chapitre 7 Sortie de l'ombre.

📖 L'Ombre du Trône ✍️ danielle 📝 1860 mots

Une semaine entière s'était écoulée depuis l'audience royale, apportant au palais un calme relatif que Soren n'avait pas anticipé. Contre toute attente, la princesse Iris était devenue nettement moins hautaine à son égard. Ce changement radical n'était pas le fruit du hasard. Dès le lendemain de sa première garde, Soren avait pris l’initiative de lui présenter des excuses formelles, courbant la tête juste assez pour respecter le protocole. Il lui avait avoué avec un calme feint qu’il avait mal agi, qu'il s'était emporté et qu’il lui avait parlé comme s’ils étaient du même rang. Cette marque inattendue de déférence avait instantanément désarmé la colère de la princesse, apaisant les tensions entre eux.

Ce matin-là, l’atmosphère était presque détendue lorsque le cortège d'Iris s'aventura à nouveau dans les allées animées du grand marché de Yué. La foire saisonnière battait toujours son plein. Iris, vêtue d'une cape de voyage plus discrète pour ne pas attirer les foules, marchait d'un pas tranquille, flanquée de Soren qui se tenait à sa distance réglementaire, la main posée sur le pommeau de son épée d'acier sombre.

Après avoir longé plusieurs étals, la princesse ralentit le pas et se tourna vers son garde, la curiosité brillant dans ses yeux bleu nuit.

— Dites-moi, Corwell, commença-t-elle d'un ton presque amical. Puisque vous venez de l'ouest... comment sont les choses là-bas, à Gérico ? Comment agit leur roi ? On entend si peu de nouvelles fiables de cette Cour noire.

Soren ne cilla pas. Il garda son visage impassible, mais ses yeux d'acier fixèrent l'horizon avant de répondre d'une voix posée.

— Les rumeurs de rue ne sont jamais tendres, Altesse. On dit que le roi Ivar est un souverain faible qui ne sait absolument pas gouverner. Il passe son temps cloîtré dans ses appartements, laissant l'injustice et la corruption s'installer dans les provinces sans jamais lever le petit doigt. Pour lui, le peuple n'est qu'un ramassis d'outils interchangeables laissés entre les mains de ses conseillers. Ce sont les charlatans du conseil qui dirigent et font ce qui leur chante.

Iris fit une moue de dégoût.

— Quelle tristesse pour ce peuple. Et qu'en est-il de son héritier ? Le prince Soren Blackwell ? On raconte qu'il est en âge de monter sur le trône.

Soren réprima un sourire intérieur face à ce piège involontaire. Parler de lui-même à la troisième personne était un exercice ironique qu'il savoura pleinement.

— Le prince Soren ? Les gens du peuple disent que c'est un lâche, répondit-il d'un ton détaché, presque méprisant. Un enfant gâté qui refuse de se plier aux ordres de ses parents et qui préfère courir les bois ou s'amuser à l'épée avec la garde royale plutôt que d'apprendre à diriger. C'est un irresponsable. Tout le monde s'accorde à dire qu'il causera la perte du royaume s'il s'assoit un jour sur le trône.

Iris hocha la tête, visiblement satisfaite de la réponse.

— Un roi absent et un prince lâche... Gérico est un royaume condamné, conclut-elle en reprenant sa marche.

Ils s'arrêtèrent à plusieurs stands. Iris semblait apprécier d'avoir un avis franc et masculin pour changer des flatteries hypocrites de ses dames de compagnie. Devant un étal de tissus, elle drapa une pièce de soie argentée sur son épaule et se tourna vers Soren.

— Qu'en pensez-vous, Corwell ? Est-ce que cette teinte me va bien ?

— Elle est un peu trop lumineuse pour quelqu'un qui essaie de passer inaperçu au marché, Altesse, répondit Soren avec une franchise militaire. Le bleu de votre cape actuelle est plus judicieux.

Iris laissa échapper un léger rire, avant de se diriger vers le stand d'un vieux libraire. Elle prit un lourd ouvrage à la reliure de cuir usée et lui montra le titre, qui traitait des anciennes guerres de frontières.

