chapitre 23 La nuit de l'ombre

📖 L'Ombre du Trône ✍️ danielle 📝 2832 mots

Au petit matin, Soren fut réveillé en sursaut par une main lourde posée sur son épaule. Il ouvrit les yeux et découvrit le visage tendu du capitaine Varel, qui s’était glissé dans le Quartier Général secret à la lueur de l'aube naissante. Le vieux soldat se pencha vers lui et murmura d'une voix pressante :

— Tout est en place, gamin. Nos infiltrés ont pris leurs postes et l'équipe est entièrement prête à agir dès la tombée de la nuit. Le conseil va tomber.

Soren hocha la tête, le cœur battant, puis se tourna vers Iris qui dormait encore à ses côtés sous les lourdes couvertures de laine. Un sourire tendre adoucit ses traits d'acier. Il se pencha délicatement pour lui donner un baiser sur le front, mais au moment précis où ses lèvres touchèrent sa peau, le prince se figea net, un frisson d'alarme lui traversant l'échine. Sa peau était brûlante, dégageant une chaleur anormale. Surpris et inquiet, Soren posa sa paume contre ses joues et réalisa qu'Iris faisait une terrible fièvre. Il se redressa d'un bond, se tournant vers son mentor avec une panique palpable dans la voix.

— Varel, elle est brûlante. Elle a une fièvre de cheval. Est-ce que tu ne connaîtrais pas un médecin de confiance dans la basse-ville ? Quelqu'un qui serait prêt à garder le silence et à venir ici en secret ?

Le capitaine fronça les sourcils, la mine sombre. Il prit un moment pour réfléchir, lissant sa barbe grise, avant de secouer tristement la tête.

— Malheureusement, non. En ce moment, la plupart des guérisseurs de la ville font des rapports à la garde au moindre blessé ou malade suspect. Je n'en connais aucun à qui je confierais le secret de cette pièce ou la vie de ta fiancée.

Soren laissa échapper un long soupir de détresse, passant une main nerveuse dans ses cheveux rouge sang. Varel l'observa un instant, mesurant le poids qui pesait sur les épaules du jeune homme, avant de demander avec une hésitation respectueuse :

— Qu'est-ce qu'on fait, Soren ? Est-ce qu'on annule l'opération pour ce soir ? Est-ce qu'on reporte la mission le temps qu'elle se remette ?

Le prince se tourna de nouveau vers le lit, fixant le visage endormi d’Iris. Le silence s'installa dans la pièce de pierre pendant de longues minutes alors qu'il pesait le pour et le contre. Finalement, il redressa ses larges épaules, son regard reprenant sa dureté royale.

— Non, décréta Soren d'une voix ferme. On n'annule rien. Iris a passé des semaines à concevoir ce plan de frappe chirurgicale. Si elle était réveillée, elle refuserait catégoriquement que j'abandonne l'opération pour elle alors que nous sommes si près du but. La mission est toujours en cours, Varel. Peu importe ce qui se passera, nous frapperons ce soir.Au fond de son âme, Soren tentait désespérément de se rassurer, espérant de tout son cœur que ce ne soit qu'un coup de froid passager provoqué par la rigueur des souterrains et qu'Iris aille mieux avant la fin de la journée.

Malheureusement, l'état de la princesse ne fit que s'aggraver au fil des heures. Tout au long de la journée, le mal s'intensifia, plongeant Iris dans un calvaire épuisant : vomissements violents, étourdissements continuels et bouffées de chaleur étouffantes qui la laissaient trempée de sueur. Elle subissait même de légers évanouissements qui terrifiaient Soren. En après-midi, le prince la força à s'allonger et à rester immobile sous les draps, mais la pauvre fille se réveillait presque toutes les heures pour vomir le peu d'eau qu'il tentait de lui faire avaler. Arrivée en soirée, sa température se stabilisa enfin, mais elle restait d'une faiblesse extrême, clouée au lit et totalement incapable de faire le moindre mouvement.

C'est à cet instant que le panneau de pierre pivota. Varel entra dans le QG, sa tunique sombre déjà enfilée et son masque de tissu noir pendant à son cou.

— C'est l'heure, Soren, annonça-t-il avec gravité. Les vingt ombres se rassemblent dans le tunnel inférieur.

