chapitre 21 La faiblesse du prince
Soren et Iris restèrent enlacés au milieu de la pièce secrète, savourant le silence lourd et protecteur qui les entourait enfin. L'air poussiéreux de la cachette semblait s'effacer devant la chaleur de leurs corps retrouvés. Iris leva lentement la tête pour plonger ses yeux bleu nuit dans les siens, traçant du regard les lignes dures de son visage durci par la teinture rouge. Sans un mot, elle entoura son cou de ses bras fins et l'embrassa tendrement, déposant sur ses lèvres toute l'angoisse accumulée durant ces semaines de séparation. Soren laissa échapper un long soupir contre ses lèvres, un frisson traversant sa carrure massive, et la serra un peu plus contre lui, ancrant ses mains dans le tissu de sa cape sombre.
Le baiser commença à s'intensifier, devenant plus profond, plus fiévreux, chargé de toutes les nuits passées à redouter le pire. Soren amena doucement Iris vers le lit rudimentaire, leurs pas incertains guidés par l'urgence de leurs corps, sans jamais rompre le contact de leurs lèvres. Elle s'assit avec Soren sur le matelas de sangle, puis, dans un mouvement fluide, se laissa doucement tomber sur le dos. Elle entraîna le prince dans sa course, ce dernier venant se placer à moitié au-dessus d'elle, enveloppant sa silhouette de sa stature imposante dans une étreinte passionnée qui balaya la fraîcheur de la pièce en pierre.
Le lourd panneau de pierre pivota soudainement dans un grincement sec. Le capitaine Varel pénétra dans la cachette, une sacoche militaire à la main.
— Prince Soren, j'ai du nouveau pour les casernes de la basse...
Le vieux soldat s'arrêta net, un pied encore suspendu au-dessus du seuil, en découvrant le jeune couple. Varel se tourna immédiatement dos à eux, les joues brusquement empourprées par une confusion monumentale, et se racla bruyamment la gorge pour signaler sa présence dans l'étroitesse du Quartier Général. Soren et Iris sursautèrent violemment. Ils s'écartèrent en hâte, s'asseyant sur le bord du matelas tout en ajustant leurs vêtements froissés d'un geste nerveux.
— Je... je vous demande pardon, bafouilla Varel, la voix légèrement enrouée, les yeux fixés sur le mur de briques. J'ignorais totalement que le prince avait de la visite à une heure aussi tardive, messire.
Soren se leva, réprimant tant bien que mal sa gêne pour retrouver sa posture droite de commandement. Il passa une main dans ses cheveux rouge sang, exhalant une lente inspiration.
— Tu peux te retourner, Varel. Ce n'est rien.
Le capitaine pivota lentement, l'air encore un peu gauche, mais son regard de vétéran se fit immédiatement plus aiguisé en fixant la jeune femme rousse. Soren fit un pas vers elle et posa une main rassurante dans son dos.
— Iris, je te présente le capitaine Varel, dit Soren, son ton vibrant d'un profond respect. C'est mon ancien mentor. C'est lui qui m'a enseigné le maniement de l'épée, les valeurs de l'honneur et la rigueur de la justice au palais. Si je suis aussi fort et vivant aujourd'hui, c'est grâce à ses leçons et à sa sévérité.
Iris offrit un sourire digne et salua le soldat d'un léger mouvement de tête. Soren se tourna ensuite vers son mentor, sa voix se faisant plus douce, presque protectrice.
— Varel... voici la princesse Iris de Yué. Et elle est également ma fiancée.
Le capitaine écarquilla les yeux, sa barbe grisonnante tremblant de stupeur. Sa mâchoire se contracta plusieurs fois avant qu'il ne parvienne à articuler la moindre parole.
— La... la princesse de Yué ? Votre fiancée, Prince Soren ? C'est un honneur immense, Altesse. Si le roi Ivar vous voyait, il se réjouirait de voir que son fils a trouvé une alliée d'une telle stature pour notre peuple.
Pour briser définitivement le malaise qui flottait sous les voûtes de pierre, Soren reprit son sérieux militaire, croisant les bras sur son torse.
— Merci, Varel. Mais dis-moi, quelle est la raison de ta venue au milieu de la nuit ? La garde a-t-elle bougé ?
Le capitaine redressa les épaules, son visage reprenant instantanément sa dureté habituelle de soldat.
