Chapitre 14 La frontière
Quatre jours d'une course effrénée et impitoyable à travers les plaines accidentées et les forêts denses de Yué avaient poussé les forces de Soren dans leurs derniers retranchements. À chaque secousse de sa monture, la blessure de son épaule droite se rappelait à lui comme une morsure de feu, et le frottement des rênes contre ses paumes entaillées menaçait de rouvrir ses bandages à tout moment. Pourtant, le prince de Gérico refusait de ralentir. La fureur et l'urgence nationale ancrées dans sa poitrine lui servaient de carburant. Son étalon noir, épuisé mais porté par le même élan sauvage, dévalait les derniers sentiers escarpés menant à la frontière nord-ouest du royaume.
Le soleil déclinait à l'horizon lorsque Soren atteignit enfin les hauteurs dominant le poste frontière de Yué. C’est alors qu'un tumulte attira son attention en contrebas. Un homme à bout de souffle, les vêtements déchirés et le visage couvert de sueur et de poussière, venait de franchir la ligne de démarcation avant de s'effondrer sur les pavés du poste. En un instant, une demi-douzaine de soldats de la garnison locale l'encerclèrent, les lances pointées vers sa gorge, le prenant manifestement pour un déserteur ou un espion ennemi. L'homme tentait de parler, mais l'épuisement bloquait ses mots, et les gardes s'apprêtaient déjà à lui passer les chaînes aux poignets. Soren plissa les yeux et reconnut immédiatement les traits du portrait qu'il portait dans sa veste. C'était Joram.
N'écoutant que son instinct, Soren talonna violemment son étalon noir. La monture se jeta dans la pente au triple galop, soulevant un épais nuage de poussière alors qu'elle dévalait vers le poste fortifié. Les gardes de la garnison tournèrent la tête, surpris par cette charge soudaine, et tentèrent de lever leurs boucliers. Soren s'interposa brutalement entre les soldats et l'espion au sol, faisant cabrer son cheval dans un hennissement furieux qui força les hommes à reculer.
— Au nom du roi de Yué, relâchez cet homme ! hurla Soren, sa voix de commandement résonnant contre les murailles de pierre.
Le chef de la garnison, un homme trapu à la barbe grisonnante, s'avança, la main sur le pommeau de son épée, le regard noir d'arrogance.
— Et de quel droit un simple cavalier vient-il donner des ordres à mes hommes sur mes terres ? Si tu ne veux pas finir au cachot avec lui, descends de ce cheval.
Soren ne cilla pas. D'un geste lent et calculé, il plongea sa main gauche dans sa veste et en sortit l'insigne d'argent ciselé représentant le croissant de l'écusson royal de Yué. Il le tendit bien en évidence sous les yeux du commandant. Le visage du chef de la garnison se déforma à l'instant même où il reconnut le sauf-conduit suprême de la Couronne. Il abaissa immédiatement son arme et s'inclina profondément, suivi par ses soldats perplexes.
— Majesté... je l'ignorais... nous ne savions pas, balbutia le commandant, la voix tremblante.
— Cet homme est le messager personnel et clandestin du roi Sylas, déclara Soren d'un ton froid et sans réplique, rangeant l'insigne. Je suis venu à sa rencontre sur ordre direct de la Couronne pour assurer sa protection et le ramener immédiatement au palais. Relevez vos lances et reprenez vos postes.
Le chef de la garnison, désireux de se racheter, jeta un coup d'œil à l'étalon noir qui soufflait lourdement, les flancs écumants de fatigue.
— Le voyage retour sera long, messire, et votre monture est à bout de forces. Il fera nuit noire dans moins d'une heure et les cols sont dangereux. Je vous propose un toit et une couche pour la nuit dans nos quartiers officiels. Votre cheval y recevra les soins nécessaires.
Soren observa le ciel qui s'assombrissait, puis le visage blême de Joram, incapable de tenir debout. Il savait qu'un cheval crevé au milieu de la montagne ne leur servirait à rien.
— J'accepte, répondit Soren. Mais nous repartirons avant l'aube.
Le commandant les conduisit à travers la cour fortifiée jusqu'à une petite dépendance en pierre, les installant dans une chambre commune meublée de deux lits de sangle rudimentaires séparés par une simple table basse. Dès que la lourde porte de bois se referma, les laissant seuls, Joram s'effondra sur son matelas, respirant péniblement. Il tourna ses yeux fatigués vers Soren, qui vérifiait déjà les verrous de la fenêtre.
