était assombrie d'un coup. Il provient d'un espion que j'ai envoyé à Gérico il y a plusieurs mois pour surveiller leurs agissements. C'est un de mes hommes les plus fidèles, et il a réussi l'impossible : il s'est infiltré directement au sein du conseil des ministres de la Cour noire.

Le roi se leva, fit le tour de la table et s'approcha de Soren. Il posa sa main valide sur l'épaule gauche du jeune prince, son regard se faisant d'une gravité absolue.

— Avant que tu n'ouvres ce parchemin, Soren... je te demande de rester calme. Quoi qu'il arrive, garde le contrôle.

Soren sentit un frisson glacial lui parcourir l'échine. Ses yeux d'acier se fixèrent sur le sceau de cire noire. Il prit le document de ses mains bandées, doutant que quelque chose de grave se soit produit en son absence, mais rien ne l'avait préparé à ce qu'il allait lire.

Il brisa le sceau et déroula le parchemin. Les premiers mots écrits d'une écriture hâtive et serrée firent se figer chaque muscle de son corps. Blanc comme un linge, ses lèvres s'entrouvrirent dans un souffle inaudible.

— Non... c'est pas possible... murmura-t-il, ses yeux balayant frénétiquement les lignes du rapport de l'espion.

Le message décrivait l'horreur de la situation à l'ouest :

« Majesté, le prince Soren Blackwell est parti depuis maintenant presque trois mois. À son départ, le conseil s'est agité, mais étrangement, ils ne le recherchent pas activement, pourtant il est l'unique héritier du trône. J'ai remarqué que depuis sa fuite, la reine Ines agissait étrangement. Elle est devenue plus stricte, plus autoritaire, et dominait presque entièrement le conseil des ministres. Comme je fais partie de leur cercle, on m'a invité à une réunion secrète et clandestine dans les cuisines inférieures du palais. La reine était là. Ils ont parlé d'assassinat. Ils ont planifié d'éliminer le roi Ivar pour prendre le contrôle total de Gérico... le prince n'étant plus là pour revendiquer sa légitimité et le roi mort, la reine sera la seule à pouvoir diriger le royaume. Ils ont obéi. Il y a trois jours, le roi de Gérico est tombé, empoisonné dans son sommeil. Le roi Ivar est mort, et la reine est désormais la dirigeante officielle du pays. Le conseil prépare déjà ses troupes. Ils veulent entrer en guerre contre Yué et les autres pays voisins pour ne former qu'un seul et unique pays où ils régneront en maîtres absolus. Majesté, je suis désolé, je ne peux plus rester là, ma couverture est compromise. Je tente de fuir et de rentrer à Yué. Si d'ici deux semaines je ne suis pas revenu, c'est que j'ai été découvert et tué. Ce fut un honneur de travailler pour vous. Gloire au roi Sylas et à Yué. »

Les mains de Soren se mirent à trembler violemment, froissant le parchemin précieux. Sa mâchoire se crispa au point de saigner, et une fureur d'une noirceur absolue envahit son regard. Son père était mort. Assassiné par sa propre mère et par ce conseil de charlatans qu'il avait fui. Le trône de Gérico venait d'être profané par le sang.

Iris s'approcha de lui, posant une main inquiète sur son bras, tandis que le roi Sylas le regardait avec une profonde et impuissante compassion. Soren Blackwell n'était plus seulement un prince en fuite. Il était, à cet instant précis, le véritable roi légitime de Gérico, et son pays venait de lui déclarer une guerre silencieuse.

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