Chapitre 15 Une longue route

📖 L'Ombre du Trône ✍️ danielle 📝 1338 mots

La fuite éperdue au milieu de la nuit avait laissé place à une réalité bien plus austère dès que l'aube avait pointé ses premiers rayons blafards sur la cime des arbres. Chevaucher à deux sur un seul étalon noir déjà éprouvé par quatre jours de galop intensif tenait du miracle à chaque enjambée. Soren, en cavalier émérite, sentait la bête chanceler sous eux, ses sabots burant trop souvent contre les racines et les pierres du sentier. Il prit la seule décision logique : alterner les phases de trot lent et les longues marches à pied, tirant le cheval par la bride pour lui éviter de s'effondrer.

— À ce rythme, nous mettrons une semaine entière à rallier le palais de la Lune, constata Joram d'une voix basse, calquant son pas sur celui du prince alors qu'ils s'enfonçaient dans un vallon boisé. La reine Ines aura tout le temps de consolider son pouvoir à Gérico avant notre arrivée.

Soren ne tourna pas la tête, ses yeux d'acier balayant les crêtes rocheuses qui les entouraient.

— Un cheval mort au milieu de nulle part ne nous fera pas avancer plus vite, Joram, répliqua-t-il d'un ton sec et sans réplique. Nous n'avons pas le choix. Nous avancerons de jour tant que la bête peut tenir, et nous ferons halte à la belle étoile chaque soir pour lui laisser le temps de souffler. Notre seule priorité est de ramener ta carcasse et tes informations vivantes auprès du roi Sylas. Le reste attendra.

La journée s'étira ainsi, longue, silencieuse et épuisante. Soren marchait en tête, la main gauche fermement serrée sur la bride en cuir, tandis que son bras droit restait immobile contre son flanc, figé par la raideur de ses muscles. Les heures passèrent sous un ciel de plomb qui s'assombrissait à vue d'œil, annonçant l'arrivée imminente d'une violente intempérie automnale.

Le crépuscule commença à teinter la forêt d'ombres menaçantes. Soren quitta le sentier principal et s'enfonça de plusieurs centaines de mètres sous le couvert de grands pins séculaires, cherchant un abri discret loin des regards indésirables. Il s'arrêta au centre d'un petit cercle d'arbres serrés. D'un geste lourd, il détacha le paquetage fixé à l'arrière de sa selle et en sortit une lourde toile cirée sombre, une précaution qu'il avait sagement emportée avant de quitter le palais.

— Prends ces cordes, Joram, ordonna Soren en lui tendant les attaches de la bâche. Aide-moi à la tendre entre ces deux branches de pin. Si le ciel éclate ce soir, nous aurons au moins un toit sur la tête.

L'espion s'activa immédiatement. Ensemble, ajustant les nœuds avec précision, ils parvinrent à dresser un abri de fortune solide, la toile inclinée pour évacuer l'eau, formant un écran protecteur contre les rafales de vent qui commençaient à faire gémir la forêt. Soren s'occupa ensuite de son étalon, lui retirant sa selle avec difficulté, frottant ses flancs humides avec de la paille sèche avant de lui donner une poignée d'avoine. Joram l'observait en silence depuis le fond de l'abri, fasciné par le pragmatisme de ce prince qui maniait l'art de la survie avec la même aisance qu'un vétéran des campagnes militaires.

Une fois la bête installée, Soren se laissa lourdement glisser sur le sol de terre sèche, le dos appuyé contre le tronc d'un pin, à l'abri sous la toile. La pénombre était désormais presque totale. D'un geste lourd et douloureux, il retira sa veste de voyage sombre, ses sourcils se contractant sous l'effort. Lorsqu'il commença à déboutonner sa chemise de toile légère pour libérer ses mouvements, la lumière grise du crépuscule frappa de plein fouet les stigmates de son corps.

Joram se figea, les yeux écarquillés par la stupeur.

— Par les dieux... murmura l'espion en s'approchant de lui.

Les bandages qui enserraient l'épaule droite de Soren étaient littéralement saturés de sang, le lin blanc ayant viré au pourpre sombre sous l'effet de l'effort continu de la journée. Pire encore, la friction constante de la bride et des rênes en cuir avait totalement arraché les protections de ses paumes. La peau de ses mains était à vif, brûlée, révélant des chairs sanglantes par endroits.