— Qui êtes-vous ? demande l'espion, la voix enrouée par des jours de fuite. Le roi n'envoie jamais un homme seul avec son insigne personnel pour une simple extraction.
Soren s'assit sur son propre lit, adoptant une voix posée mais ferme pour maintenir son masque.
— Je suis le garde personnel de la princesse Iris. Le roi Sylas était profondément inquiet après votre dernier rapport. Il m'a demandé expressément de venir à votre rencontre à la frontière pour vous servir de bouclier et vous ramener vivant au palais. Reposez-vous maintenant.
Joram le dévisagea en silence. En tant qu'espion chevronné, entraîné à décrypter les moindres détails chez ses interlocuteurs, il nota immédiatement plusieurs incohérences flagrantes. Un simple garde, même d'élite, ne possédait pas cette stature impérieuse, cette façon de se tenir face à un commandant de garnison, ni cette épée d'acier sombre d'une facture d'armes royale impossible. Sa résistance surhumaine à la douleur après quatre jours de chevauchée intensive masquait quelque chose de bien plus grand. Joram pressentait que l'histoire du simple soldat envoyé par le souverain était un tissu de mensonges, mais épuisé par sa propre cavale à travers l'ouest, il préféra se taire pour le moment et économiser le peu de forces qui lui restait.
Soren retira sa veste avec d'infinies précautions, étouffant un juron alors que le cuir frottait contre son épaule droite. Il inspecta ses bandages, largement rougis et poissés par le sang frais que la chevauchée avait fait sourdre de ses plaies ouvertes. Sans chercher à refaire les lignes de lin, il s'allongea sur sa couche de sangle, plaquant sa précieuse lame contre son flanc valide.
Les heures s'égrenèrent lentement dans l'obscurité totale de la dépendance fortifiée. Dehors, le vent des montagnes s'était levé, sifflant avec une violence sourde contre les jointures de pierre de la bâtisse. Les bruits lointains de la garnison — les voix des soldats de garde, le cliquetis des armures et le pas lourd des patrouilles — s'éteignirent un à un, plongeant le fort dans une léthargie nocturne. Allongé dans le noir, Soren feignait de dormir, mais son esprit bouillonnait de l'intérieur. Les révélations contenues dans le parchemin du roi Sylas tournaient en boucle dans sa tête, alimentant sa fureur. Son père assassiné par sa propre mère. La Cour de Gérico profanée par la trahison. Ses sens, aiguisés par le danger et la rage sourde qui le consumait, restaient branchés sur la moindre anomalie de la pièce.
Un bruissement presque inaudible se fit entendre. Un infime grincement métallique prouva que le loquet de la fenêtre venait d'être soulevé de l'extérieur.
Deux silhouettes vêtues de noir, les traits dissimulés sous des linges sombres, se glissèrent avec une agilité de spectre à l'intérieur de la chambre obscure. Le premier assaillant s'avança à pas de loup vers le lit de Soren, une dague étincelante levée au-dessus de sa poitrine, tandis que le second se glissa discrètement dans le couloir adjacent pour surveiller les arrières et s'assurer que personne n'intervienne.
Au moment précis où la lame du premier tueur s'abattit dans l'intention de lui transpercer le cœur, Soren ouvre les yeux. Sa main gauche jaillit dans le noir, sa poigne de fer interceptant le poignet de l'agresseur au vol à quelques millimètres de sa chemise. Usant d'une torsion de force brute monumentale, Soren retourna le bras de l'assassin contre lui-même. D'un coup sec, il lui enfonça sa propre dague profondément au milieu de la gorge. L'homme n'émit aucun cri, juste un râle humide et étouffé, avant de s'effondrer comme une masse sur le matelas de sangle.
Soren jaillit instantanément de sa couche, l'esprit froid. Sans laisser de temps au second tueur posté dans le corridor pour réaliser ce qui se passait, le prince ouvrit la porte d'un geste brusque. Sa main blessée jaillit et se referma comme une griffe d'acier autour de la gorge du guetteur. D'une poussée dévastatrice, il le traîna de force à l'intérieur de la pièce, referma le loquet de chêne de sa botte et plaqua l'homme contre la muraille de briques. Sa main gauche saisit le linceul noir et l'arracha brutalement.
La lueur d'argent de la lune traversa la vitre et éclaira la joue de l'homme. Le blason de la Couronne noire de Gérico y était tatoué à l'encre indélébile.
