chapitre 4 À découvert
Le grand marché de Yué était un labyrinthe de toiles colorées, de parfums d’épices orientales et de cris de marchands. La foire saisonnière battait son plein. Soren, revêtu de son uniforme bleu nuit de cadet, arpentait les allées pavées en compagnie de Jarek et d'un autre jeune nommé Liam. Les deux garçons ajustaient nerveusement leurs ceintures, fiers mais intimidés par la foule. Soren, lui, gardait la tête basse sous sa capuche, son épée de bois réglementaire tapant contre sa cuisse. Ses yeux d'acier, cependant, ne laissaient rien passer.
Soudain, les trompettes de l'escorte royale retentirent à l'entrée de la place. La foule se fendit en deux pour laisser passer le cortège du roi Sylas et de la princesse Iris, qui retournaient au palais après leur visite matinale à la caserne. Le carrosse royal, flanqué de draperies d'argent, avançait au pas. À ses côtés, le capitaine Vane chevauchait d'un air sombre, entouré d'une douzaine de gardes d'élite.
Iris était adossée contre les coussins de velours du carrosse. Par la fenêtre ouverte, son regard distrait croisa brièvement la silhouette de Soren au milieu de la foule. Elle plissa les yeux, reconnaissant le cadet maladroit qui avait terrassé le colosse de quatre-vingt-dix kilos avant de s'étaler lamentablement dans la boue. Mais elle n'eut pas le temps d'approfondir sa pensée.
Un cri d'effroi déchira l'ambiance festive.
À l'autre bout de la place, un immense chariot de foin se renversa lourdement au milieu du passage, écrasant un étal et bloquant instantanément la sortie du cortège. Avant même que les gardes ne puissent réagir, une trentaine d'hommes surgirent des ruelles adjacentes. Ils portaient des armures de cuir bouilli sans aucun blason, leurs visages masqués par des linges sombres. Dans leurs mains brillaient de longues lames d'acier bien aiguisées.
— Embuscade ! Protégez le roi ! hurla le capitaine Vane en dégainant son épée dans un sifflement strident.
Le chaos fut instantané. La foule paniquée se mit à courir dans tous les sens, renversant les tréteaux et les marchandises. Les assaillants se jetèrent sur l'escorte royale avec une violence inouïe. Les gardes de Yué, encerclés et pris au dépourvu par le nombre, durent se battre un contre trois.
À quelques mètres de là, Jarek et Liam pâlirent, terrifiés par la vue du sang qui commençait à tacher les pavés.
— Le... le capitaine a dit de ne pas intervenir ! bafouilla Jarek, la voix tremblante. Il faut aller chercher de l'aide ! Courons à la garnison !
Soren ne répondit pas. Sans un regard pour ses deux compagnons qui s'enfuyaient déjà à toutes jambes à travers la foule en panique, il resserra sa prise sur la poignée de son épée de bois. Le prince de Gérico n'allait pas reculer. Pas face à de vulgaires assassins.
Le combat tournait au désastre pour la Couronne. Trois assaillants parvinrent à encercler le capitaine Vane, le tenant à distance, tandis que deux autres escaladaient le carrosse royal. Le cocher fut abattu d'un coup de dague en plein torse. L'un des assassins enfonça la portière du carrosse d'un coup de botte magistral.
Iris Lunère se retrouva face au canon d'une lame pointée vers sa gorge. Le roi Sylas, piégé de l'autre côté du carrosse par un assaillant qui forçait la fenêtre, tenta de dégainer, mais l'espace étroit l'empêchait de bouger. La princesse refusa de crier. Elle recula contre la paroi, agrippant une petite dague de cérémonie, les yeux écarquillés par l'imminence de la mort. L'assassin leva son épée pour l'exécuter.
Il n'en eut jamais le temps.
Soren surgit de nulle part, propulsé par une détente spectaculaire. Utilisant un étal de fruits comme tremplin, il se jeta sur le toit du carrosse et se laissa glisser à l'intérieur de la cabine. Dans un mouvement d'une rapidité folle, son épée de bois lourd s'abattit avec un bruit sourd contre le poignet de l'attaquant. L'os craqua net. L'arme en acier de l'assassin tomba au sol.
Iris laissa échapper un soupir de stupeur. Devant elle, le cadet misérable, le vagabond de la caserne, se tenait droit, faisant rempart de son corps.
— Restez derrière moi, Altesse, ordonna Soren d'une voix qui n'avait plus rien de rustre. C'était la voix d'un commandant, froide et impérieuse.
Un deuxième assassin, un colosse armé d'une lourde épée bâtarde, sauta à son tour dans l'embrasure de la portière. Il vit le bout de bois de Soren et poussa un rire barbare. Il abattit sa lame de toutes ses forces dans un coup vertical destructeur. Soren para le coup de biais pour dévier la puissance de l'acier, mais la violence de l'impact fut trop grande pour l'exercice : dans un craquement sec, l'épée de bois de Soren fut tranchée en deux, volant en éclats de colères.
Soren se retrouva désarmé, un simple morceau de frêne brisé à la main. Le colosse masqué leva de nouveau son arme, un sourire cruel deviné sous son linceul.
