Chapitre 18 Guérison
Les premiers jours qui suivirent son retour de la frontière furent un calvaire sans nom. Chaque matin, le médecin de la cour pénétrait dans l'antichambre d'Iris pour changer les protections de Soren, et l'odeur âcre des herbes médicinales envahissait la pièce. Le prince de Gérico souffrait en silence, les mâchoires si serrées que ses muscles en devenaient douloureux. Ses paumes étaient tellement raides et ses chairs si rétractées par la cicatrisation qu'il lui était totalement impossible de replier les doigts. Iris refusait catégoriquement de le laisser seul durant ces moments. Elle restait assise à ses côtés, observant les gestes précis du vieil homme, une profonde tristesse mêlée de détermination dans le regard. Une fois le médecin parti, Soren laissa échapper un soupir de rage contenue, fixant ses mains inertes posées sur ses genoux.
— Regardez-moi, grogna-t-il d'une voix sourde, les yeux injectés de colère. Je suis réduit à l'impuissance. Je n'ai jamais compté que sur ma propre force pour survivre et me battre, et aujourd'hui, je ne peux même pas fermer le poing. Comment suis-je censé revendiquer un royaume dans cet état ?
Iris s'approcha doucement et prit ses poignets avec une infinie délicatesse pour ne pas heurter ses chairs à vif. Elle ancra son regard bleu nuit dans le sien, son ton se faisant à la fois doux et impérieux.
— Arrêtez de focaliser votre colère sur vos limites d'aujourd'hui, Soren. Un roi n'est pas qu'une épée tranchante ou une force brute. Si vous voulez devenir le souverain que Gérico mérite, vous devez d'abord accepter de guérir. Laissez votre corps se reconstruire. Le temps de la guerre viendra, mais pour l'instant, votre seule bataille est celle de la patience.
Le temps commença à s'étirer lentement au cœur de la suite royale, brisant peu à peu la rigueur militaire de leur quotidien. Les paumes de Soren étant encore bien trop fragiles pour supporter le moindre frottement, Iris prit l'habitude de s'occuper de lui pour les gestes les plus simples de la vie de tous les jours. Elle s'asseyait en face de lui pour couper sa viande lors des repas, ou se tenait tout près pour l'aider à ajuster les boutons de sa chemise de toile ou à lacer ses bottes de cuir. L'ambiance, autrefois si lourde, devint progressivement plus légère, teintée d'une complicité nouvelle. Ce matin-là, alors qu'elle nouait délicatement le col de sa veste, elle leva les yeux vers lui avec un sourire espiègle.
— Qui aurait cru que le redoutable et insolent prince de la Cour noire se retrouverait un jour totalement dépendant d'une princesse de Yué pour s'habiller ? dit-elle en le taquinant doucement du bout des doigts. Avouez que cette situation flatte mon ego, Corwell.
Soren laissa échapper un faible rire, un sourire authentique venant éclairer ses traits d'ordinaire si sévères.
— Ne vous réjouissez pas trop vite, Altesse, répliqua-t-il avec son humour habituel. J'ai simplement trouvé la meilleure infirmière de cette terre. Si vous continuez à prendre si bien soin de moi, je pourrais finir par y prendre goût et refuser de reprendre mes esprits.
Une nuit, alors que le palais de la Lune était plongé dans un silence total, Iris se réveilla en sursaut, alertée par un faible gémissement derrière le grand paravent de soie opaque. Elle se leva sans un bruit et se glissa dans la pénombre de l'antichambre. Elle se figea en découvrant Soren debout, le torse nu sous la lueur d'argent de la lune. Ses bandages étaient plus légers, laissant entrevoir les lignes roses de ses cicatrices. Le prince forçait de toutes ses forces sur ses tendons, la sueur perlant sur son front et le long de ses muscles contractés, luttant avec acharnement contre la raideur de ses chairs pour essayer de serrer le poing. Sa main tremblait violemment sous l'effort physique et la douleur cuisante. Iris s'avança rapidement pour attraper son poignet, la panique altérant sa voix.
— Soren, arrêtez ! Vous allez rouvrir vos plaies et tout gâcher ! Vous devez attendre que le médecin vous donne son accord !
Soren ne relâcha pas la tension immédiatement, son souffle étant court et saccadé. Il tourna vers elle un regard d'acier brûlant d'une urgence désespérée.