Soren sentit son estomac se nouer d'angoisse. Il se tourna vers le lit, observant Iris qui était toujours allongée, les yeux à moitié ouverts, luttant contre l'épuisement total pour maintenir son regard ancré dans le sien. Elle vit son hésitation et, d'une voix faible mais d'une fermeté absolue, elle lui murmura :

— Ne t'en fais pas pour moi, Soren... Pars. Fais ce que tu as à faire.

À contre-cœur, l'esprit torturé par l'inquiétude mais porté par son devoir, Soren ajusta son propre masque noir sur son visage, saisit son épée tranchante et quitta la pièce à la suite du capitaine, s'enfonçant dans les ténèbres des conduits secrets.

L'opération clandestine se déroula à la perfection, comme une mécanique d'horlogerie divine. Divisés en petites colonnes à travers le réseau de galeries dissimulées dans les murs, les vingt rebelles masqués se glissèrent à l'intérieur des quartiers des ministres corrompus. En l'espace d'une heure, chaque membre du conseil d'Ines fut exécuté en silence dans son sommeil, sans qu'un seul cri ou qu'une seule alarme ne vienne perturber le calme de la forteresse. Soren menait la colonne centrale.

En arrivant devant la porte de la chambre du capitaine actuel de la caserne — l'homme qui avait trahi Varel pour prendre sa place —, le prince s'arrêta net, levant une main bandée pour figer ses hommes. Une lueur filtrait sous la porte de chêne. Le capitaine ne dormait pas. Plus troublant encore, la voix hautaine et glaciale de la reine Ines résonnait distinctement à l'intérieur de la pièce. Tapis dans l'ombre de l'angle mort du couloir secret, Soren tendit l'oreille, et la conversation qu'il surprit le laissa totalement pantois.

— Tu n'es qu'un incapable ! un lâche ! hurlait la reine Ines, sa voix vibrant d'une fureur hystérique. Par ta faute, Soren est libre ! Il a réussi à fuir le royaume alors qu'il devrait être mort et enterré de tes propres mains depuis trois mois !

— Majesté, je vous demande pardon, balbutia le capitaine de la caserne d'une voix tremblante. J'ai suivi vos ordres à la lettre. Le soir de son départ, je me suis introduit en secret dans ses quartiers pour le poignarder dans son lit, mais le prince n'était pas dans sa chambre. Je l'ai cherché partout dans le palais pendant une heure entière avant de tomber sur lui à la caserne militaire... Mais il était avec le capitaine Varel. Devant le vétéran, il m'était rigoureusement impossible d'agir. Varel se serait opposé à moi, il aurait pris les armes et il aurait protégé le prince au prix de sa vie.

— Tes excuses m'importent peu ! cracha la reine, le ton venimeux. Cette fois, tu as intérêt à réussir à le débusquer ! Mes espions me l'ont confirmé : il est revenu dans cette capitale. J'en suis certaine. Je le veux mort ou vif devant mon trône d'ici deux jours, capitaine. Sinon, c'est ta propre tête que je ferai rouler sur les pavés !

La lourde porte de la chambre claqua avec violence lorsqu'Ines sortit dans le couloir officiel, folle de rage. Dissimulé derrière le panneau dérobé, Soren attendit quelques secondes. À l'intérieur, il entendit le bruit sourd d'un objet jeté au sol en signe de colère, suivi du gémissement désespéré du capitaine qui murmurait dans un sanglot étouffé :

— C'est elle qui devrait mourir... C'est elle qui aurait dû périr, et non le bon roi Ivar...

Soren n'attendit pas une seconde de plus. Il poussa doucement le panneau de pierre et entra d'un pas lourd dans la chambre. Au bruit du mécanisme, le capitaine se retourna brusquement. À la vue de cette haute silhouette masquée aux cheveux rouge sang qui venait de surgir de la muraille, l'homme recula de quelques pas, blémissant instantanément, le corps paralysé par la surprise et la terreur d'être découvert. Soren s'avança lentement vers lui, sans prononcer une seule parole, sa nouvelle épée tranchante brillant sous la lueur des chandelles. Le capitaine ancra son regard dans ses yeux d'acier gris clair et comprit immédiatement quelle sentence l'attendait. Pris de désespoir, il se laissa tomber à genoux, s'inclinant humblement devant le prince, les larmes coulant sur son visage.