Au même moment, à dix mètres de là, le capitaine Vane, qui venait de se débarrasser d'un de ses adversaires, tourna la tête vers le carrosse. Il vit le morceau de bois brisé. Il comprit que le moment était venu. Vane tendit la main vers son dos, décrochant une arme enveloppée de toile de jute qu'il portait en bandoulière depuis plusieurs jours.
— Rune ! hurla Vane de toutes ses forces. Attrape !
D'un geste puissant et précis, le capitaine lança l'objet à travers la place. La toile se détacha dans les airs, révélant un fourreau de cuir noir et un pommeau d'acier sombre finement sculpté. C'était l'épée de prince de Soren. Celle qu'il avait cachée dans la forêt.
L'assassin face à Soren abattit sa lame vers son crâne pour le fendre en deux.
Ce qui se passa ensuite dura moins d'une seconde, un prodige de réflexes et de synchronisation parfaite. Soren ne regarda même pas l'arme qui fondait sur lui. Ses yeux étaient fixés sur son épée qui volait dans les airs. Il plongea vers l'avant, esquivant la trajectoire directe du coup de l'assassin par une roulade fluide sur le sol de la cabine. Au sommet de sa rotation, sa main droite jaillit par la portière ouverte et agrippa la poignée de son arme au vol, pile au moment où elle passait à sa portée.
Sans un millième de seconde de retard, profitant de l'élan de son mouvement, Soren fit pivoter son corps et dégaina la lame dans le même geste. Un éclair d'acier sombre fendit l'espace.
Clang !
Un son cristallin, pur et terrifiant, résonna dans tout le marché. Soren, agenouillé sur un genou, bloquait l'épée bâtarde du colosse à bout portant, juste au-dessus du visage d'Iris. La lame royale de Soren n'avait pas bougé d'un millimètre sous l'impact. L'acier de Gérico tenait bon.
Iris, pétrifiée à quelques centimètres de l'action, vit le visage de Soren de profil. Sa capuche était tombée. Ses cheveux sombres collaient à ses tempes, et ses yeux brillaient d'une lueur sauvage, une aura de prédateur et de noblesse mêlée qu'aucun paysan n'aurait jamais pu posséder. Le choc dans les yeux de la princesse était total : ce n'était pas un cadet qui la protégeait. C'était un seigneur de guerre.
Soren ancra ses bottes dans le plancher.
— Mon tour, murmura-t-il pour l'assassin.
D'une torsion de poignet d'une fluidité divine, il fit glisser la lame de son ennemi le long de la sienne, rompant la garde du colosse. Dans le même mouvement, la lame sombre de Soren décrivit un arc de cercle parfait. L'acier trancha la gorge de l'attaquant avant que celui-ci ne puisse émettre un son. L'homme s'effondra à l'extérieur du carrosse dans un râle étouffé.
Soren bondit hors de la cabine, se réceptionnant avec légèreté sur les pavés sanglants du marché. Fini le masque. Fini la comédie du cadet maladroit qui trébuche sur ses bottes.
Les assassins restants commirent l'erreur de le prendre pour une proie facile. Trois d'entre eux foncèrent sur lui en hurlant. Soren les attendit de pied ferme, l'épée basse, le corps parfaitement équilibré. Quand le premier arriva à sa portée, Soren fit un pas chassé d'une rapidité foudroyante, esquiva la pique et lui transperça le cœur d'une estocade nette. Sans s'arrêter, il fit pivoter son arme pour parer le coup du second, exécutant une passe d'armes d'une complexité rare, une technique apprise à la cour de Gérico. Il fit sauter l'épée de son adversaire avant de lui fendre le torse. Le troisième assaillant recula d'un pas, la terreur se lisant dans ses yeux face à cette machine à tuer bleu nuit qui balayait ses hommes comme des fétus de paille. Soren s'avança d'un pas lourd, et d'un revers horizontal d'une puissance brute, il mit fin au combat.
Le silence retomba peu à peu sur la place du marché, uniquement troublé par les gémissements des blessés et le crépitement d'un étal en feu. Les quelques assassins survivants prirent la fuite dans les ruelles, réalisant que leur plan avait échoué.
Le capitaine Vane, essoufflé, son épée dégoulinante de sang, s'approcha lentement du carrosse. Il regarda les corps empilés autour de Soren, puis posa son regard sur la lame sombre du jeune homme. Un mince sourire de respect apparut sur le visage du vieux vétéran.
Le roi Sylas sortit à son tour du carrosse, indemne, mais le visage pâle. Ses yeux passèrent du cadavre du colosse à Soren, qui essuyait calmement sa lame avec un morceau de tissu avant de la rengainer dans son fourreau d'acier noir.
Enfin, Iris Lunère descendit du marchepied. Ses mains tremblaient encore légèrement, mais son regard bleu nuit ne lâchait pas Soren. Elle s'avança vers lui, ignorant le sang sur les pavés. Elle s'arrêta à deux pas du prince exilé, le dévisageant comme si elle le voyait pour la toute première fois. La petite princesse hautaine qui s'ennuyait sur sa tribune avait disparu ; il n'y avait plus que de la fascination pure et une tonne de questions qui brûlaient ses lèvres.
Soren Blackwell venait de sauver la couronne de Yué, mais ce faisant, il s'était exposé aux yeux de tous. Le secret était brisé. Son exil venait de prendre un tournant radical.
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