chapitre 13
Le parchemin glissa lentement entre les doigts bandés de Soren pour finir sa course sur le tapis de laine fine. Ses jambes, d'ordinaire si ancrées, refusèrent soudain de le porter. La pièce se mit à osciller. Dans un mouvement lourd, presque machinal, le prince s'effondra sur l'une des chaises en bois massif faisant face à la table de travail du souverain.
Il ne dit rien. Ses yeux d'acier restèrent fixés sur le vide, immenses, vitreux. Puis, deux larmes lourdes et silencieuses s'échappèrent de ses paupières, traçant de longs sillons brillants le long de ses joues pâles. Ses lèvres gercées s'entrouvrirent, laissant filtrer un chuchotement si faible qu'il se confondit presque avec le crépitement des bougies.
— Mon père est mort... murmura-t-il, la voix brisée par un tremblement viscéral. La reine... ma propre mère... a trahi la Couronne. Elle l'a fait assassiner...
Iris porta une main à sa bouche, étouffant un gémissement de pure horreur en découvrant cette faille béante chez l'homme qu'elle croyait invincible. Soren ferma les poings, ignorant la douleur cuisante qui se réveillait dans ses paumes. Il releva lentement la tête, une réalisation terrifiante s'imprimant sur ses traits.
— Par ce crime sacrilège... je suis devenu, à cet instant précis... le roi légitime de Gérico.
Le roi Sylas contourna lentement son immense table de travail. Ses pas lourds résonnèrent dans le silence de mort du bureau. Il s'arrêta juste devant Soren et posa une main ferme, chaleureuse et paternelle sur son épaule valide. Il le força à croiser son regard d'expérience.
— Pleure ton père, Soren, dit le roi de Yué d'une voix grave et enveloppante. Un souverain n'est pas un être de pierre. Le sang qui coule dans tes veines réclame son deuil, et personne ici ne te jugera pour ces larmes. Mais regarde-moi d'homme à homme, de roi à roi. Tu n'es plus le prince en fuite qui cherchait à s'isoler du monde. Le destin t'a rattrapé par la plus sombre des portes. Tu es le souverain légitime de l'ouest désormais. Et ton peuple, celui-là même que tu voulais sauver des charlatans, est maintenant dirigé par des monstres qui préparent un massacre. Je ne te laisserai pas sombrer. Yué reconnaît ta légitimité, et je te donne ma parole que nous ferons face ensemble
Soren ferma les yeux un instant, inspirant profondément. Les paroles de Sylas agirent comme un ancrage. Lorsqu'il rouvrit les yeux, les larmes avaient cessé de couler. Il essuya ses joues d'un geste sec du revers de sa manche valide, le regard d'acier se durcissant à nouveau, reprenant sa lueur de prédateur.
— Montrez-moi cette carte, Majesté, ordonna Soren, sa voix retrouvant son autorité naturelle.
Iris s'approcha immédiatement, déroulant une grande carte des frontières sous la lueur des candélabres. Ses doigts fins désignèrent la chaîne de montagnes séparant les deux pays.
— L'espion a écrit ce message il y a trois jours, expliqua la princesse, le ton pressant. S'il a réussi à fuir le conseil de Gérico à temps, il est déjà en route. Mais il n'a qu'un compte à rebours de deux semaines. S'il est intercepté par les patrouilles clandestines de la reine Ines à la frontière, nous perdrons notre seule chance d'obtenir les plans exacts de leur invasion. Nous ne saurons ni quand, ni par où ils comptent frapper.
Soren étudia les reliefs tracés sur le parchemin, sa mâchoire se contractant violemment.
— Je ne vais pas rester assis ici à attendre sagement qu'un homme saigne pour moi à la frontière, déclara-t-il d'un ton sans réplique. Je pars immédiatement à sa rencontre. De manière clandestine.
— Soren, vos blessures sont encore fraîches ! s'exclama Iris, une panique naissante altérant sa voix. Vous avez des points de suture à l'épaule et vos mains sont en lambeaux ! Vous ne tiendrez pas dix lieues à cheval !