— Le réseau du Corbeau borgne a fonctionné au-delà de nos espérances, Soren. Le code du jeune homme aux cheveux rouge sang a circulé comme une traînée de poudre parmi les opprimés. J'ai le plaisir de t'animé que nous avons déjà rallié cinquante anciens soldats d'élite de la garde royale. Cinquante hommes qui sont restés fidèles à la mémoire de ton père et qui sont prêts à prendre les armes et à suivre tes ordres pour renverser l'usurpatrice. Ils attendent cachés dans la basse-ville.
Soren hocha la tête, une lueur de satisfaction brillant dans ses yeux d'acier. Mais Varel jeta un coup d'œil oblique vers Iris, un pli soucieux barrant son front.
— En revanche, messire... Une question me taraude. Est-ce que la princesse va participer activement aux opérations clandestines ? Sa présence dans les rues pourrait être dangereuse...
— C'est non, coupa Soren du tac au tac, son ton devenant sec, froid et absolument sans réplique. Il est hors de question de l'impliquer dans les combats de rue. Elle est consignée ici, dans cette pièce, pour sa propre protection tant que la ville ne sera pas sécurisée.
Iris, piquée dans sa fierté et profondément surprise par l'autoritarisme soudain de son fiancé, se leva d'un bond du matelas pour lui tenir tête. Elle s'avança jusqu'à lui, ses yeux bleu nuit flamboyant de colère dans la pénombre.
— Consignée ? Tu plaisantes, Soren ! Tu n'as aucun droit de restreindre mes mouvements ni de décider de ma liberté ! Je n'ai pas traversé les montagnes et risqué ma vie pour rester enfermée comme une prisonnière dans un trou de pierre !
Soren vit bien qu'elle ne mesurait pas la cruauté qui régnait au-delà de ces briques. La peur viscérale de la perdre balaya toute sa patience. Il fit un pas rapide, tendant ses larges bras pour lui attraper fermement les épaules. Sa poigne serra son tissu, forçant la jeune fille à ancrer ses yeux dans les siens. Sa voix, dépouillée de toute colère, résonna avec une détresse et une panique pures.
— Regarde-moi, Iris ! Dehors, ce sont les mercenaires de la Cour noire. Si ma mère découvre que tu es en ville, ils te traqueront comme du gibier, t'attraperont pour faire pression sur moi et te tortureront sous mes yeux ! Je refuse de te voir mourir pour ma guerre. Ta survie compte plus pour moi que ma propre vie ou que ce foutu trône !
En voyant le sérieux et la terreur véritable qui se lisaient dans le regard d'acier de Soren, le feu de la colère d'Iris s'éteignit d'un coup. Ses lèvres s'entrouvrirent, mais aucun mot ne sortit. Elle baissa lentement la tête, ses épaules se relâchant sous la poigne du prince. La vérité venait de la frapper de plein fouet. Elle s'était imaginée qu'elle serait sa force, une alliée politique indomptable à ses côtés au milieu du danger... alors qu'en réalité, à cause de l'amour immense et destructeur qu'il lui portait, elle était sa plus grande faiblesse. Si elle tombait, il s'effondrait avec elle. De lourdes larmes commencèrent à perler au coin de ses cils, traçant de longs sillons brillants sur ses joues pâles.
— Je... je te demande pardon, Soren, murmura-t-elle d'une voix brisée, étouffée par l'émotion. Je suis désolée... Je n'avais pas pensé aux choses ainsi. Je pensais pouvoir t'aider, mais je réalise qu'à cause de moi, tu ne pourras même pas te concentrer entièrement sur ta mission. J'avais oublié que mon amour pour toi faisait de moi ta plus grande faiblesse ici.
Soren la prit doucement dans ses bras, enveloppant sa silhouette de sa chaleur, et déposa un baiser sur ses cheveux roux pour apaiser son chagrin.
— Tu sais... je suis quand même heureux que tu sois auprès de moi, murmura-t-il d'une voix feutrée et rassurante. De cette manière, je vais pouvoir continuer à te protéger et être plus concentré à ma tâche, sachant que tu es ici, en sécurité, et non entre les mains de ma mère.
Iris finit par se calmer mais, complètement épuisée par la route et l'émotion, elle resta blottie contre lui, fermant les yeux et laissant la grande main de Soren lui caresser doucement le cou. Soren se recula lentement et s'assit sur le bord de la couche rudimentaire, entraînant la jeune fille dans son mouvement pour qu'elle s'installe contre son flanc. Varel, qui avait observé la scène en silence, toussa discrètement pour reprendre son rapport militaire.