— Prince Soren... Je vous en supplie, écoutez-moi ! bafouilla-t-il, la voix coupée par les sanglots. La reine tient nos familles à tous en otage dans les prisons de la haute-cour ! Nous n'avons d'autre obligation que d'obéir à ses décrets ! Tout ce que nous cherchons, c'est la paix... et la libération des nôtres !

Soren, outré et le visage durci par une fureur froide, maintint sa voix basse pour ne pas alerter les gardes qui circulaient dans les couloirs extérieurs, mais ses mots tombèrent comme des couperets.

— Et ma famille à moi, capitaine ?! Est-ce que mon propre père devait absolument subir une telle mort sous prétexte que vous cherchiez votre propre sécurité ? Tout ce que je fais ce soir est légitime ! C'est mon royaume ! C'est mon trône ! Et ma mère a osé l'usurper et le remplir de sang avec celui de mon père ! Pourquoi devrais-je t'épargner aujourd'hui, alors que mon père, lui, a dû mourir par votre lâcheté ?

Le capitaine resta incliné, le front contre les dalles de bois, le corps secoué de tremblements.

— Je n'ai rien à voir avec la mort du roi Ivar, messire, jura-t-il les larmes aux yeux. Je le respectais profondément, et je voulais que son règne dure des années encore. Mais quand la reine a fait capturer mon fils et ma fille pour les jeter aux fers... Comment aurais-je pu les aider autrement qu'en me pliant à ses ordres ? Qu'auriez-vous fait à ma place ?

— Tu aurais dû parler ! Tu aurais dû lever la voix et la dénoncer au grand jour ! répliqua Soren d'un ton cinglant. À la place, tu as préféré subir, te terrer et te taire comme un lâche ! Tu as choisi la facilité de la soumission plutôt que l'honneur du combat !

Soren leva lentement son épée au-dessus de la gorge du capitaine prosterné, ses muscles bandés, prêt à lui couper la tête pour laver le sang de sa lignée. Les secondes s'égrenèrent dans un silence de mort. Mais malgré la fureur noire qui lui tordait les entrailles, malgré la haine viscérale qu'il ressentait pour ce conseil, le prince se figea. Il regarda cet homme à genoux qui pleurait pour ses enfants. Soren réalisa qu'il ne pouvait pas se résoudre à lui ôter la vie de sang-froid. Son bras faiblit, et la pointe de son épée tranchante s'abaissa lentement jusqu'au sol de la chambre.

— Je ne peux pas... murmura le prince dans un souffle rauque, sa fierté de bourreau s'effondrant. Je n'y arrive pas...

Il se recula de quelques pas, respirant lourdement. Le capitaine releva lentement la tête, totalement stupéfait par ce geste de clémence inattendu. Soren leva les yeux vers le plafond de la pièce, et dans le tumulte de ses pensées, les paroles de sagesse que le roi Sylas lui avait confiées avant son départ de Yué résonnèrent avec la force d'un oracle.

« Soren. Un roi n'est pas forcé de tuer pour montrer sa supériorité. Le simple fait de faire des prisonniers peut être le signe pour le peuple que son roi respecte la vie d'autrui. »

Le prince de Gérico redressa les épaules, reprenant le contrôle de lui-même. Il s'avança vers le grand lit à baldaquin, coupa proprement une lourde corde de suspension d'un coup de lame et s'approcha du capitaine pour lui attacher fermement les poignets derrière le dos. D'un geste sec, il déchira un morceau de drap de lin et lui couvrit hermétiquement les yeux, s'assurant qu'il ne verrait rien du chemin occulte qu'ils allaient emprunter. Il le força à se relever et, le tirant fermement par le bras, le fit basculer à sa suite à l'intérieur du panneau dérobé, s'enfonçant de nouveau dans la noirceur des tunnels.

À son retour au repaire secret, le reste du groupe des vingt ombres était déjà rassemblé, les masques relevés et les dagues rangées. Soren poussa le capitaine prisonnier vers Varel.

— Enfermez-le quelque part dans les galeries inférieures, sous bonne garde, ordonna le prince d'un ton sans réplique. Il est notre prisonnier, sa vie est sauve.