— Et ce livre ? Pensez-vous qu'il vaille la peine d'être lu ?

— Si vous aimez les récits écrits par des généraux qui n'ont jamais tenu une épée sur le front et qui s'attribuent les victoires de leurs soldats, oui, il est excellent, répliqua-t-il d'un ton sec.

Iris reposa le livre, amusée par son cynisme. Un peu mais plus loin, ses pas la guidèrent vers l'étal d'un maître forgeron. Des dagues, des pointes de flèches et des glaives courts y étaient exposés. Iris désigna une dague fine, dotée d'une garde en argent ciselée en forme de croissant de lune.

— Celle-ci est magnifique. Qu'en dites-vous ?

Soren s'approcha, détaillant l'arme sans la toucher. Son œil d'expert repéra immédiatement les failles.

— L'argent est trop lourd pour la garde, le pommeau est mal équilibré et l'acier de la lame est trop tendre. C'est un joli jouet pour une vitrine de noble, mais elle se brisera au premier choc contre une vraie armure. Si vous devez tuer quelqu'un, choisissez plutôt celle en fer noir, juste à côté. Plus laide, mais infiniment plus mortelle.

Iris le dévisagea, impressionnée malgré elle par la précision de son analyse. Mais alors qu'elle s'apprêtait à lui répondre, elle remarqua que le regard de Soren s'était durci.

Du coin de l'œil, le prince venait de repérer un mouvement suspect. Trois hommes, vêtus de capes grises élimées, venaient de se séparer à l'entrée de l'allée. Leurs mouvements étaient trop fluides, trop silencieux. Ils ne regardaient pas les marchandises ; leurs yeux étaient rivés sur la princesse. Soren fait semblant de rien pour ne pas paniquer Iris. Il resta calme, mais sa main gauche se referma fermement sur le fourreau de sa lame, son pouce repoussant discrètement la garde pour libérer l'acier de quelques millimètres.

— Nous devrions retourner au palais, Altesse. Le ciel s'assombrit, dit-il d'une voix basse, son attention captée par l'ombre d'une silhouette qui se glissait derrière un grand étal de draperies.

— Déjà ? Le soleil brille pourtant encore, s'étonna Iris en faisant un pas en arrière pour le regarder.

Dans son mouvement, distraite, la princesse percuta de plein fouet un passant qui arrivait en sens inverse. L'impact lui fit perdre l'équilibre. Ses bottes glissèrent sur les pavés et elle bascula vers l'arrière. Soren réagit à la vitesse de l'éclair : il plongea vers l'avant et la rattrapa par la taille de son bras gauche, la retenant contre son torse pour lui éviter une lourde chute.

Mais à cet instant précis, le piège se referma.

Le passant qu'elle venait de bousculer n'était pas un citadin. L'homme écarta brusquement sa cape, révélant une lame courte déjà lancée dans une trajectoire mortelle vers le flanc d'Iris. Soren avait les mains totalement prises, son corps servant de bouclier à la princesse. Incapable de dégainer à temps, il tordit brusquement son propre buste pour interposer son épaule et faire écran.

L'acier de l'assassin fendit l'air et entama brutalement la chair de Soren. La lame trancha le cuir de son uniforme et s'enfonça profondément dans son épaule droite. Un flot de sang écarlate jaillit instantanément, maculant le tissu bleu nuit.

— Altesse, écartez-vous ! lâcha Soren dans un grognement de douleur contenue.

Sans ménagement, il la poussa rudement sur le côté pour la sortir de la ligne de mire. Iris s'étala lourdement au sol sur les pavés, les yeux écarquillés de terreur. Soren, ignorant totalement la blessure brûlante qui barrait son épaule, utilisa sa main gauche pour dégainer son épée d'acier sombre. Dans un fracas métallique strident, il para le deuxième coup de l'assassin qui visait son cou.