— Les fidèles infiltrés disent que des tensions commencent à se faire sentir entre les ministres et la reine, expliqua le capitaine d'un ton ténébreux. Ils pensent qu'ils préparent une rébellion contre elle pour prendre complètement le contrôle du royaume.
Soren ne cilla pas, ses traits durs se figeant sous l'effet d'une froide lucidité.
— Cela ne me surprend pas, répondit le prince de sa voix grave. Les ministres du conseil ont toujours cherché plus de pouvoir et plus de contrôle. Ça ne m'étonnerait même pas d'entendre les ministres annoncer que la reine est une usurpatrice et la dénoncer en disant qu'elle a tué le roi de ses propres mains et condamné son fils par la même occasion. S'ils font cela, le conseil prendra réellement le pouvoir, et m'annoncer en tant que roi légitime me sera alors totalement impossible.
Iris releva brusquement la tête de son torse, ses yeux bleus étincelant d'une intelligence vive dans l'obscurité.
— Dans ce cas, la meilleure chose à faire, c'est d'agir avant eux.
Elle se tourna vers Soren, redressant son buste pour lui faire face.
— Je sais que tu refuses de faire couler le sang, Soren, et je te comprends car trop de sang a déjà coulé, continua-t-elle avec une insistance farouche. Mais tu vas devoir te résigner. Nos ennemis n'hésiteront pas à tuer pour t'atteindre.
— La princesse a raison, gamin, confirma Varel en croisant les bras. Une bataille ne se gagne pas sans faire couler le sang.
Soren laissa échapper un long soupir las, mesurant l'impasse stratégique dans laquelle ils se trouvaient. Il se pencha et déposa un baiser tendre sur le front d'Iris avant de la fixer intensément.
— Quel est ton plan ?
— Réunissons vingt des fidèles qui peuvent se permettre de s'absenter sans que cela soit louche, exposa Iris avec une précision chirurgicale. Fournissons-leur des masques, des habits sombres et des dagues ou des épées courtes, puis amenons-les ici. Les autres devront être placés pour permettre aux vingt alliés d'entrer dans le château sans encombre. Ces vingt alliés de l'ombre passeront par les passages secrets pour atteindre chaque ministre. Tout devra être fait en une seule nuit pour ne pas éveiller les soupçons.
Un silence de mort s'installa dans la pièce de pierre. Varel écarquilla les yeux, fasciné par la férocité et la perfection géopolitique de cette frappe nocturne. Un large sourire étira la cicatrice du vieux soldat.
— Par les dieux, c'est un plan magistral, Altesse. C'est le coup de grâce idéal pour décapiter le conseil avant qu'ils ne bougent.
— Je valide, trancha Soren, son regard d'acier brillant d'une lueur nouvelle. Combien de temps te faut-il, Varel, pour rassembler tout cet équipement et placer nos fidèles en tant qu'infiltrés à l'intérieur même du palais ?
Le capitaine caressa sa barbe, calculant mentalement les risques et les mouvements de la basse-ville.
— En une semaine, tout pourrait être prêt, messire. Je veillerai à ce que les masques et les lames courtes soient acheminés ici sans éveiller les soupçons de la Cour noire.
— Hâte-toi, ordonna Soren d'une voix impérieuse. Nous n'avons plus de temps à perdre.
Le capitaine s'inclina profondément devant le jeune couple, rajusta sa cape de toile et se glissa en silence par le panneau de pierre, s'éclipsant dans les tunnels secrets.
Une fois seuls sous les voûtes, le calme de la nuit de minuit enveloppa de nouveau le Quartier Général. Iris tourna ses yeux bleus vers Soren, un sourire malicieux et plein d'audace venant balayer la gravité de la pièce.
— Et si... on reprenait là où nous en étions ? murmura-t-elle à voix basse.
Soren lâcha un léger soufflement de nez, amusé et conquis par sa hardiesse. Il se pencha pour l'embrasser, mais cette fois, ce fut Iris qui prit l'initiative. Elle posa ses mains sur ses épaules, le poussa doucement sur le matelas de sangle et s'allongea juste au-dessus de lui, brisant les dernières barrières de leur pudeur. Leur nuit de retrouvailles s'acheva dans un élan d'amour, de tendresse et d'absolu. Une fois leurs ébats terminés, épuisés mais apaisés, ils s'endormirent profondément, collés l'un contre l'autre sous les couvertures, scellés par la promesse d'une guerre qui devait éclater dans sept jours.
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