L'assassin, sentant l'étreinte mortelle autour de son cou, écarquilla les yeux en reconnaissant les traits du jeune homme. Au lieu de céder à la panique, un rire barbare, sardonique et cruel s'échappa de ses lèvres ensanglantées.
— Prince Soren... murmura le tueur dans un sifflement cynique. Alors la rumeur était vraie, vous vous cachiez chez les chiens de Yué. Votre sainte mère sera ravie de savoir que mes hommes vous ont localisé.
— Qui t'a envoyé ? grogna Soren, serrant la prise au point de faire craquer les vertèbres de l'homme. Parle, ou je te vide de ton sang ici même.
— Vous ne comprenez pas, n'est-ce pas ? reprit l'assassin en crachant un filet rouge, le regard fou de malice. Vous voir fuir le royaume... c'était exactement le but de la reine Ines ! Tout faisait partie de son plan depuis le début. C'est elle qui a suggéré au roi Ivar de vous envoyer de force dans les provinces du Nord. Elle savait pertinemment que votre fierté de guerrier vous pousserait à fuir et à fuguer plutôt que de vous soumettre. Votre départ lui offrait le monopole absolu du pouvoir et le champ libre pour empoisonner le roi sans que vous ne puissiez interférer. Vous avez été son jouet, mon prince. Vous avez libéré le chemin pour le meurtre de votre père.
Une fureur aveugle, d'une noirceur destructrice, submergea Soren à ces mots. L'idée que sa propre rébellion, sa quête de liberté, ait été calculée et utilisée par sa mère pour assassiner le roi Ivar le frappa comme un coup de masse en plein cœur. Sa culpabilité se transforma instantanément en une haine pure. Pris d'une rage incontôlable qu'il ne chercha même plus à contenir, Soren saisit la dague du premier tueur et l'enfonça sans une seconde d'hésitation directement au milieu du torse de l'assassin, abrégeant son rire dans un de ses derniers spasmes sanglants.
Le silence revint dans la pièce, uniquement troublé par le souffle court et haletant du prince. Soren resta debout au milieu des deux cadavres, sa chemise blanche maculée de frais, son regard d'acier fixé sur le vide.
Dans un coin de la chambre, Joram s'était réveillé dès le premier bruit de lutte. Assis sur son lit de sangle, le visage livide, il avait assisté à toute la scène en silence dans le noir. Il avait entendu chaque mot, chaque révélation. Comprenant que son sauveur n'était pas un simple garde mais le prince héritier de Gérico en personne, l'espion de Yué fut frappé de stupeur. Un immense sentiment de respect et de gratitude l'envahit en comprenant qu'un homme de ce rang, l'héritier du royaume ennemi, avait saigné et risqué sa vie dans les montagnes pour le sécuriser. Sans un mot, Joram se leva de sa couche et s'incline profondément devant Soren, courbant le buste bien bas dans un geste de déférence et de respect absolu pour le sacrifice de cet homme étranger.
— Ne fais pas ça, Joram, ordonna immédiatement Soren d'une voix sourde, froide et impérieuse, sans même tourner la tête vers lui.
Le prince rangea la dague d'un geste sec, son visage se figeant à nouveau dans un masque de marbre implacable.
— Pour le moment, je n'ai plus aucun titre, et nous devons impérativement faire profil bas, reprit il d'un ton coupant. Si la garnison découvre ces hommes dans nos quartiers, le secret éclate, Yué panique et notre vie ne tiendra plus à rien. Je m'excuse, mais nous devons couper court à notre nuit et partir immédiatement.
Joram redressa le buste, comprenant la situation sans qu'il soit nécessaire d'ajouter la moindre explication. Sans perdre un instant, les deux hommes ramassèrent leurs affaires de voyage, évitant soigneusement les flaques de sang qui s'élargissaient sur les dalles de pierre, et se glissèrent hors de la dépendance avec une discrétion de spectre. Ils traversèrent la cour obscure en se fondant dans les ombres de la muraille, atteignant l'écurie déserte où le puissant étalon noir venait d'achever son court repos. Soren s'approcha du cheval, ajusta fermement la selle de ses mains endolories et se hissa d'un bond souple sur l'animal. Joram prit place juste derrière lui, s'agrippant fermement à sa taille.
Soren talonna sa monture, et l'étalon noir franchit les portes arrières du fort fortifié pour s'élancer au galop sur la route du retour vers le palais de Yué. Sous le ciel nocturne chargé de tempête, le véritable héritier de Gérico chevauchait désormais pour sa survie, portant une charge double sur sa seule monture, emportant avec lui la terrible vérité sur un trône baigné de sang.
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