C'est alors qu'un deuxième agresseur surgit des ombres, armé d'une hache de guerre courte. Soren se retrouva piégé en cercle fermé, contraint de rester à proximité immédiate d'Iris qui était toujours au sol, incapable de se relever à cause de la panique. Le prince de Gérico dut déployer toute sa science du combat. Il enchaîna les parades, son épée sombre décrivant des trajectoires fulgurantes pour repousser les deux lames qui l'assaillaient simultanément. Le sang coulait le long de son bras droit, rendant sa prise glissante.

Lors d'un échange d'une violence inouïe, le colosse à la hache abattit son arme de biais. Soren para le choc, mais l'impact combiné de la dague du premier assassin fait pivoter son poignet affaibli. Dans un sifflement sinistre, son épée royale lui échappa des mains et alla rouler plusieurs mètres plus loin, hors de portée sous un étal de bois.

Soren se retrouva désarmé, face à deux tueurs professionnels déterminés à achever la princesse.

L'assassin à la hache poussa un grognement de triomphe et lança un coup horizontal destructeur visant à lui trancher la tête. Soren n'avait plus le choix. Porté par une vague d'adrénaline pure qui masquait totalement la douleur de ses blessures, il fit un pas en avant, plongeant au cœur du danger. Ses deux mains jaillirent. Dans un geste d'une folie absolue, il ferma ses paumes directement sur le plat de la lame tranchante de la hache, arrêtant le coup de force à quelques centimètres de son visage.

L'acier lui entama cruellement la chair des mains. Le sang jaillit entre ses doigts fermés, mais Soren ne cilla pas. Ses yeux d'acier fixèrent le tueur, stupéfait de voir un homme arrêter une arme tranchante à mains nues.

Profitant de la paralysie de son adversaire, Soren utilisa sa jambe d'appui pour asséner un coup de genou dévastateur en plein dans les parties génitales du colosse. Alors que l'homme se pliait en deux, Soren lâcha la blade sanglante, saisit le poignet de l'assassin et fit pivoter tout son corps vers l'arrière, exécutant une projection d'épaule d'une violence brute. Le tueur vola dans les airs et s'écrasa lourdement sur la nuque contre le rebord d'un étal de pierre. Un craquement sinistre retentit. L'homme ne bougea plus.

Le premier assassin, armé de sa dague, fonça alors sur lui pour profiter de sa vulnérabilité. Soren esquiva le premier coup d'un mouvement de buste rapide. Avant que le tueur ne puisse armer son deuxième bras, Soren projeta ses mains blessées en avant. Ses doigts, poissés de son propre sang, se refermèrent comme des griffes de fer directement autour de la gorge de l'agresseur.

Usant d'une force brute spectaculaire, Soren souleva l'homme de terre et le propulsa de plein fouet contre la muraille de briques adjacente. L'impact fit s'effondrer plusieurs caisses de bois sur eux. Sans relâcher sa prise d'un seul millimètre, ignorant les entailles de ses paumes qui le brûlaient comme le feu de l'enfer, Soren maintint une pression mortelle sur la trachée de l'assassin. L'homme se débattit frénétiquement, ses jambes battant le vide, ses mains tentant en vain de desserrer les doigts de fer du jeune homme. Après quelques secondes d'une agonie silencieuse, les yeux du tueur se révulsèrent et son corps devint totalement flagada. Soren le laissa s'effondrer comme une masse inerte sur les pavés.

Le silence retomba sur la ruelle. Soren resta debout, haletant légèrement, ses mains ruisselantes de sang et son épaule droite largement ouverte. Le choc de l'adrénaline commençait doucement à retomber, laissant poindre une douleur sourde et lancinante.

Au sol, Iris Lunère regardait la scène, incapable de proférer le moindre son. Ses mains tremblaient contre sa poitrine. Elle fixa les deux assassins au tapis, puis releva les yeux vers son garde du corps. Ce gamin de l'ouest, ce « Rune Corwell » qu'elle croyait être un simple roturier chanceux, venait d'arrêter de l'acier à mains nues et de massacrer deux tueurs pour elle sans même sourciller. La fascination et l'effroi se mélangeaient dans son regard. Le mystère autour de son sauveur venait de s'épaissir d'une couche sanglante.

💬 Commentaires 0

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
💬

Aucun commentaire pour le moment

Soyez le premier à partager vos impressions !