chapitre 8 changement

📖 L'Ombre du Trône ✍️ danielle 📝 1699 mots

Malgré la douleur lancinante qui irradiait dans son épaule et ses paumes ouvertes, Soren resta debout. Il ne laissa pas ses genoux fléchir. Il prit une lente inspiration, stabilisa ses appuis sur les pavés et tendit une main ensanglantée vers Iris pour l'aider à se relever. La princesse, encore tremblante, saisit ses doigts. Dès qu'elle fut sur ses pieds, Soren fit quelques pas lourds vers l'étal de bois où son épée d'acier sombre avait roulé. Il s'accroupit, referma sa poigne blessée sur la poignée et la rengaina d'un geste sec dans son fourreau noir.

C'est à cet instant que le capitaine Vane apparut à l'entrée de la ruelle, suivi d'une demi-douzaine de gardes royaux essoufflés. Le vétéran se figea en découvrant les corps des deux assassins au sol, puis ses yeux se posèrent sur Soren, dont la tunique bleu nuit s'imbibait rapidement d'un rouge sombre.

— Corwell, sacrebleu, grogna Vane en se précipitant vers lui.

Le capitaine n'attendit pas que le jeune homme s'effondre. D'un geste rude mais protecteur, il passa le bras valide de Soren derrière sa propre nuque, soutenant fermement son poids pour le soulager. Soren ne protesta pas ; la perte de sang commençait à peser sur ses muscles. Iris se plaça immédiatement de l'autre côté, refusant de s'éloigner d'un pouce. Tout au long du trajet précipité vers le palais, la princesse resta collée à eux, le regard rivé sur les blessures de son garde.

Dès qu'ils franchirent les portes du château, l'attitude d'Iris changea. Elle n'était plus la jeune fille terrifiée du marché. Elle redressa les épaules et interpella les serviteurs d'une voix qui n'admettait aucune réplique.

— Appelez le médecin royal ! Immédiatement ! Qu'il se rende dans les salles de soin de la garde !

Soren fut installé sur un lit de sangle. Le médecin royal et ses assistants s'activèrent rapidement autour de lui, découpant le cuir et le tissu de son uniforme pour mettre les plaies à nu. Iris et le capitaine Vane restèrent debout dans un coin de la pièce, observant les linges se teinter de rouge. Soren subit les points de suture et les baumes brûlants sans émettre un seul gémissement, le visage de marbre, les yeux fixés sur le plafond de pierre.

Les lourdes portes de la salle s'ouvrirent sur le roi Sylas. Le souverain, le visage marqué par l'inquiétude, s'approcha du lit.

— Qu'est-ce qui s'est passé au marché ? demanda le roi d'une voix grave.

Tout en laissant le médecin bander ses mains, Soren prit la parole, sa voix restant calme et posée.

— Une attaque ciblée, Majesté. Trois hommes. Ils ont profité de la foule et d'une bousculade pour isoler la princesse. Le premier a tenté de la poignarder pendant qu'elle perdait l'équilibre. J'ai dû interposer mon épaule pour bloquer la lame. Les deux autres ont suivi. Ils étaient professionnels, coordonnés, et ils savaient exactement qui ils cherchaient.

Le roi Sylas croisa les bras, sa mâchoire se crispant de rage et d'inquiétude. Il tourna son regard vers sa fille, puis vers Soren, mesurant la gravité de la situation. C'était la deuxième fois en peu de temps que la sécurité d'Iris était compromise.

— C'est inacceptable, déclara le roi. Si ces traîtres peuvent frapper en plein jour au milieu du marché, ils finiront par trouver un moyen d'entrer ici. La sécurité de la garde royale ne suffit plus. À compter de ce jour, Rune, tu es consigné directement dans les appartements privés d'Iris. Tu dormiras là-bas. Je veux que tu sois à ses côtés jour et nuit. Si quelqu'un tente de s'en prendre à elle dans ses propres murs, il devra passer sur ton corps.

Soren hoche la tête en signe d'assentiment. L'ordre du roi brisait toutes les règles du protocole de la cour, mais face à la mort, le roi Sylas choisissait l'efficacité plutôt que les manières des nobles.

Plus tard dans la soirée, Soren, le corps endolori et enveloppé de bandages propres sous une chemise de toile légère, fut escorté par le capitaine Vane jusqu'à la suite royale de la princesse. Les appartements d'Iris étaient immenses, composés d'un salon de réception et d'une grande chambre à coucher. Dans l'antichambre, juste à côté de l'entrée principale, un lit d'appoint avait été dressé en hâte. Un long paravent de bois sculpté et de soie opaque avait été installé au milieu de la pièce, dressant une barrière stricte pour protéger l'intimité de la princesse et s'assurer que Soren ne puisse pas violer son espace personnel.

Vane posa une main sur l'épaule valide de Soren.

— Repose-toi, gamin. Tu l'as mérité.

Dès que le capitaine fut parti, Soren s'avança vers son lit. Chaque mouvement lui arrachait une grimace qu'il s'efforça de cacher. Avec précaution, il détacha les boucles de ses pièces d'armure restantes et les posa au sol. En simple pantalon et chemise légère, épuisé par le combat et la perte de sang, il se laissa doucement aller sur le matelas, fermant les yeux pour trouver un peu de répit.

Le bruissement d'une robe de soie rompit le silence de la pièce. Soren rouvrit les yeux. Iris venait de contourner le paravent. Le prince, qui était allongé, s'assit immédiatement sur le bord de sa couche par pur réflexe de respect, ses pieds touchant le sol pour faire face à la princesse.

