chapitre 6

📖 L'Ombre du Trône ✍️ danielle 📝 1227 mots

La chambre attribuée à Soren dans l’aile de la garde royale n’avait rien de la cellule spartiate des cadets, mais elle n’avait pas non plus le luxe ostentatoire de ses anciens appartements à Gérico. C’était une pièce fonctionnelle, aux murs de pierre grise, meublée d’un lit de chêne massif, d’un coffre de rangement et d’un grand miroir de bronze poli.

Soren termina d’ajuster les boucles de cuir de son nouvel uniforme. La tunique de lin fin bleu nuit épousait parfaitement la carrure de ses épaules, recouverte d'un plastron de cuir noir rigide rehaussé de discrètes plaques d’argent aux armoiries de la maison Lunère. Il passa une main sur le tissu propre. En l'espace d'une matinée, il était passé du statut de vagabond méprisé, couvert de la boue du terrain d'entraînement, à celui de protecteur officiel de la Couronne de Yué. Il fixa ensuite son épée d'acier sombre à sa ceinture. Cette fois, la lame n’était plus un secret honteux à dissimuler au fond d’un sac de toile ; elle pendait fièrement à son flanc, légitimée par l’ordre direct du souverain. Soren jeta un dernier coup d’œil dans le miroir. Son visage était propre, ses cheveux sombres coupés plus courts, mais son regard d’acier, lui, restait inchangé. Calme, froid, analytique. Il était prêt.

Quelques minutes plus tard, il prit sa position réglementaire devant les lourdes portes sculptées des appartements privés de la princesse Iris. Il se tint droit, les mains croisées sur le pommeau de ses armes, immobile, mais l'esprit en alerte.

Le battant de chêne s’ouvrir dans un bruissement de tissu. Iris Lunère apparut sur le seuil, vêtue d'une robe de cour d'un bleu profond brodée de fils d’argent. Ses cheveux roux étaient relevés en une tresse complexe. En posant les yeux sur Soren, elle se figea un instant, surprise par sa transformation physique. L'uniforme royal lui allait à la perfection, lui donnant une prestance que même certains seigneurs de la cour n'avaient pas. Mais la surprise fit rapidement place à une moue méfiante et hautaine.

— Alors, c’est donc vous, Rune Corwell, dit-elle en croisant les bras, son regard bleu nuit planté dans le sien. Mon père a donc vraiment mis sa menace à exécution. Vous êtes mon ombre désormais.

— Pour vous servir, Altesse, répondit Soren d’une voix calme et posée, inclinant la tête.

Iris fit quelques pas dans le couloir, le forçant à lui emboîter le pas à une distance réglementaire de trois enjambées. Elle marchait lentement, la tête haute, mais Soren sentait que toute son attention était braquée sur lui. Elle cherchait la faille.

— Mon père est un homme généreux, et le capitaine Vane est un bon soldat, reprit-elle d’un ton détaché alors qu'ils traversaient une galerie de portraits. Mais je ne suis pas née de la dernière pluie, Corwell. Votre histoire de paysan qui apprend l'art de l'épée en observant des mercenaires dans les tavernes de Gérico... c'est un peu gros, vous ne trouvez pas ? Dites-moi, dans quelles rues de la capitale mendiez-vous exactement ? Près de la grande cathédrale de pierre noire ou plutôt près des quais de la basse ville ?

Soren comprit immédiatement le piège. À Gérico, la cathédrale n'était pas en pierre noire, elle était en marbre blanc, et les quais ne se trouvaient pas dans la basse ville, car la capitale était construite en altitude, loin de tout fleuve navigable. S’il répondait à l'aveugle, il détruisait sa couverture.

Un mince sourire étira le coin de ses lèvres. Au lieu de paniquer ou de bafouiller, il adopta un ton d'une assurance tranquille, presque ironique.

