Chapitre 5 L'acte et non le sang.

📖 L'Ombre du Trône ✍️ danielle 📝 1574 mots

Le vacarme de l'affrontement s'éteignit, laissant place au silence pesant d'un champ de bataille improvisé. Soren resta immobile au centre de la place du marché, entouré par les corps des assaillants qu'il venait d'abattre. Sa respiration était lente, parfaitement régulière. Aucune goutte de sueur ne perlait sur son front, et son rythme cardiaque n'avait pas cillé. D'un geste fluide et précis, il fit glisser la lame d'acier sombre de son épée dans le pli de sa manche pour en retirer le sang d'un mouvement d'expert, avant de la ranger d'un coup sec dans son fourreau noir.

Le masque du cadet maladroit était tombé pour de bon. Il était inutile de feindre l'ignorance désormais. Alors que le roi Sylas et la princesse Iris descendaient du carrosse, Soren se tourna vers eux. Il ne s'effondra pas de fatigue et ne baissa pas humblement les yeux. Il se tint droit, se contentant d'un salut de tête ferme et respectueux, la main posée sur le pommeau de sa lame.

Le roi Sylas s'avança vers lui. Le souverain de Yué avait le visage pâle, mais ses yeux perçants ne lâchaient pas le jeune homme.

— Tu viens de sauver ma fille, gamin, dit le roi d’une voix forte qui s'éleva au-dessus des murmures de la foule. Et tu as décimé une milice entraînée à toi seul. Regarde-moi dans les yeux et réponds : d'où te vient une telle maîtrise de l'acier ? Tu n'as pas le niveau d'une recrue. Tu te bats comme un chef de guerre.

Avant que Soren ne prenne la parole, le capitaine Vane s'approcha, rengainant sa propre arme. Le vieux vétéran affichait un visage sérieux, mais son regard trahissait un profond respect.

— Si vous me permettez, Votre Majesté, intervint Vane. Ce garçon est inscrit sous le nom de Rune Corwell. Et s'il a cette force, c'est parce qu'il nous joue la comédie depuis un mois. La journée, il subissait mes réprimandes et faisait semblant d'être le plus minable de mes cadets. Mais la nuit, je l'ai suivi en secret dans la forêt. Je l'ai vu s'entraîner sous la lune. Ses mouvements sont parfaits, sa vitesse est mortelle et il possède une technique qui dépasse de loin tout ce que j'ai pu enseigner dans ma carrière. J'ignorais pourquoi il cachait son jeu... jusqu'à ce matin. Son instinct a parlé pour protéger la princesse.

Soren ne cilla pas sous les révélations du capitaine. Son visage resta de marbre, mais son attention se déplaça vers le reste de la place.

Pendant que les gardes survivants sécurisaient les accès, le roi Sylas ne remonta pas immédiatement dans son carrosse sécurisé. Le souverain marcha vers un vieux marchand de draps dont l'étal venait d'être réduit en miettes et qui saignait au bras. Sylas s'agenouilla dans la poussière aux côtés de l'homme, posant une main rassurante sur son épaule et ordonnant à ses propres médecins de soigner les civils avant de s'occuper de la suite.

Soren observa la scène en silence, et une comparaison brutale s'imposa dans son esprit. Il rejeta une pensée vers Gérico, son pays d'origine, et vers son père, le roi Ivar Blackwell. Si une telle attaque s'était produite là-bas, Ivar aurait hurlé de rage contre l'incompétence de ses soldats, se serait muré dans sa cabine sous une triple rangée de boucliers et serait rentré au château sans accorder un seul regard aux paysans piétinés. Pour son père, le peuple n'était qu'une masse corvéable et invisible. Ici, Sylas Lunère partageait la poussière et la douleur des siens. Il gouvernait par la présence et le respect, pas par la terreur. Voilà la différence, pensa Soren, une pointe d'amertume au cœur. Mon père n'est qu'un tyran lâche assis sur un trône de pierre noire. Cet homme là est un vrai roi.

— Gardes ! ordonna soudain Sylas en se redressant. Escortez le capitaine Vane et le cadet Corwell au palais. Nous allons régler cela à la Cour.

L'arrivée dans la grande salle du trône de Yué marqua un contraste saisissant avec la forteresse étouffante de Gérico. Ici, l'architecture était vaste, lumineuse, baignée par la clarté du jour qui traversait de monumentales coupoles de verre, et les murs étaient drapés de fines soies argentées. Les hauts dignitaires et les nobles du royaume s’étaient déjà rassemblés en urgence, s'agitant comme des volailles effrayées à l'évocation de l'attentat manqué.

Soren se tenait au centre de la pièce. Il n'affichait plus aucune maladresse, mais gardait une attitude neutre et détachée, les bras croisés, le regard calme. Sur l'estrade, la princesse Iris prit place à côté de son père. Ses yeux clairs ne quittaient pas Soren, le dévisageant avec une intensité farouche, cherchant à percer le mystère de ce garçon.

