chapitre 22 Préparatifs
La lumière blafarde du matin s'infiltra lentement par les fentes supérieures de la cachette de pierre, découpant des lignes de poussière dans la pénombre du Quartier Général. Soren fut le premier à s'extraire des draps. Le torse nu, la peau encore marquée par la chaleur de leur nuit de retrouvailles, il s'approcha de la table de bois brut pour tenter d'organiser un déjeuner décent. Armé du grand couteau que son père lui avait laissé, il se met à tailler péniblement dans un bloc de viande séchée et un morceau de pain rassis, faisant grincer la lame contre le bois dans un vacarme peu glorieux.
Sous les couvertures, un mouvement de tissu se fit entendre. Iris sortit doucement la tête de l'oreiller, ses cheveux roux ébouriffés encadrant son visage fatigué. Elle s'appuya sur un coude, observant un instant le prince galérer avec ses rations, un pli profondément amusé sur les lèvres.
— Eh bien, messire le prince... Je vois que le maniement des ustensiles de cuisine est loin de valoir celui de votre épée sombre, lança-t-elle d'une voix ensommeillée, teintée d'une pointe d'ironie.
Soren s'arrêta net, le couteau suspendu au-dessus du pain dur, et tourna vers elle ses yeux d'acier, feignant l'offense.
— Ce pain a la consistance de la muraille du château, Iris. J'aimerais vous y voir.
Iris laissa échapper un rire étouffé, glissant hors du lit en ramenant un drap autour de ses épaules pour se protéger de la fraîcheur des pierres. Elle s'approcha de lui à pas feutrés, un sourire résolument provocateur et audacieux étirant ses lèvres.
— Rassurez-vous, Soren. Vos piètres talents de cuisinier sont largement pardonnés, murmura-t-elle en plantant ses yeux bleu nuit dans les siens. Heureusement pour moi, vous êtes infiniment plus doué, agile et passionné sous les draps que derrière un couteau de cuisine. Vos talents au lit compensent largement la dureté de ce pain.
Soren lâcha un léger soufflement de nez, un sourire authentique et presque déstabilisé venant adoucir ses traits durs face à tant d'audace matinale. Il posa le couteau, attrapa Iris par la taille à travers le drap et la colla doucement contre son torse, déposant un baiser rapide sur le bout de son nez.
— À la caserne de la Cour noire, on m'a appris à survivre en forêt et à frapper fort pour tuer, ma princesse. On ne m'a jamais enseigné l'art de la grande gastronomie royale. Vous allez devoir vous contenter de mes... autres compétences pour le reste de la semaine.
— Je m'en contenterai largement, répliqua-t-elle en l'embrassant rapidement avant de reprendre son sérieux.
Dès le deuxième jour, la trêve amoureuse laissa place à la rigueur de la stratégie clandestine. Le compte à rebours s'était installé comme un poids invisible sous les voûtes du QG. Pendant que Soren passait de longues heures assis sur un tabouret à nettoyer, huiler et affûter méthodiquement sa nouvelle épée tranchante, Iris mettait son plan à exécution avec une patience d'araignée. Elle passait la majeure partie de ses journées agenouillée dans les recoins de la pièce, l'oreille collée aux grilles de fer et aux longs conduits acoustiques qui serpentaient à travers les cloisons du château fort.
Au crépuscule du troisième jour, elle se redressa brusquement, faisant signe à Soren d'approcher. Le prince posa sa pierre à aiguiser et se glissa près d'elle dans l'ombre.
— Qu'est-ce que tu entends ? chuchota-t-il, le visage tendu.
— Deux ministres se sont réunis en secret dans la petite salle d'audience privée, murmura Iris, la voix basse et pressante. Le ministre de la Guerre et celui de la Justice. Je les ai entendus distinctement. Ils préparent une rébellion contre la reine Ines pour prendre complètement le contrôle du royaume. Ils veulent la destituer et la dénoncer avant la fin de la semaine.
Soren serra les dents, ses yeux d'acier brillant d'une fureur froide dans la pénombre.
— Ils veulent nettoyer l'échiquier à leur profit pour s'annoncer en tant que rois légitimes, comprit le prince d'une voix sourde. Si on les laisse faire, le conseil prendra réellement le pouvoir, et m'annoncer en tant que roi légitime me sera alors totalement impossible.
— Dans ce cas, la meilleure chose à faire, c'est d'agir avant eux, trancha Iris en le fixant intensément. Nous n'avons plus le choix.