— Je n'ai pas le temps d'attendre, Iris, murmura-t-il d'une voix brisée par l'effort. Chaque jour que je passe enfermé dans cette chambre à ne rien faire est un cadeau inestimable que j'offre à ma mère à l'ouest. Elle consolide son pouvoir, elle prépare ses troupes. Je dois retrouver l'usage de mes mains.
Iris croisa son regard et comprit qu'aucune réprimande ne briserait sa volonté de fer. Au lieu de le disputer, elle relâcha sa prise, prit une lente inspiration et posa ses deux mains chaudes sur les siennes. Avec une infinie douceur, elle commença à masser ses doigts un à un, exerçant une pression mesurée pour aider ses tendons à s'étirer et à assouplir sa peau cicatrisée. Soren ferma les yeux, serrant les dents face à la douleur lancinante, acceptant de partager sa souffrance avec elle dans un moment d'une immense intensité émotionnelle.
Ils finirent par retourner s'allonger ensemble sur leur couche d'appoint, cherchant le réconfort de leurs corps dans la fraîcheur de la nuit. Iris se blottit contre son torse, sa tête rousse calée sous son menton, tandis que ses doigts venaient caresser doucement ses bras et les contours de ses mains nouvellement bandées. Sa voix ne fut plus qu'un murmure mélancolique dans l'obscurité.
— J'ai eu tellement peur de te perdre dans ces montagnes, Soren... Et le pire, c'est que je redoute le moment où tu seras totalement guéri. Parce que je sais ce que cela signifie. Dès que tes mains pourront à nouveau porter le fer, tu devras repartir à l'ouest pour affronter la guerre.
Soren resserra doucement son bras valide autour de ses épaules, la serrant fermement contre son cœur pour la rassurer.
— Peu importe ce que l'avenir nous réserve là-bas, Iris, et peu importe la violence de la tempête qui couve à Gérico, je te donne ma parole que ma place est désormais ici, à tes côtés. Je reviendrai toujours.
Deux semaines s'écoulèrent suite à cette nuit, marquant le début d'une phase de rééducation secrète et intensive. Le capitaine Vane intervint personnellement, mettant à profit les heures où la cour désertait les terrains d'entraînement inférieurs pour prendre Soren en main. Dans la pénombre des structures de pierre, le vieux vétéran ne montra aucune pitié pour le prince. Vane lui mit une lourde épée en bois entre les mains et le força à engager le combat. Le cliquetis du bois contre le bouclier du capitaine résonnait dans l'air frais. Vane le poussait sans cesse dans ses retranchements, feignant des attaques lourdes pour obliger Soren à solliciter les muscles de son épaule droite et à verrouiller sa poigne sur la poignée brute. Soren souffrait horriblement, ses cicatrices le tirant à lui en donner des vertiges, mais son entêtement de souverain prenait le dessus, répétant les mouvements jusqu'à ce que ses anciennes habitudes de guerrier de la Cour noire reprennent pleinement leurs droits.
Au matin de la troisième semaine, le silence de la cour d'entraînement fut rompu par le sifflement tranchant d'un véritable acier. Soren tenait enfin son épée d'acier sombre, engageant un duel d'une intensité rare contre le capitaine Vane. Les lames se croisèrent dans un fracas d'étincelles spectaculaire. Soren esquiva une feinte basse, pivota avec une agilité foudroyante et para un coup descendant de Vane d'un mouvement sec de son épaule droite, sa main gauche verrouillée sur le pommeau pour équilibrer la puissance de l'impact. Sa poigne était de fer, ses doigts ne tremblaient plus. D'une contre-attaque fluide, il fit sauter l'arme du capitaine, la pointe de son épée sombre venant s'immobiliser à quelques millimètres de la gorge du vétéran. Vane resta immobile un instant, le souffle court, avant de baisser doucement les bras. Un large sourire étira sa cicatrice.
— Tu es prêt, gamin, déclara le capitaine d'un ton vibrant de respect. Tes mains sont guéries, ton épaule a retrouvé sa force. Tu es enfin apte à te battre.
Quelques heures plus tard, le roi Sylas convoqua une réunion d'urgence dans son cabinet secret, réunissant Soren, Iris et le capitaine Vane autour de la table des cartes. Le souverain de Yué prit la parole d'une voix grave, mesurant la gravité de la situation internationale.