À sa grande surprise, l'Iris qui se tenait devant lui n'avait plus rien de la princesse hautaine de la journée. Libérée du regard des nobles, des courtisans et des serviteurs, son masque de froideur s'était totalement effondré. Elle s'approcha doucement de lui, son regard bleu nuit baissé vers ses mains emmaillotées de blanc et vers son épaule bandée. Elle semblait sincèrement touchée, presque vulnérable.

— Ne vous levez pas, s'il vous plaît, murmura-t-elle d'une voix douce qu'il ne lui connaissait pas. Je... je voulais voir comment vous alliez. Je suis désolée, Rune. Je suis désolée de vous causer autant d'ennuis et de vous attirer de telles blessures.

Soren la regarda, surpris par ce ton. Il secoua légèrement la tête.

— Tout cela fait partie de mon travail, Altesse. C'est normal. Mon rôle est de m'assurer que vous rentriez entière au palais. Mes mains guériront.

Iris resta silencieuse un instant, fixant le sol. Puis, sans crier gare, elle fit un pas de plus vers lui. Elle se pencha légèrement et déposa un baiser rapide, doux et reconnaissant sur sa joue.

Soren se figea, le cœur ratant un battement. Il la regarda avec une totale incompréhension, les yeux légèrement écarquillés. Un garde ne recevait pas ce genre de gratitude de la part d'une héritière royale.

Iris se recula aussitôt, sentant peut-être qu'elle venait de franchir une ligne. Elle se tourna vers la grande fenêtre qui donnait sur les jardins suspendus du palais, baignés par la lueur argentée de la lune. Elle croisa les bras sur sa poitrine et laissa échapper un long soupir chargé de mélancolie.

— C'est étrange, dit-elle d'une voix lointaine, presque pensive. Ce matin, quand vous parliez du prince Soren de Gérico... je n'ai pas pu m'empêcher d'y réfléchir.

Soren prêta une attention soudaine à ses paroles, restant immobile sur le bord de son lit.

— Tout le monde le juge, reprit Iris en fixant la nuit. Les rumeurs disent que c'est un lâche, un irresponsable qui refuse d'obéir à ses parents. Mais peut-être que tout le monde se trompe sur son compte. Peut-être que personne ne le comprend. En vous écoutant décrire la corruption de son pays et la faiblesse de son père, je me suis dit que ce prince est peut-être le seul à avoir réellement compris que son royaume est malade. Il sait que le conseil détruit Gérico. Peut-être qu'il refuse de prêter serment parce qu'il sait qu'il aurait besoin d'être un vrai roi, un roi fort pour remettre de l'ordre et balayer ces charlatans. C'est peut-être pour cela qu'il agit de cette façon. Il n'est pas un lâche. Il attend son heure, ou il cherche des réponses.

Elle se retourna vers lui, un mince sourire triste aux lèvres.

— Dormez bien, Rune. Et merci encore.

Elle pivota et disparut derrière le paravent, le laissant seul dans la pénombre de l'antichambre.

Au milieu de la nuit, la douleur et l'agitation de ses pensées empêchèrent Soren de retrouver le sommeil. Silencieusement, sans faire le moindre bruit, il se leva et poussa la porte-fenêtre pour sortir sur le balcon de pierre de la suite. Le vent frais de la nuit de Yué fouetta son visage et fit bouger ses cheveux sombres. Il s'accouda à la rambarde, fixant les montagnes lointaines qui marquaient la frontière avec son pays.

Les paroles d'Iris résonnaient encore dans sa tête, cognant contre ses tempes avec une justesse effrayante. Elle avait raison sur son compte. Elle avait vu clair à travers les rumeurs, sans même savoir à qui elle s'adressait.

Soren baissa les yeux sur ses bandages blanchis par la lune. Il savait qu'il n'était pas un lâche. À l'intérieur de son être, il savait pertinemment qu'il devait un jour retourner là-bas pour réparer les erreurs monumentales de ses parents. Il savait qu'il devait être le roi qui allait gouverner Gérico d'une main de fer, un roi qui saurait respecter ses citoyens et détruire le conseil de charlatans qui rongeait le trône.

Mais actuellement, la vérité était plus sombre : il ignorait totalement comment agir. Il ne savait pas ce qu'il devait faire, ni comment s'y prendre pour renverser un système si bien ancré. C'était en grande partie pour cette raison exacte qu'il était venu à Yué. Il avait entendu parler des mérites du roi Sylas, de sa justice et de sa force, et il voulait apprendre du meilleur souverain de cette terre pour devenir, lui aussi, un vrai roi.

Soren laissa échapper un soupir amer dans la nuit. Au lieu de se présenter dignement comme un prince demandant audience et alliance, le destin s'était joué de lui. Il avait été pris pour un roturier, un sans-abri misérable à la frontière, et il avait dû mentir. Il avait dû s'inventer une vie de mendiant, prisonnier de son propre mensonge, de peur d'être découvert, renvoyé de force chez lui et condamné à cet exil bureaucratique dans le Nord qu'il redoutait tant.

Il serra les poings, ignorant la douleur des entailles dans ses paumes. Il était désormais l'ombre d'une princesse de Yué, caché sous une armure d'emprunt, cherchant ses réponses au milieu des secrets d'un royaume qui n'était pas le sien.

💬 Commentaires 0

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
💬

Aucun commentaire pour le moment

Soyez le premier à partager vos impressions !