Au milieu de la cinquième nuit, le grincement métallique de la trappe de fer rompit le silence de la cachette. Le capitaine Varel se glissa à l'intérieur de la pièce, essoufflé, traînant après lui deux lourds sacs de toile grise pour ne pas éveiller les soupçons des patrouilles. Il déposa le matériel lourdement sur la table de bois devant Soren et Iris.
— Tout y est, gamin, déclara Varel d'une voix rauque, s'essuyant le front. Les vingt masques de tissu noir opaque, les tuniques sombres pour se fondre dans les couloirs, et les vingt dagues de fer à lame courte, parfaitement affûtées. J'ai aussi briefé le reste de nos cinquante hommes. La nuit de l'assaut, nos alliés infiltrés tiendront les portes arrières pour laisser le champ libre. En une semaine, tout sera parfaitement en place.
Soren ouvrit l'un des sacs, sortant une dague pour en inspecter le fil, avant de relever un regard d'une gravité absolue vers le capitaine.
— Nous n'avons plus une semaine, Varel, annonça le prince d'un ton sec et sans réplique. Iris a intercepté leurs conversations à travers les conduits. Les ministres de la Guerre et de la Justice complotent pour renverser ma mère et s'emparer du pouvoir absolu avant la fin de la semaine. Si nous attendons, le conseil sera intouchable. Nous devons devancer leur plan. On frappe plus tôt que prévu. Demain soir, l'opération commence.
Varel accusa le coup, ses traits se durcissant sous l'effet de la surprise et de l'urgence. Il hocha lentement la tête, une lueur farouche s'allumant dans ses yeux de vétéran.
— Demain soir... Soit. Ce sera serré pour positionner les guetteurs, mais mes hommes seront prêts à mourir pour toi. Vingt d'entre eux enfileront les masques et passeront par les conduits pour exécuter les ministres dans leurs lits, tandis que les trente autres sécuriseront les accès. Aucun garde ne donnera l'alerte.
— Parfait, conclua Soren. Hâte-toi, Varel. Que tout le monde soit à son poste dès le coucher du soleil.
Le capitaine s'inclina profondément, rajusta sa cape de toile et se glissa en silence par le panneau de pierre, s'éclipsant dans les tunnels secrets.
La sixième nuit tomba enfin sur la capitale, apportant avec elle un froid polaire et un ciel d'encre totalement dépourvu d'étoiles. C'était la veille de l'assaut. Quelques heures à peine les séparaient du moment où les vingt ombres se glisseraient dans les couloirs officiels pour décapiter le conseil. Soren et Iris étaient assis côte à côte sur le bord du matelas de sangle, enveloppés par la pénombre oppressante du Quartier Général. Sur la table, les vingt masques noirs et les dagues alignées semblaient attendre leur heure, funestes et silencieux. Iris restait immobile, ses mains fines serrées les unes contre les autres, fixant le vide.
— Soren... demain soir l'opération sera lancée et le lendemain tu entreras dans le palais par la grande porte entouré de tes alliés qui seront en poste... et tu confronteras ta mère... Et si tu ne revenais pas ? Et... et si elle réussissait à rallier tes alliés à sa cause ? Elle a des assassins autour d'elle prêts à te tuer à la moindre occasion... Je ne veux pas rester ici à attendre ton retour ou... pire... J'ai tellement peur de te perdre...
Soren se tourna vers elle. Sans un instant d'hésitation, il prit ses deux mains froides dans les siennes, enveloppant ses doigts tremblants de sa poigne de fer, avant de plonger son regard d'acier tout au fond du sien. Sa voix s'éleva, d'une gravité tranquille et indestructible.
— Regarde-moi, Iris. Ma mère a des tueurs à sa botte, c'est vrai. Mais elle ne m'a jamais vu combattre, elle ignore que je suis un combattant plus fort que mon père l'était. Fais-moi confiance, ma princesse, elle ne m'aura pas. Même si je dois combattre mes propres hommes.
Après sa réplique, le prince écarta doucement une mèche de ses cheveux roux et se pencha pour l'embrasser avec une ferveur absolue. Le baiser fut profond, tendre, scellant leur pacte face au sang qui allait couler. Soren balaya ses dernières craintes en la serrant contre lui sous les draps de la couche. À l'abri de l'obscurité du Quartier Général, oubliant pour un temps le conseil déchu et le tic-tac des heures, ils passèrent une dernière nuit remplie d'amour et de tendresse, leurs corps et leurs âmes s'abandonnant l'un à l'autre dans une union pure avant le lever du jour.
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