chapitre 19 retour au pays

📖 L'Ombre du Trône ✍️ danielle 📝 1414 mots

Le matin du départ se leva sur les écuries privées du palais de la Lune dans une atmosphère d'une lourdeur insoutenable. L'air frais de l'aube semblait s'être figé entre les murs de pierre. Soren se tenait droit près de son puissant étalon noir, vêtu de ses habits de voyage les plus sombres et les plus robustes, son épée royale solidement fixée à sa ceinture. Ses blessures ne le lançaient plus, mais son cœur pesait une brique dans sa poitrine. Le roi Sylas et le capitaine Vane s'avancèrent l'un après l'autre, lui adressant un ultime salut militaire, le regard chargé d'un respect muet et d'une profonde gravité.

Iris s'approcha enfin, le visage d'une pâleur extrême mais d'une dignité royale absolue. Elle s'arrêta à quelques centimètres de lui, ses grands yeux bleu nuit brillant d'une détresse qu'elle tentait désespérément de contenir. Soren n'attendit pas qu'elle parle ; brisant tout protocole, il l'attira contre son torse et la serra de toutes ses forces contre son cœur, enfouissant son visage dans ses cheveux roux. Iris s'agrippa à lui, ses mains serrant le cuir de sa veste comme pour ancrer ce moment à jamais dans sa mémoire.

— Souviens-toi de ta promesse, Soren... murmura-t-elle à son oreille, sa voix tremblant d'un déchirement brut. Reviens-moi vivant.

Soren déposa un baiser brûlant sur ses lèvres, un adieu silencieux chargé d'une promesse sacrée, avant de se détacher brusquement d'elle pour ne pas fléchir. Il se hissa d'un bond souple sur sa monture, saisit fermement les rênes de ses mains guéries et talonna son cheval. L'étalon noir s'élança au galop, franchissant les portes de l'écurie pour se fondre instantanément dans la brume matinale. Soren galopait vers l'ouest, brisé par la séparation mais porté par une détermination foudroyante qui balayait tout sur son passage.

Pendant quatre jours entiers, Soren mena une course effrénée en sens inverse, retraversant les plaines accidentées et les cols de montagne sauvages de Yué. À chaque poste de garde, il brandissait l'insigne d'argent ciselé du roi Sylas, forçant les sentinelles à s'incliner et à lui ouvrir la voie sans poser la moindre question. Lorsqu'il atteignit enfin la dernière ligne de crête, le paysage changea radicalement. Devant lui s'étendaient les terres arides et sombres de Gérico.

Un frisson glacial lui parcourut l'échine. Soren ralentit le pas de sa monture et, d'un geste calculé, rabat une lourde capuche sombre sur son visage, dissimulant ses traits d'acier sous l'ombre du tissu. Le royaume de son enfance lui parut étrangement changé, étouffé par une chape de plomb et une atmosphère de terreur qu'il n'avait jamais ressentie auparavant. Il franchit la frontière clandestine en silence, se glissant sur ses propres terres comme un spectre revanchard au milieu des bois.

L'infiltration de la capitale se fit sans encombre. Soren abandonna discrètement son étalon noir dans une bergerie isolée de la périphérie et pénétra à pied au cœur de la cité fortifiée, se mêlant à la foule dense de la basse-ville. Caché sous sa grande capuche, il passa deux jours entiers à arpenter les ruelles sombres, se fondant parmi les mendiants, s'asseyant dans les coins crasseux des marchés populaires et écoutant les conversations des tavernes misérables. Il resta muet, observant et glanant le moindre murmure, la moindre rumeur.

Le pouls du peuple était malade, mais la colère grondait sous les pavés. Les citoyens murmuraient la vérité dans l'ombre des venelles : ils pleuraient la mort soudaine et suspecte du roi Ivar, s'indignaient ouvertement de la tyrannie de la reine Ines qui augmentait cruellement les taxes pour financer une armée insensée, et se demandaient à voix basse où était passé le prince héritier, que beaucoup croyaient déjà assassiné par la Cour noire. Soren comprit que son peuple souffrait, mais surtout, qu'il était prêt à se soulever et à mordre si un véritable chef légitime venait à lever l'étendard de la révolte.

Au milieu de la deuxième nuit, sous un ciel d'encre totalement dépourvu de lune, Soren décida qu'il était temps d'agir. Il s'approcha des immenses murailles de pierre noire du château royal de Gérico. Connaissant la moindre faille de la forteresse, il profita des angles morts des rondes de garde et se glissa jusqu'à la base des remparts extérieurs. Là, dissimulé derrière un épais rideau de lierre sauvage, il retrouva une trappe de fer rouillée, un ancien passage secret oublié de tous depuis des décennies.

