chapitre 16 Mission accomplie
Les lourdes portes dérobées des écuries royales pivotèrent sans un bruit, laissant glisser Soren et Joram au cœur de la pénombre rassurante du palais de la Lune. Le capitaine Vane les attendait dans l'ombre, les bras croisés sur son plastron de cuir noir, la mine grave. Il n'eut pas le temps de prononcer une seule parole. Une silhouette familière jaillit d'un recoin obscur de l'écurie. Iris, qui guettait le moindre bruit de sabots depuis des heures, se jeta littéralement au cou de Soren. Ses bras s'enroulèrent de toutes ses forces autour de ses épaules, sa tête trouvant refuge contre son torse dans un élan de pure détresse et de joie mêlées. Soren la serra fort contre lui de son bras valide, enfouissant son visage dans ses cheveux roux. Mais après quatre jours d'une route impitoyable, l'épuisement accumulé le gagna brusquement. Ses jambes fléchirent.
Vane, dont l'œil de vieux soldat avait anticipé la défaillance, fit un pas rapide en avant. Le capitaine passa le bras gauche de Soren derrière son propre cou, soutenant fermement la carrure du jeune homme pour l'empêcher de s'effondrer sur la paille. Soren inspira lourdement, refusant de sombrer, s'appuyant de tout son poids sur le vétéran. Iris se détacha doucement de lui, les yeux brillants d'une emotion contenue, avant de tourner son regard impérieux vers l'espion qui tenait à peine debout à leurs côtés.
— Joram, va immédiatement faire ton rapport à mon père, ordonna la princesse d'une voix pressante. Il est dans son bureau et attend ton retour depuis le milieu de la nuit. Va.
L'espion s'inclina brièvement et s'éclipsa dans les couloirs du palais, tandis que Vane et Iris escortaient Soren vers la suite royale de la princesse avec une discrétion absolue.
Une fois arrivés dans les appartements privés, Vane allongea avec précaution le jeune prince sur sa couche d'appoint, installée à l'abri des regards derrière le grand paravent de soie opaque. Le médecin de la cour, prévenu en secret par la princesse, arriva en hâte quelques minutes plus tard, ses sacoches de cuir remplies de fioles et de linges propres. Le vieil homme s'activa sous le regard inquiet d'Iris. Il découpa les bandages poissés de sang, nettoyant longuement l'entaille profonde de l'épaule droite avant d'y appliquer un baume apaisant et de serrer de nouvelles bandes de lin blanc. Il s'occupa ensuite de ses paumes, dont les chairs étaient à vif, brûlées par la friction impitoyable de la bride. Le médecin administra un sédatif léger à Soren pour calmer la fièvre qui commençait à poindre, puis se redressa en rangeant ses instruments.
— Je vous interdis formellement de vous relever, jeune homme, déclara le médecin d'un ton sans réplique, fixant Soren de ses yeux sévères. Vos muscles sont à bout et vos plaies ont besoin d'immobilité complète pour cicatriser. Vous devez garder le lit et vous reposer de manière absolue.
Soren ferma les yeux, sentant la lourdeur du remède engourdir peu à peu ses membres. Une fois le médecin et le capitaine Vane partis, le salon retomba dans un silence feutré. Soren sombra dans un sommeil lourd, l'esprit enfin libéré de la tension de la route. Iris ne quitta pas la pièce. Elle s'approcha doucement et s'assit sur le bord du matelas de sangle, veillant fidèlement sur son sommeil dans la pénombre de l'antichambre.
Pendant ce temps, à l'autre bout du palais de la Lune, les lourdes portes du bureau royal s'étaient refermées sur Joram et le roi Sylas. Le souverain de Yué écoutait le rapport de son espion, les mains croisées derrière le dos, le regard fixé sur les cartes de la frontière. Mais Joram, après avoir confirmé les détails sur la mort du roi Ivar, s'avança vers la table de chêne pour livrer une information cruciale qu'il n'avait partagée avec personne d'autre, pas même avec le prince Soren durant leur voyage.