— Oh, vous savez, Altesse, quand on passe ses journées à éviter les coups de pied des gardes et à fouiller les auges pour trouver une croûte de pain, on ne fait pas tellement attention à l'architecture. Mais si l'histoire de la maçonnerie de mon pays vous passionne à ce point, je peux demander au capitaine Vane de vous prêter un livre. Ça vous évitera de vous creuser la tête sur mon compte pendant que je surveille vos arrières.

Iris s'arrêta net, pivotant vers lui, les joues légèrement teintées par l'agacement. À la cour de Yué, les gardes royaux étaient des ombres muettes qui répondaient par des « Oui, Votre Altesse » soumis. Le culot de ce garçon la heurtait de plein fouet.

— Vous êtes incroyablement insolent pour un homme qui dormait encore dans le fossé il y a un mois, lâcha-t-elle, le regard glacial. Je vous conseille de surveiller votre langue autant que vous surveillez mes arrières, Corwell. Un mot de plus et je demande à mon père de vous renvoyer récurer les écuries.

— Ce serait dommage, répliqua Soren sans perdre son calme, un léger brin de malice dans la voix. Les chevaux sont beaucoup moins bavards que vous, mais ils ont beaucoup moins de conversation. Je risquerais de m'ennuyer.

Iris laissa échapper un soupir de pur dédain. Elle tourna les talons d'un geste sec et reprit sa marche d'un pas rapide, se murant dans un silence méprisant.

Soren resta en retrait, ajustant sa distance de marche. Tandis qu’elle s'éloignait dans le corridor, le prince en lui reprit le dessus de manière plus lucide. Il s'était laissé emporter par son habitude de répondre aux nobles de Gérico, mais ici, il n'était plus sur son terrain. Une mauvaise réplique de trop au palais de Yué pouvait détruire sa couverture en une seconde, ou pire, se terminer sur l'échafaud. S'il voulait mener à bien sa mission et assurer sa propre survie, il allait devoir serrer les dents et faire preuve de beaucoup plus de respect à l'avenir. Le protocole était une arme dangereuse, et il venait d'en frôler le tranchant.

Le reste de la journée s’étira dans une atmosphère lourde et glaciale. Soren suivit la princesse absolument partout dans l’immense palais de la Lune.

Lorsqu’elle s’installa dans la grande bibliothèque pour étudier des traités d’histoire, il resta debout près de la porte, le dos contre la muraille. Pendant trois heures, Iris ne lui jeta pas un seul regard, tournant les pages de ses ouvrages avec une indifférence feinte. Soren, de son côté, se concentra purement sur son travail de professionnel. Ses yeux d'acier balayaient la pièce, analysant l'épaisseur des fenêtres, évaluant le temps qu'il faudrait à un assassin pour traverser la pièce et mémorisant les sorties de secours en cas d'attaque. Son rôle était de la protéger, rien d'autre.

Plus tard, dans l'après-midi, Iris se rendit dans les jardins suspendus du palais pour marcher seule au milieu des roses d'argent. Soren la suivit à distance constante, les mains sur le pommeau de sa lame sombre. Le vent faisait danser la cape bleu nuit du jeune homme, mais sa posture restait celle d'un garde à l'affût.

Quand la nuit tomba enfin, ramenant la princesse devant les portes de ses appartements privés, Iris se retourna. Elle l'observa un long moment. Mais Soren resta de marbre, le visage impassible, le regard fixé droit devant lui, incarnant la rigueur militaire absolue qu'on attendait d'un bouclier de la Couronne.

— Bonne nuit, Corwell, dit-elle d’un ton sec, presque distant, pour marquer son rang.

— Que la lune veille sur votre sommeil, Altesse, répondit Soren d’une voix monocorde et professionnelle.

Iris franchit le seuil et referma la lourde porte de chêne derrière elle. Seul dans le couloir désert du palais, Soren relâcha la tension de ses épaules. Chacun campait solidement sur ses positions, et c'était à lui d'assurer la sécurité de cette lignée, qu'elle apprécie sa présence ou non.

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