chapitre 3 L'Instinct du Combattant

📖 L'Ombre du Trône ✍️ danielle 📝 1918 mots

Le deuxième mois de formation venait de débuter, et l’air matinal de la caserne de Yué était glacial. Les cadets, alignés en rangs serrés sur le terrain de terre battue, expiraient de petits nuages de buée. Face à eux, le capitaine Vane, les bras croisés sur son plastron de cuir noir, arpentait les rangs d'un pas lourd. Il s’apprêtait à aboyer ses instructions quotidiennes quand les grandes portes fortifiées du camp s’ouvrirent à la volée.

Un valet essoufflé, portant la livrée azur de la maison royale, s'avança en courant, suivi de près par une lourde escorte de cavaliers.

— Sa Majesté le roi Sylas Lunère ! Et Son Altesse la princesse Iris Lunère ! hurla le valet d'une voix perçante.

Le capitaine Vane se figea, pris de court. Un instant de pure surprise passa dans ses yeux vétérans avant qu’il ne se reprenne. D’un geste sec, il ordonna aux cadets de se mettre au garde-à-vous et se précipita vers l’entrée du camp. Lorsque le roi Sylas descendit de sa monture, suivi par sa fille Iris dont la longue chevelure rousse contrastait avec sa cape de voyage bleu nuit, le capitaine plia le genou dans une révérence impeccable.

— Votre Majesté, Votre Altesse, murmura Vane. C’est un honneur inattendu. Que vaut la présence de la Couronne en ces lieux d'entraînement ?

Le roi Sylas, un homme mûr au regard perçant et à la barbe poivre et sel, posa une main sur le pommeau de son épée dorée.

— Levez-vous, Vane, dit le roi d’une voix grave qui résonna dans toute la cour. Le palais devient trop étroit pour ma fille. La garde royale est compétente pour surveiller des couloirs, mais Iris a besoin d'un garde du corps personnel. Quelqu’un de jeune, de vif, capable de se fondre dans la masse lorsqu’elle se déplace en ville. Je veux voir ce que valent tes recrues. Monte un tournoi, là, maintenant. Au pied levé. Je veux voir leur réactivité sous pression.

— À vos ordres, Sire, répondit le capitaine sans hésiter.

Le capitaine Vane se retourna vers la vingtaine de cadets qui observaient la scène, le cœur battant la chamade. L'opportunité était immense : devenir le garde personnel de la princesse royale. Vane commença à désigner les participants pour des duels en un contre un. Le principe était simple : le vainqueur restait sur le terrain et un autre cadet était appelé pour l'affronter.

Soren, dissimulé sous les traits du maladroit Rune Corwell, croisa les bras au fond du rang. Il observa les premiers combats. C’était brouillon. Les jeunes paysans et citadins de Yué frappaient fort, mais sans technique, cherchant simplement à impressionner le roi et la princesse assis sur une tribune improvisée. Le grand gaillard roux qui s'était moqué de Soren le premier jour, un nommé Borin, enchaîna deux victoires d'affilée en usant de sa force brute, sous les hochements de tête polis du roi. Iris, en revanche, semblait profondément ennuyée, le menton appuyé sur sa main.

— Corwell ! En piste ! tonna soudain la voix de Vane.

Soren réprima un soupir. Il n'avait aucune envie de se faire remarquer, mais il n'avait pas le choix. Il s'avança sur la terre battue, son épée de bois lourd à la main. Suivant le protocole, il s'arrêta devant la tribune royale, posa son poing sur son cœur et s'inclina bien bas.

— Rune Corwell, Majesté, dit-il en modifiant légèrement l'intonation de sa voix pour paraître plus rustre.

Borin, en face de lui, laissa échapper un rire méprisant.

— Prépare toi à mordre la poussière, le pouilleux, murmura le roux en se mettant en garde.

Le capitaine Vane abaissa sa main, donnant le signal du départ. Borin s'élança vers l'avant, levant son épée de bois avec l'intention de l'assommer d'un seul coup descendant. Soren se prépara mentalement à feindre une chute ou une parade ratée. Mais alors que l'arme de bois fendait l'air à quelques centimètres de son visage, une chose imprévue se produisit.

Son corps réagit avant sa tête.