— Bien, Rune Corwell, commença le roi Sylas depuis son trône d'argent. Le capitaine affirme que tu es un prodige, et j'ai vu tes compétences de mes propres yeux. Pourtant, tu n'es enregistré que comme un miséreux trouvé à la frontière. Parle. Qui es-tu et pourquoi cacher un tel talent ?

Soren prit une inspiration lente. Il adopta une voix posée, un peu brute mais dénuée de toute crainte.

— Ce que j'ai dit à la frontière est la vérité, Majesté. Je suis un sans-abri chassé de l'ouest par les soldats de mon pays. Si je sais me battre, c'est que les bas-fonds de Gérico ne pardonnent pas aux faibles. Pour survivre dans la rue, j'ai dû observer les mercenaires de passage, les assassins et les brigands. J'ai volé leurs techniques, j'ai ramassé des lames sur les morts et je me suis entraîné seul, chaque nuit, parce que la seule autre option était de crever dans un fossé. J'ai fait semblant d'être nul à la caserne parce que je me méfie des armées et des puissants. Je voulais juste de la soupe, un toit, et qu'on me foute la paix.

Le mensonge était fluide, porté par l'assurance tranquille de son regard. Le roi Sylas hocha lentement la tête, impressionné par la résilience de ce jeune homme qui avait forgé son acier dans la misère de l'exil. Le souverain se leva, le regard résolu.

— Ta force et ta réactivité ont sauvé ma lignée aujourd'hui, Rune. Le royaume de Yué sait reconnaître le mérite là où il se trouve. Par le pouvoir de ma Couronne, je te nomme sur-le-champ garde du corps personnel de ma fille, la princesse Iris. Tu quittes les cadets. Ta place est ici, au palais.

À ces mots, un murmure de pure révolte éclata parmi les nobles de la cour. Plusieurs ducs aux visages poudrés et des comtes vêtus de velours précieux se mirent à gesticuler, outrés par la décision royale.

— Votre Majesté ! C'est inadmissible ! s'écria un vieux marquis à la voix criarde. Nommer un vagabond étranger, un moins que rien sorti des caniveaux de l'ouest, pour assurer la sécurité de la princesse ? C'est une insulte directe à notre noblesse ! Nos propres fils s'entraînent depuis leur enfance pour briguer un tel honneur !

— Cet homme n'a aucune éducation, aucun sang noble ! renchérit une baronne derrière son éventail. Comment pouvons-nous confier la vie de l'héritière à un mendiant de passage ?

Soren ne bougea pas d'un millimètre. Ses yeux d'acier passèrent sur la foule des nobles avec un mépris souverain. Ils étaient identiques à ceux de Gérico : fiers de leurs titres, lâches face au danger. Il s'attendait à ce que le roi Sylas hésite face à la pression de sa cour, comme le faisait toujours son propre père.

Mais Sylas Lunère ne fléchit pas. Le roi s'avança jusqu'au bord de l'estrade et frappa lourdement son sceptre d'argent contre le sol de marbre. Le choc résonna comme un coup de tonnerre sous les coupoles, imposant un silence de mort instantané.

— Assez ! tonna le roi, sa voix faisant vibrer les draperies. C'est ma décision, et elle concerne ma fille ! Vous parlez d'honneur et de sang noble, messieurs, mais où étaient vos fils ce matin quand les lames des traîtres frôlaient la gorge de la princesse ? Aucun d'entre vous n'était là pour saigner sur les pavés ! Aucun de vos nobles chevaliers n'a sauté dans ce carrosse pour faire rempart de son corps ! Ce « vagabond », comme vous l'appelez, a affronté l'acier avec un bout de bois pour sauver ma lignée. Le courage ne se mesure pas à la pureté du sang, mais aux actes. L'affaire est entendue. Rune Corwell est son garde personnel. Quiconque conteste cet ordre conteste ma Couronne.

Soren ressentit un immense respect monter en lui. La leçon de gouvernance était parfaite. En une phrase, Sylas venait de balayer l'arrogance de sa cour et d'affirmer son autorité absolue avec une justice implacable. Soren comprit qu'il avait beaucoup à apprendre de ce homme sur ce qu'était le véritable rôle d'un roi.

Le prince exilé fit un pas en avant, redressa ses épaules et salua le roi d'un mouvement de tête net, ancrant son regard dans le sien.

— Ce sera un honneur de servir votre maison, Majesté, dit-il simplement, d'une voix calme et assurée.

Le roi Sylas hocha la tête, satisfait, avant de faire un geste du bras pour congédier la cour. L'audience était terminée. Un intendant s'approcha de Soren pour le guider vers ses nouveaux quartiers dans l'aile de la garde royale. En se retournant pour sortir, Soren croisa une dernière fois le regard d'Iris. La princesse ne disait mot, mais ses yeux clairs brillaient d'une fascination totale, mêlée d'un soupçon de défi. Le secret de sa lignée restait intact, mais Soren savait qu'en devenant son ombre au quotidien, le véritable défi commençait maintenant.

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