— Majesté, il y a une vérité que vous devez impérativement connaître, commença Joram d'une voix basse et confidentielle. La reine Ines n'a jamais envoyé ses tueurs au marché pour assassiner la princesse Iris. C'était une mise en scène diplomatique. Leurs dagues visaient le prince Soren depuis le premier jour.
Le roi Sylas se retourna brusquement, les sourcils froncés par une surprise totale.
— Soren ? Quel intérêt la reine aurait-elle à abattre son propre fils à l'étranger ?
— Un espion infiltré à Yué a informé le conseil de Gérico que le prince s'était réfugié ici sous l'uniforme de la garde royale, expliqua Joram avec gravité. La reine Ines a ordonné qu'on le trouve et qu'on l'élimine à n'importe quel prix pour s'assurer que personne ne puisse jamais lui contester le trône. Tant que le prince Soren est en vie et respire, la reine n'a aucun pouvoir réel à Gérico. Elle ne peut pas lever une armée légitime pour attaquer Yué, car le peuple et les soldats n'obéissent qu'à l'héritier de sang. Actuellement, elle ne fait que gouverner la bureaucratie sans pouvoir agir vraiment sur le plan militaire. Mais si Soren Blackwell meurt, elle deviendra la seule souveraine absolue de Gérico. La guerre totale sera alors inévitable.
Le roi Sylas resta muet, assimilant toute la portée géopolitique de cette révélation. Soren n'était plus seulement un prince réfugié ; il était le verrou vivant qui empêchait la Cour noire de déverser ses troupes sur Yué.
Quelques heures plus tard, la pénombre enveloppait toujours la suite privée d'Iris lorsque Soren commença à s'extraire de sa léthargie. Ses sens revinrent lentement, encore engourdis par le sommeil forcé que le médecin lui avait imposé. Sentant la raideur de ses bandages, il fronça les sourcils et tenta de prendre appui sur ses coudes pour se redresser sur son lit d'appoint. Mais avant qu'il ne puisse lever le buste, Iris intervint. Elle posa ses deux mains à plat sur le torse du jeune homme, exerçant une pression douce mais ferme pour le forcer à rester couché sur le matelas.
— Ne bougez pas, murmura-t-elle, son visage se penchant au-dessus du sien dans la clarté déclinante de la pièce. Le médecin a été très clair. Vous devez rester allongé et vous reposer. Tout va bien pour le moment, Joram est en sécurité et la mission est accomplie.
Soren laissa échapper un long soupir las, sentant la fatigue encore lourd dans ses muscles et l'inutilité de protester face à sa détermination. Il relâcha la tension de ses épaules et referma lentement les yeux, abandonnant sa tentative de rébellion.
Un lourd silence s'installa entre eux, uniquement bercé par le crépitement lointain de l'âtre. Iris resta immobile, assise sur le bord du matelas, ses mains s'écartant doucement de son torse. Elle observa les traits fatigués du prince, la cicatrice qui barrait son épaule et les bandages immaculés qui recouvraient ses mains. Libérée du protocole royal et de la peur constante de la mort qui l'avait rongée pendant quatre jours, elle laissa ses sentiments prendre le dessus. D'un geste lent et d'une infinie délicatesse, elle leva la main et vint lui caresser doucement la joue du bout des doigts. Soren ouvrit brusquement les yeux, surpris par ce contact physique inattendu, son regard d'acier plongeant dans le sien.
— Je me suis tellement inquiétée pour vous, Soren... avoua-t-elle à voix basse, sa voix tremblant légèrement sous le poids d'une sincérité brute. Quand j'ai vu tout ce sang aux écuries... j'avais si peur de ne jamais vous revoir. J'avais peur que vous restiez dans ces montagnes.