Soren poussa le battant avec précaution et se glissa à l'intérieur, s'enfonçant dans les boyaux étroits et obscurs dissimulés dans l'épaisseur même des murs du château. Ce réseau occulte de galeries de pierre lui permettait de se déplacer sans un bruit, captant les voix étouffées et les bruits de pas des patrouilles qui résonnaient de l'autre côté des cloisons. En explorant plus profondément ces entrailles oubliées, ses pas le menèrent vers une petite pièce secrète, close et poussiéreuse, que le temps semblait avoir totalement épargnée.

Soren pénétra au centre de cet abri de pierre, la lueur de sa lanterne sourde éclairant une couche rudimentaire et une petite table de bois brut. C’est là, posé bien en évidence au milieu de la poussière, qu'il découvrit un carnet relié de cuir sombre. Son cœur rata un battement. Soren s'approcha, ouvrit délicatement la première page et reconnut instantanément l'écriture fine, droite et élégante de son père.

Les mains tremblantes, il commença à dévorer les pages du journal intime, et la vérité le frappa de plein fouet comme un coup de masse. Son père n'avait jamais été un roi faible ou manipulé. Ivar s'était sacrifié. Soren tourna les pages jusqu'à tomber sur un passage écrit à la hâte, une section qui lui était directement dédiée :

« Mon cher fils, mon prince, me voici à t'écrire ceci alors que je sais que tu n'es plus dans notre pays. Le soir de notre dispute, j'ai écouté Ines et j'ai voulu t'envoyer au nord, mais pas pour les raisons qu'elle croit. Je savais qu'elle voulait nous tuer tous les deux et prendre le pouvoir du royaume. J'ai voulu te protéger et t'éloigner, mais connaissant ton caractère et ton envie de liberté, je savais qu'en te disant cela, tu sauterais sur l'occasion de fuir le royaume. Sache que ce soir-là, je t'ai vu partir. Ça m'a brisé le cœur, mais je savais que c'était ce qui était le mieux à faire.

Quand tu liras ceci, cela voudra dire que je suis mort de sa main, et quand tu le sauras, je sais que tu reviendras. Si tel est le cas, alors prends cette cachette, je te la donne, fais-en ton quartier général. Ines ne sait pas qu'il existe. Fais-toi des alliés à travers le peuple, monte ta propre armée et bats-toi, mon fils ! Bats-toi comme tu l'as toujours fait ! Avec dignité et honneur !

Sache mon fils, que j'ai toujours été fier de toi. Tu es un grand combattant, le plus grand que j'ai connu de ma longue vie. Tu te bats pour la justice et l'honneur. J'espère que tu vivras longtemps, que tu te marieras et que tu auras des enfants aussi forts et dignes comme tu l'as été pour moi. Je t'aime, mon fils. Bonne chance et longue vie au roi Soren ! »

La lecture de ces derniers mots d'amour, de fierté et de bénédiction paternelle brisa instantanément l'armure de glace que Soren s'était forgée. Seul dans la pénombre de cette pièce cachée, les digues lâchèrent. De lourdes larmes coulèrent en silence le long de ses joues d'acier, traçant des sillons brillants dans la poussière de son visage. Soren s'effondra sur la chaise de bois, serrant le journal de son père contre son torse, secoué par un sanglot sourd et déchirant qu'il retint au fond de sa gorge. Son père savait. Son père l'aimait, et il avait volontairement scellé son propre destin pour lui offrir une chance de survivre et de revenir purger ce royaume malade.

Mais la tristesse immense se mua rapidement en une fureur royale d'une noirceur absolue, indestructible. Soren essuya ses joues d'un geste sec de sa main gauche. Ses yeux d'acier brillèrent d'une lueur vengeresse dans l'obscurité de la cachette. Il se redressa de toute sa hauteur, le profil durci par la résolution la plus totale. Il posa le journal sur la table, rangea sa lanterne et jura sur la mémoire sacrée du roi Ivar qu'il mènerait cette guerre jusqu'au bout, sans fléchir.

Le plan de son père était désormais le sien. Soren Blackwell fit officiellement de cette pièce secrète son Quartier Général clandestin. Le retour au pays était accompli, et la reconquête de Gérico venait de commencer ici, dans l'ombre même des murs de sa pire ennemie.

💬 Commentaires 0

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
💬

Aucun commentaire pour le moment

Soyez le premier à partager vos impressions !