— Vous avez fait tout ce trajet jusqu'à la frontière dans cet état ?! s'alarma Joram, sortant en hâte une fiole d'eau claire et des linges propres de sa propre sacoche. Laissez-moi nettoyer ces plaies, Prince Soren. Avec une entaille pareille à l'épaule et de telles blessures aux mains, vous n'arriverez même plus à lever le bras ni à serrer les doigts sur votre épée pour nous protéger si d'autres tueurs nous tombent dessus. Votre corps entier est hors d'état de combattre.

Soren retint son bras d'un geste sec de sa main valide, sa fierté de guerrier reprenant temporairement le dessus.

— Ce ne sont que des blessures superficielles, Joram. J'ai connu des entraînements plus rudes à la Cour noire. Occupe-toi plutôt de te reposer.

— À Gérico, vous aviez l'habitude de vous taire et d'endurer car vous ne deviez montrer aucune faiblesse, répliqua Joram avec une insistance respectueuse mais ferme, dégageant doucement la prise du prince. Mais ici, sur cette route, nous ne sommes que deux hommes, alors laissez-moi vous aider.

Soren laissa échapper un soupir lourd et relâcha la tension de ses muscles, capitulant devant l'obstination de l'espion. Joram s'agenouilla devant lui au milieu de la pénombre et commença à découper les morceaux de lin collés aux chairs avec la précision chirurgicale propre aux hommes de l'ombre.

Au même moment, les premières lourdes gouttes de pluie se mirent à crépiter violemment sur la toile tendue au-dessus de leurs têtes. En quelques minutes, la tempête se déchaîna sur la forêt, un rideau d'eau s'abattant tout autour de leur campement de fortune, les isolant complètement du reste du monde dans un vacarme aquatique assourdissant.

Soren resta parfaitement immobile pendant que Joram nettoyait le sang séché de ses chairs à l'eau claire, le visage de marbre, ses yeux d'acier fixés sur l'obscurité dense de la forêt qui s'étendait au-delà de leur abri. La douleur était vive, cuisante comme un fer rouge, mais son esprit était ailleurs, ancré dans la noirceur de la trahison maternelle qui venait de lui être révélée.

— Vous avez toute mon admiration, messire, murmura Joram tout en appliquant un baume végétal apaisant sur son épaule et ses paumes à vif. J'ai vu des soldats de Yué abandonner les armes pour bien moins que ça. Vous portez le poids d'un royaume brisé sur vos épaules et vous ne cillez pas.

Soren laissa passer un long silence, le visage éclairé par les éclairs lointains qui déchiraient le ciel d'encre.

— La douleur physique n'est rien, Joram, répondit enfin Soren d'une voix glaciale qui couvrit presque le bruit de la tempête. Elle s'efface avec le temps. Mais écouter ce que cet assassin a dit ce soir... Savoir que ma fuite d'il y a trois mois, ma soif de liberté, a été calculée et utilisée par ma mère pour armer la dague qui a tué mon père... voilà le véritable poison qui me brûle les veines. Elle croit m'avoir utilisé comme un pion sur son échiquier. Elle s'est imaginé que mon départ de la capitale lui offrait le champ libre pour sa tyrannie.

Il serra les dents lorsque Joram serra le nouveau bandage autour de sa main droite, sa voix se faisant plus sourde mais terriblement impérieuse.

— Elle se trompe ! Certes, elle m'a éloigné pour avoir le champ libre. Mais elle ne pouvait pas prévoir que je viendrais à Yué, que je me serais amusé à jouer les gardes pour finalement devenir un garde royal et apprendre à gouverner auprès du meilleur roi. Ma fuite d'il y a trois mois, c'est ce qui causera sa perte !

Joram noua le dernier lacet du lin propre, redressa le buste et fixa le jeune prince avec une lueur de profonde fascination. Les bases de leur longue route étaient désormais posées dans la pénombre de cette première nuit de tempête. Coincés sous une toile cirée, liés par le sang et le secret, le prince et l'espion savaient que le retour vers le palais de la Lune ne serait que le prélude d'un affrontement bien mais plus terrible.

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