Le prince de Gérico resta muet. Habitué à la froideur calculée de la Cour noire et à la discipline militaire, il ne savait pas quoi dire, ni comment réagir face à une telle vulnérabilité. Par pur réflexe, il leva lentement sa main gauche valide et vint la poser sur celle d'Iris, emprisonnant ses doigts contre sa propre joue, avant de refermer les yeux pour savourer la chaleur de sa peau. Iris sentit son cœur rater un battement. Prise par l'intensité de cet instant partagé en huis clos, elle se pencha lentement vers lui. Ses lèvres vinrent se poser doucement sur les siennes, scellant un baiser tendre, profond et chargé de tout le soulagement de son retour. Soren ouvrit brièvement les yeux, abasourdi par l'audace de la princesse, mais il ne tenta rien pour la repousser. Au contraire, il relâcha la tension de son esprit et se laissa totalement aller à cette étreinte inattendue.
Iris rompit doucement le baiser, s'éloignant d'à peine quelques centimètres. Un silence chargé d'une tension nouvelle s'installa dans la pénombre de l'antichambre. La princesse avait les joues légèrement colorées, visiblement surprise et troublée par sa propre audace face à lui. Pour dissimuler son trouble, elle se redressa rapidement et replaça une mèche de ses cheveux roux derrière son oreille. Elle fixa le sol un instant avant de relever ses yeux bleu nuit vers lui, lui murmurant d'une voix douce :
— Je vais maintenant vous laisser dormir pour de bon, Soren. Vous avez besoin de récupérer toutes vos forces après ce voyage.
Elle pivota sur ses talons pour s'éloigner et repasser de son côté du paravent de soie. Soren, encore hébété par le remède médical mais totalement foudroyé par ce baiser, sentit une impulsion sauvage balayer sa fatigue. Il rassembla ses forces, lutta contre la raideur de ses muscles et se leva avec difficulté de sa couche, ignorant la douleur aiguë qui lui traversa l'épaule droite. D'un pas lourd mais déterminé, il contourna le long paravent, rattrapa Iris par-derrière et lui prit fermement la main. Surprise, la princesse se retourna brusquement, ses yeux s'écarquillant de stupeur en le voyant debout. Elle fronça les sourcils et commença à le réprimander d'un ton sévère :
— Soren, qu'est-ce que vous faites ?! Vous êtes fou, vous ne devez absolument pas vous le...
Sans lui laisser le temps de terminer sa phrase, Soren tira doucement sur sa main pour l'attirer contre lui. Il encadra son visage de sa main gauche valide et l'embrassa passionnément, coupant net ses protestations dans un élan d'une intensité brute. Iris laissa échapper un faible soupir contre ses lèvres avant de s'abandonner totalement à sa prise, répondant à son étreinte avec la même force.
Après ce second baiser qui balaya les dernières défenses de la pièce, Iris rompit délicatement le contact. Elle prit fermement Soren par le bras et, usant de toute son autorité de princesse, le raccompagna sans ménagement vers son lit d'appoint, le forçant à s'allonger sur le matelas de sangle pour qu'il se repose enfin. Soren se laissa faire, un mince sourire amusé et complice étirant ses lèvres face à son ton si impérieux. Allongé sur le dos, il ancra ses yeux d'acier dans les siens et lui dit d'une voix douce :
— Je ne me reposerai et je ne dormirai que si vous restez près de moi, Iris.
La princesse rougit instantanément, mais un sourire tendre éclaira son visage. Elle accepa sa condition sans protester. Elle s'allongea délicatement sur la couche d'appoint à ses côtés, venant s'installer de profil, le dos blotti contre son torse pour ne pas heurter son épaule droite blessée. Soren passa doucement ses bras autour de sa taille, ancrant sa poigne sur sa hanche, et ferma les yeux. Enveloppé par la chaleur de son corps et le parfum de ses cheveux, le nouveau roi de Gérico s'endormit paisiblement contre elle, scellant une alliance secrète au cœur de la nuit de Yué.
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