Varel hocha la tête, confiant immédiatement la garde du captif à l'un de ses hommes de confiance, tandis que tous les soldats saluaient Soren d'un regard vibrant d'un respect immense pour la réussite de la purge. Le prince ne prit pas le temps de célébrer. Il retira son masque d'un geste nerveux et se précipita vers le grand lit d'appoint au fond de la pièce. Il s'arrêta net, les yeux écarquillés par la surprise. Un homme était assis juste auprès d'Iris. Il l'examinait attentivement, sa main posée sur le front de la princesse pour évaluer sa température. Varel s'approcha rapidement pour rassurer son souverain.

— Ne t'inquiète pas, gamin. J'ai trouvé ce médecin dans un bar discret de la basse-ville, il était prêt à l'examiner gratuitement. Je lui ai bandé les yeux durant tout le trajet à travers les conduits pour qu'il ignore totalement où se trouve notre repaire, mais je lui ai permis de le retirer dès qu'il est arrivé ici pour qu'il puisse faire son travail.

Soren fit un pas de plus dans la clarté des bougies et se figea, reconnaissant immédiatement les traits de l'homme qui se tenait là. Ce n'était pas un médecin ordinaire : c'était Joram, le messager et espion personnel du roi de Yué, celui-là même que Soren avait sauvé des griffes des tueurs à la frontière ! En croisant le regard du prince, Joram se leva de son tabouret et s'inclina profondément, posant un poing sur son cœur.

— Prince Soren... C'est un honneur de vous revoir en vie, murmura l'espion.

— Joram ? Qu'est-ce que tu fiches ici ? demanda Soren, stupéfait.

— Le roi Sylas était mort d'inquiétude après le départ soudain et clandestin de la princesse Iris, expliqua Joram d'une voix douce. Il m'a ordonné de franchir la frontière en secret pour venir prendre des nouvelles de sa fille et de son beau-fils. N'ayant aucune indication, j'ai deviné qu'elle serait ici, avec vous, au cœur de la capitale. Heureusement, le capitaine Varel m'a croisé dans les bas-fonds alors que je cherchais un moyen de vous contacter. Sachez que durant mes années de formation à la cour de Yué, j'ai suivi plusieurs cours de médecine approfondis auprès des guérisseurs royaux.

L'espion jeta un coup d'œil tendre vers Iris, avant de reporter ses yeux sérieux sur le jeune prince.

— J'ai terminé son examen, Soren. Sa vie n'est pas en danger, et sa fièvre va tomber. Mais la cause de son état n'est pas une maladie... La princesse Iris est enceinte d'environ deux semaines.

Soren recula d'un pas, comme s'il venait de recevoir un coup de massue en plein torse. Le monde sembla s'arrêter de tourner autour de lui. Il cligna des yeux, le souffle coupé, répétant le mot dans un murmure d'incrédulité totale :

— Enceinte... ?!

— Oui, confirma Joram avec un sourire ému. Tous les symptômes qu'on m'a décrits et que j'ai constatés sont les signes précoces et indéniables d'une femme enceinte : les vomissements violents, l'incapacité absolue à garder la nourriture, les vertiges, les faiblesses extrêmes allant jusqu'à l'évanouissement et cette poussée de fièvre soudaine. Son corps s'adapte, Soren. Elle a simplement besoin de repos.

Submergé par une vague d'émotion d'une puissance infinie, mêlant une joie pure à une détermination décuplée, Soren s'avança lentement vers la couche. Il s'assit avec précaution sur le bord du matelas et prit la main moite d'Iris dans la sienne. Sentant sa présence, la princesse ouvrit à moitié ses grands yeux bleu nuit, croisa son regard d'acier et lui offrit un faible mais radieux sourire de soulagement. Soren porta ses doigts à ses lèvres, y déposant un baiser d'une infinie tendresse. Il ferma les yeux, serrant sa main contre sa joue, conscient que sa guerre venait de changer d'âme. Il ne se battait plus seulement pour laver le sang de son père ou pour récupérer une couronne de fer ; il se battait pour protéger l'avenir de sa femme et de l'enfant qui grandissait en elle. Le conseil était mort, le piège était refermé, et malgré la tempête qui grondait au-dessus de leurs têtes, cette nuit de l'ombre ne pouvait pas mieux s'achever.

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