L’instinct de guerrier d'élite, forgé par des années d’entraînement intensif auprès des maîtres d’armes de Gérico, reprit le dessus de manière foudroyante. Sans même y penser, Soren fit un léger pas de côté, une esquive millimétrée d’une fluidité spectaculaire. L'épée de Borin ne rencontra que du vide. Profitant du déséquilibre de son adversaire, le bras de Soren partit tout seul : un coup de pommeau sec et précis en plein dans le sternum du roux, suivi d'un balayage de jambe d'une rapidité invisible.

Dans un grand bruit de ferraille et de poussière, le colosse de quatre-vingt-dix kilos s'écrasa lourdement au tapis, le souffle coupé, totalement incapable de se relever.

Le silence tomba sur le terrain d'entraînement. Soren resta figé, l'épée de bois encore levée.

Oups... pense-t-il immédiatement, une pointe de panique lui traversant l'esprit. Qu'est-ce que je viens de faire ?

Il tourna discrètement les yeux vers la tribune royale pour se rassurer, craignant d'avoir trop bien réussi. Le roi Sylas s'était redressé, un sourcil levé, intrigué par la vitesse divine de ce cadet pourtant si mal noté. Même la princesse Iris avait cessé de soupirer, fixant Soren avec une lueur d'intérêt dans ses yeux clairs.

Soren comprit qu'il devait immédiatement rattraper le coup. Le capitaine Vane appela le cadet suivant pour l'affronter. Dès que le signal fut donné, Soren simula une course maladroite, fit mine de trébucher sur ses propres bottes et laissa son nouvel adversaire lui balayer l'arme des mains. L'épée de bois vola dans les airs et Soren s'étala lamentablement dans la boue.

— Vainqueur, Jarek ! cria le capitaine, bien que son ton soit devenu étrangement bas.

Le roi Sylas se leva, visiblement déçu par la suite des combats.

— Le premier mois n'a pas encore porté ses fruits, Vane, déclara le souverain. Ils ont de la force, mais aucun n'a l'étoffe d'un protecteur. Nous repasserons plus tard.

Le roi et la princesse quittèrent la caserne avec leur escorte, laissant les cadets déçus et frustrés. Soren, qui s'était relevé en époussetant sa tunique bleu nuit, s'apprêtait à retourner vers le dortoir quand une ombre massive se découpa devant lui. Le capitaine Vane s’était approché, le regard noir fixé sur lui.

— Un jour, va falloir que tu arrêtes de faire semblant, Corwell, chuchota l'instructeur d'une voix si basse que lui seul pouvait l'entendre. Arrête de gâcher ton talent et bats toi sérieusement. Je t'ai vu à l'œuvre la nuit, dans la forêt. Ce que tu nous montres la journée n'est qu'une insulte au maniement de l'épée.

Soren sentit son cœur rater un battement. Il était surveillé. Mais au lieu de paniquer, un mince sourire étira le coin de ses lèvres. Cela prouvait la force et la valeur du capitaine Vane : Soren avait des sens extrêmement aiguisés, et pourtant, l'ancien soldat avait réussi à le suivre et à l'observer plusieurs nuits de suite sans se faire détecter une seule fois. Ce vieux briscard a du mérite, pensa le prince.

Le capitaine s'éloigna sans attendre de réponse et frappa dans ses mains pour rassembler tous les jeunes.

— Regardez moi, bande de feignasses ! cria Vane. Puisque vous êtes incapables de tenir une épée correctement devant votre roi, vous allez vous rendre utiles. Les gardes de la ville manquent de main-d'œuvre à cause de la foire saisonnière. Je vais former des groupes de trois. Vous allez patrouiller dans les allées du grand marché de Yué.

Il pointa un doigt sévère vers la foule des cadets.

— Je vous rappelle que vous n'êtes que des cadets ! Il vous est formellement interdit de combattre. Si vous repérez un vol, une bagarre ou le moindre danger, vous n'intervenez pas. Vous allez chercher un vrai garde en uniforme. C'est bien clair ?

— Oui, capitaine ! répondirent les cadets en chœur.

Soren, intégré dans un trio avec deux autres recrues timides, s'équipa de son épée de bois réglementaire. En traversant les portes de la caserne en direction du marché, ses yeux d'acier brillèrent sous sa capuche. Il savait parfaitement que si le danger pointait le bout de son nez, il n'écouterait pas les ordres. Le prince Soren Blackwell n'était pas du genre à aller chercher de l'aide quand il pouvait régler le problème lui-même.

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