— C'est mon devoir de roi, Iris, répliqua-t-il en tournant son regard vers elle, une détermination farouche brillant dans ses yeux. Cet espion a risqué sa vie pour m'apporter cette vérité. C'est à mon tour de protéger ceux qui saignent pour ma Couronne. Je partirai cette nuit.
Le roi Sylas hocha lentement la tête, une lueur de profond respect dans les yeux face à la résolution du jeune souverain.
— Ta décision est celle d'un vrai chef, Soren, approuva le roi. Tu as mon autorisation secrète. Tu partiras sous couverture, mais avec l'appui de ma Couronne. Prépare tes affaires en hâte.
Moins d'une demi-heure plus tard, le trio se glissa dans les couloirs inférieurs menant aux écuries privées du palais. Soren avait troqué son uniforme de garde royal pour une tenue de voyage sombre et robuste. Son épée d'acier sombre était solidement fixée à sa ceinture. La douleur irradiait dans tout son bras droit, mais il la repoussa au fond de son esprit.
L'odeur de paille et de cuir des écuries les accueillit dans la pénombre. Soren s'approcha d'un puissant étalon noir que les palefreniers avaient sellé en silence. Il s'apprêtait à saisir les rênes de sa main gauche quand le bruissement d'une cape le fit se retourner.
Iris s'était avancée. Prise d'une panique soudaine, terrifiée à l'idée de le voir partir vers une mort presque certaine, la princesse brisa définitivement tout protocole. Elle se jeta littéralement contre lui, ses bras s'enroulant fermement autour de son cou, le serrant de toutes ses forces contre son cœur.
Soren, totalement abasourdi par la violence et la sincérité de cette étreinte, resta figé une seconde, le corps tendu, avant de laisser sa main gauche se poser doucement dans le dos de la jeune fille. Il sentit le tremblement de ses épaules contre son torse.
— Reviens vivant... murmura-t-elle à son oreille, sa voix étranglée par une émotion brute. Ne me laisse pas seule ici. Reviens vivant, Soren.
Avant qu'il ne puisse formuler la moindre réponse, Iris se détacha brutalement de lui. Elle fit trois pas en arrière, dissimulant son visage sous sa capuche sombre, et fit demi-tour en courant pour s'élancer vers les couloirs du palais, le laissant interdit au milieu de la pénombre.
Le roi Sylas s'avança à son tour, un mince sourire compréhensif aux lèvres, brisant la tension du moment. Il tendit un petit objet métallique à Soren. C'était un insigne en argent ciselé représentant un croissant de lune.
— Prends ceci, Soren, ordonna le roi. C'est le sauf-conduit royal de Yué. À ton arrivée à la frontière, montre-le au commandant de ma garnison. Cela t'évitera de te faire arrêter par mes propres hommes et leur ordonnera de t'obéir en secret.
Sylas lui tendit ensuite un second parchemin plus petit, qu'il déroula brièvement sous la lueur d'une lanterne sourde. C'était un portrait finement dessiné au fusain.
— Voici le visage de mon espion. Il se nomme Joram. Une fois que tu l'auras trouvé dans les montagnes, ta mission est de me le ramener ici, vivant, à n'importe quel prix. Que la lune guide tes pas, Roi Soren.
Soren prit l'insigne et le portrait, les dissimulant précieusement dans la doublure de sa veste. Il ancra une dernière fois son regard dans celui de Sylas, hoche la tête avec gravité, et se hissa sur sa monture d'un mouvement sec malgré l'élancement de son épaule.
Il talonna son cheval. L'étalon noir s'élança au galop, franchissant les portes dérobées des écuries pour se fondre instantanément dans la nuit noire de Yué. Seul face à l'horizon, le nouveau roi de Gérico galopait vers son destin, la tempête venant définitivement de balayer le calme de son exil.
💬 Commentaires 0
Aucun commentaire pour le moment
Soyez le premier à partager vos impressions !