— La menace de Gérico se fait de plus en plus pressante à nos frontières, Soren. Ma fille m'a parlé de ta guérison. Face au danger que représente la reine Ines, je refuse de te laisser repartir à l'ouest sans protection. Je te propose officiellement de te confier le commandement direct de mon armée royale. C'est une force d'élite de plusieurs milliers de cavaliers, une armée que seul le roi de Yué lui-même peut déployer. Ils marcheront sous tes ordres pour écraser le conseil de ta mère.
À la surprise générale, Soren recula d'un pas et secoua la tête, déclinant l'offre d'un geste ferme.
— Je refuse votre armée, Majesté, et je m'en excuse, répondit le prince avec une froide assurance. Débarquer à la capitale de Gérico à la tête de milliers de soldats de Yué serait perçu comme une invasion étrangère par mon peuple. Cela unifierait l'armée de l'ouest derrière ma mère et déclencherait la guerre totale que nous essayons d'éviter. J'ai déjà un plan précis, une stratégie clandestine pour faire tomber le conseil et ma mère de l'intérieur.
Le roi Sylas fronça les sourcils, intrigué et surpris par sa clairvoyance.
— Un plan ? De quoi s'agit-il ? Donne-nous des détails, Soren.
— Je vous demande de me pardonner, Majesté, mais je préfère ne rien dire pour le moment, répondit humblement Soren en s'inclinant. Moins de gens connaissent les détails de cette infiltration, plus nous aurons de chances de réussir. Faites-moi confiance.
À la tombée de la nuit, une brume épaisse monta des jardins suspendus, enveloppant le grand balcon de la suite royale. Iris se tenait droite contre la rambarde de pierre blanche, le regard perdu dans l'immensité obscure de la vallée, l'esprit torturé par l'imminence du départ. Un léger bruit de pas rompit son tête-à-tête avec le vide. Soren s'approcha doucement par-derrière et laissa sa grande main gauche se poser chaleureusement dans le bas de son dos. Iris tourna lentement la tête vers lui, ses yeux bleu nuit brillant de larmes qu'elle ne chercha même plus à dissimuler. Elle se retourna brusquement et se colla de tout son poids contre son torse, enfouissant son visage contre son cou alors que les premières larmes commençaient à couler le long de ses joues.
— Je t'en supplie, Soren... murmura-t-elle, sa voix brisée par une angoisse viscérale qui lui serrait la gorge. Je suis terrifiée à l'idée de te voir partir. Je ne veux pas que tu me laisses seule ici. Ne pars pas à l'ouest.
Soren lui prit le visage entre ses mains, lui offrant un sourire triste mais d'une infinie tendresse. Il essuya doucement ses joues du bout de ses doigts.
— Je n'ai pas le choix, ma princesse, répondit-il d'une voix douce mais résolue. Mon devoir est d'arrêter ma mère et de purger ce conseil corrompu avant qu'une guerre totale ne détruise nos deux nations par ma faute. C'est ma responsabilité de roi. Mais je te fais le serment le plus sacré de ma vie : je traverserai ces montagnes, je survivrai, et je reviendrai ici pour t'épouser au grand jour. Rien ne pourra briser ma promesse.
Iris releva la tête et ancra son regard dans ses yeux d'acier. Ses joues se teintèrent d'une rougeur soudaine, trahissant une décision intime et farouche. Elle prit fermement la main de Soren, brisant le silence, et l'amena d'un pas décidé vers le grand lit de la chambre. Elle le força à s'y asseoir, se tenant debout juste devant lui sous la lueur vacillante des bougies.
— Je veux t'offrir mon cadeau d'adieu, Soren, murmura-t-elle, sa voix vibrant d'un amour pur et sans artifice.
Soren la regarda en silence, le cœur battant à tout rompre. Sous ses yeux, Iris leva ses mains fines vers les attaches de son vêtement et commença à détacher lentement sa robe de lin léger. Le tissu glissa le long de ses hanches pour s'effondrer en un cercle soyeux sur le marbre du sol, la laissant entièrement nue et vulnérable devant lui dans la pénombre de la pièce. Elle se pencha doucement vers lui, ses cheveux roux effleurant ses épaules, et vint embrasser Soren avec une passion débordante et désespérée. Le prince l'entoura de ses bras puissants, l'attirant contre lui sur le matelas. Cette dernière nuit ensemble, isolée du reste du monde, fut remplie d'un amour charnel, d'une tendresse infinie et d'une union pure qui scella définitivement l'alliance de leurs cœurs avant le lever du jour.
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